éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Embellie économique ; dégradation épidémique
par Yves de Kerdrel
L’économie européenne n’affiche plus qu’un recul de 5 % en termes d’activité par rapport à ses niveaux d’avant la crise sanitaire. C’est beaucoup mieux qu’attendu. Plusieurs pays revoient à la hausse leurs anticipations de rebond. La BCE en a tiré la conclusion qu’elle n’avait pas besoin de bouger. Mais la dégradation de la situation sanitaire recrée de l’incertitude pour les agents économiques.
Plus personne ne conteste que la dégradation de la situation sanitaire, redoutée par le conseil scientifique, dès la fin du mois de juin dernier, pose à nouveau un problème dans l’ensemble du pays, comme chez nos voisins européens. Il n’y a bien sûr rien de comparable au "tsunami" hospitalier qui s’annonçait au début du mois de mars et qui a justifié la décision – difficile à prendre – de confiner le pays. Mais l’état des lieux dressé vendredi soir par le Premier Ministre à l’issue d’un Conseil de Défense largement consacré à la Covid-19 n’est guère rassurant. Désormais plus de quarante départements sont classés rouges. Les métropoles de Marseille et de Bordeaux commencent à voir les taux d’hospitalisation des malades rejoindre ceux du printemps dernier. On compte à nouveau des décès chaque semaine. La circulation du virus est très forte chez les plus jeunes qui contaminent ensuite une population plus âgée et plus fragile.
Tout cela correspond, mot pour mot à ce que le Professeur Delfraissy, président du conseil scientifique, avait laissé craindre pour cette fin d’été tout en demandant que son mandat s’interrompe le 10 juillet. Le Chef de l’État n’a pas voulu se séparer du conseil scientifique, qui est là pour éclairer des décisions à prendre. Mais au vu de la forte dégradation de la situation sanitaire, notamment dans les 20 métropoles, et dans les Antilles on pouvait s’attendre à des décisions fortes. Et comme l’a souligné le Professeur Juvin, patron des Urgences à Pompidou, à l’issue de l’allocution solennelle de Jean Castex, vendredi soir : "on attendait des décisions et on a eu des commentaires". Même si le Premier Ministre a renvoyé aux préfets des Bouches du Rhône et de Gironde des décisions qui seront prises localement, en accord avec les maires de Marseille et de Bordeaux.
Macron n’a pas cédé à la "sani-terreur"
La main du gouvernement semble donc trembler face à ce début de deuxième vague. Selon nos informations obtenues dans l’entourage du Chef de l’État, si. Aucune décision forte n’a été prise vendredi, c’est parce que les autorités sanitaires et notamment les modélisateurs, chargés d’anticiper les tendances de circulation du virus, s’attendent à une accalmie d’ici une dizaine de jours. Leur postulat est que ce fort regain de contamination est lié aux transhumances vers les métropoles après le retour des vacances ; vacances qui ont donné lieu à un regain de liberté et donc à un moindre respect des gestes barrière et notamment de la distanciation physique et sociale. Si cette hypothèse est validée par les faits et par les chiffres d’ici la fin du mois d’octobre, alors le gouvernement aura eu raison de ne rien décider. Si ce n’est pas le cas, la deuxième vague sera d’autant plus difficile à circonscrire que le pays va entrer dans l’automne avec le retour des grippes et des virus saisonniers. Or à la différence de ce qui s’est passé au printemps dernier, les hôpitaux ont tous repris une activité normale, de manière à soigner les autres pathologies. Ce qui diminue fortement la capacité d’accueil des malades.
L’autre raison importante qui a motivé cette absence de décisions de l’exécutif tient à la volonté de ne pas briser le rebond économique qui se fait jour. Puisque les chiffres de l’activité économique communiqués en début de semaine par l’Insee montrent que le taux d’activité du Pays n’est inférieur que de 5 % à la normale. C’est mieux qu’espéré en cette rentrée de septembre. Et c’est ce qui autorise le Ministre de l’Économie – qui participe aux conseils de défense – à expliquer, lors de chacune de ses interventions que la récession sera inférieure aux 11 % anticipés lors de la dernière loi de finances rectificative.
Chute de confiance envers l’exécutif
Mais in fine c’est Emmanuel Macron qui a tranché contre les demandes de "décisions difficiles" du Conseil Scientifique et contre les soutiens fervents de la "sani-terreur" qui remplissent les plateaux de BFM chaque jour pour faire de l’audience. Plusieurs patrons importants et qui ont gardé un lien par textos réguliers avec le Chef de l’État n’ont pas eu de mal à le convaincre que la situation actuelle n’avait rien à voir avec celle du printemps dernier. Et qu’il suffisait de protéger et d’inciter à l’auto-confinement volontaire des personnes âgées, fragiles, et obèses. Mais sans émettre la moindre mesure coercitive. Le nouveau directeur de la communication d’Emmanuel Macron, très proche des milieux économiques en tant qu’ex-patron de Publicis Consultants, a également joué un rôle important pour empêcher que les pouvoirs publics suivent le diktat du Conseil Scientifique. De fait celui-ci devrait s’auto-dissoudre au plus tard le 10 octobre prochain. Et cela même si le Parlement va prolonger une nouvelle fois la situation d’état d’urgence sanitaire, au grand dam de nombreuses libertés publiques.
Peut-être ce changement de doctrine de la part de l’Élysée va-t-il permettre à l’exécutif de regagner la confiance des Français à défaut de la popularité. L’embellie du mois d’août est finie pour Emmanuel Macron, si on en croit le baromètre politique Elabe, effectué pour les Échos et Radio Classique auprès d’un échantillon de 1 001 personnes. Le chef de l’État perd en effet les quatre points qu’il avait glanés pour sa cote de confiance et retombe à sa cote de juillet, 35 %. 57 % de Français (+1) affirment ne pas lui faire confiance. Sa cote de confiance progresse très légèrement auprès de son électorat du 1er tour et s’établit à 75 % (+4). Quatre points, c’est également ce que perd Jean Castex dont la cote de confiance s’établit à 32 %. C’est onze points de moins qu’Édouard Philippe au dernier mois de son séjour à Matignon (43 % en juillet 2020). Le sondage Elabe révèle par ailleurs que les Français sont sceptiques sur la capacité du plan de relance à atteindre trois objectifs : accélérer la transition écologique (66 % non, dont 20 % pas du tout), lutter efficacement contre le chômage (66 % non, dont 19 % pas du tout) et rétablir la croissance économique du pays d’ici 2022 (58 % non, dont 15 % pas du tout). À noter que 64 % des Français estiment par ailleurs que les décisions prises dans le cadre de ce plan de relance ne seront pas mises en œuvre rapidement et efficacement. 80 % des Français estiment que le plan n’aura aucun impact positif sur leur situation personnelle. 63 % des Français se disent inquiets par l’endettement engendré par le plan de relance mais 36 % jugent que cet endettement est nécessaire et permettra de mieux faire face à la crise.
L’Insee rassure les agents économiques
Au chapitre économique, beaucoup de statistiques sont moins mauvaises que ce que l’on pouvait redouter. On l’a vu la semaine passée avec les recettes de TVA de l’été. L'INSEE a confirmé mardi sa prévision d'une chute du produit intérieur brut de la France de 9 % pour 2020. L’institut estime que la pandémie devrait avoir effacé une dizaine de points de PIB en 2020. L'institut tablait sur une croissance de 1 % avant la pandémie. Le gouvernement, de son côté, anticipe une baisse du PIB de 11 % en 2020. L'Insee a également indiqué s'attendre, à ce stade, à un fort rebond de la croissance au troisième trimestre, à 17 %, compte tenu du niveau très bas où était tombée l'activité au trimestre précédent. L'Insee anticipe par ailleurs une importante remontée du taux de chômage qui s'établirait à 9,5 % fin 2020, soit 2,4 points de plus que mi-2020 et 1,4 point qu'un an plus tôt.
De son côté, la Banque centrale européenne a annoncé jeudi s'attendre désormais à une récession un peu moins violente qu'anticipé auparavant dans la zone euro cette année mais continue de tabler sur un ralentissement marqué de l'inflation. Elle s'attend désormais à une contraction de 8 % du produit intérieur brut de la zone euro cette année, contre -8,7 % prévu en juin, avant un rebond de 5,0 % l'année prochaine et une croissance de 3,2 % en 2022. L'inflation dans les 19 pays ayant adopté la monnaie unique devrait tomber à 0,3 % cette année avant de remonter à 1 % en 2021 et à 1,3 % en 2022. En juin, l'institution présidée par Christine Lagarde tablait sur une hausse des prix à la consommation de 0,3 % pour 2020, de 0,8 % pour 2021 et de 1,3 % pour 2022.
Optimisme mesuré de Christine Lagarde
En revanche la Banque centrale européenne surveille attentivement l'évolution de l'euro et ses implications, a déclaré jeudi sa présidente, Christine Lagarde, tout en réaffirmant que la BCE restait prête à prendre de nouvelles mesures pour sortir la zone euro de la récession. L'institution estime en effet que le risque d'une deuxième vague de l'épidémie de coronavirus en Europe représente un "vent contraire" pour l'activité économique et que les risques entourant ses perspectives continuent de pencher en faveur d'une dégradation. Elle a néanmoins revu en légère hausse sa prévision d'évolution du produit intérieur brut des 19 pour cette année. Sa prévision d'inflation, elle, reste inchangée à 0,3 % pour 2020, malgré le passage du taux d'inflation dans la zone euro en territoire négatif en août, du jamais vu depuis mai 2016, une évolution qui devrait persister plusieurs mois.
L'euro a franchi la semaine dernière le seuil de 1,20 dollar pour la première fois depuis 2018, une amplification de sa hausse qui s'explique par différents facteurs, dont la modification de la stratégie de la Réserve fédérale américaine et l'accord de juillet entre les États de l'Union européenne sur un plan de relance de 750 milliards d'euros. Christine Lagarde a toutefois refusé jeudi de faire le moindre commentaire sur le niveau de l'euro et elle a souligné que les prévisions de la BCE n'intégraient pas un risque de véritable déflation. La monnaie unique a amplifié sa progression face au dollar après ses déclarations pour atteindre 1,1916. Un mouvement qui peut aussi s'expliquer par le ton plutôt positif adopté par Christine Lagarde sur la solidité du rebond économique du troisième trimestre.
La hausse de l’euro trouble le message de la BCE
Avant la conférence de presse, la BCE avait sans surprise laissé sa politique monétaire inchangée tout en répétant que le Conseil des gouverneurs "reste prêt à ajuster l'ensemble de ses instruments". Une formule qui laisse la porte ouverte à des mesures de soutien supplémentaires au crédit et à l'économie dans les mois à venir en cas de besoin. Interrogée sur une possible modification de la politique monétaire, Christine Lagarde a répondu que les membres du Conseil des gouverneurs jugeaient les mesures déjà mises en œuvre "efficientes et efficaces", en précisant s'attendre à ce que l'enveloppe de 1 350 milliards d'euros allouée au "programme d'achats d'urgence face à la pandémie" (PEPP), soit utilisée en totalité. Elle a précisé par la suite que l'éventualité d'une modification du PEPP n'avait été pas débattue.
Comme souvent, le Gouverneur de la Banque de France a fait, le lendemain le service après-vente des décisions de la BCE et des déclarations de sa présidente. La Banque centrale européenne conserve toutes ses options pour soutenir la reprise de l'économie et elle est prête à en faire davantage si nécessaire, a déclaré vendredi François Villeroy de Galhau, membre du conseil des gouverneurs de la BCE. Le gouverneur de la Banque de France, qui s'exprimait lors d'une conférence financière à Berlin, a ajouté que l'évolution des taux de change importait pour le pilotage de la politique monétaire. Alors que l'inflation de la zone euro reste très inférieure à l'objectif de hausse des prix de la BCE, François Villeroy a déclaré que la BCE poursuivrait sa politique accommodante aussi longtemps que nécessaire et irait plus loin s'il le faut. "Nous gardons toutes les options ouvertes et nous serons prêts à en faire plus si nécessaire", a-t-il dit. Concernant la hausse de l’euro, le grand argentier français a précisé : "Nous ne visons pas des taux de change spécifiques mais à l'évidence, le taux de change importe pour l'inflation et la politique monétaire. Et par conséquent, nous surveillerons de près l'évolution des taux de change en lien avec leurs implications sur nos prévisions d'inflation à moyen terme."
La faible défense de Suez face à Veolia
À noter que du côté des entreprises on note un net entrain des chefs d’entreprise en cette rentrée. Bien sûr ils sont tous attelés à des plans d’ajustement des coûts dans la situation de l’après-Covid. Mais on sent une volonté de reprendre des acquisitions, avec notamment pour cibles des entreprises fragilisées par cette crise sanitaire. Ce n’est pas le cas de la bataille boursière sur Veolia. Mais celle-ci semble inspirer d’autres chefs d’entreprise, selon les banquiers d’affaires qui sont de plus en plus sollicités. Concernant l’affaire Veolia-Engie-Suez, tout Paris s’étonne de la défense très peu agressive de Suez, alors que le projet de Veolia aboutira à la destruction totale de ce groupe, pour des raisons de concurrence. Car il y a dix fois plus de doublons que ce que le groupe d’Antoine Frérot veut bien admettre.
Jean-Marc Forneri essaye de convaincre Ardian et Antin de participer à un tour de table où figureraient d’autres fonds et des industriels étrangers. Mais l’opération est délicate. Car Jean-Pierre Clamadieu est en droit de demander un prix de plus de 17 euros, voire plus pour son bloc de titres Suez. Et une fois l’opération faite, le cours de Suez reviendra autour de 12 euros. On comprend que cela n’enchante guère des financiers de participer à une opération où le risque de moins-value est plus fort que le potentiel de plus-value. Sauf à ce que Suez organise ensuite son propre dépeçage pour se désendetter, créer de la valeur et faire remonter le cours.
La curieuse lettre de Le Drian
Enfin il faut souligner le rôle très constructif joué par la Caisse des Dépôts dans le cadre du plan de relance, mais aussi à côté. Car si l’institution de la Rue de Lille va mettre 26 milliards en fonds propres dans les projets participant à la relance, elle a obtenu un élargissement des conditions d’utilisation du livret A. Si bien que ces fonds d’épargne qui ont été renforcés par l’épargne forcée des Français, dont environ 30 à 40 milliards sont arrivés dans les coffres de la Caisse des Dépôts, vont tout de même participer la relance, à défaut de soutenir la consommation. Éric Lombard a, en effet, décidé de puiser dans ces fonds à hauteur de 70 milliards d’euros pour débloquer une enveloppe de prêts afin d’accompagner la relance. Si bien que les montants mis sur la table par la Caisse équivalent ceux du Plan de relance de l’État.
Dernière tribulation de la semaine, qui témoigne de la forte activité des grandes entreprises : la renonciation de LVMH à racheter Tiffany. On avait pu observer ces dernières semaines le peu d’entrain du groupe de Bernard Arnault à conclure les modalités de rachat. Il a finalement invoqué une mystérieuse lettre de Jean-Yves le Drian lui demandant de surseoir, de quelques semaines, à cette opération. C’est bien la première fois qu’un locataire du Quai d’Orsay intervient pour empêcher le rachat d’une entreprise étrangère. Surtout dans le cadre d’un gouvernement très libéral et soucieux du libre arbitre des entreprises. De fait LVMH a été contraint d’invoquer d’autres arguments. Il n'y a pas besoin d'être expert en communication pour savoir que si l'on veut bien faire passer un message, il faut n'en faire passer qu'un seul à la fois. Il y a un moment où à force de multiplier les arguments on perd de la crédibilité. Même quand on est la première société française, en termes de valeur boursière.
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