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Yves de Kerdrel
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Sursaut conjoncturel fragilisé par la gestion de la crise sanitaire
par Yves de Kerdrel
Le nouveau tour de vis dans la gestion de la crise sanitaire mis en place il y a une semaine à Marseille pourrait affecter la capitale dès demain. Avec des conséquences sur la confiance des consommateurs et le moral des petits patrons, mais aussi sur la remontée en puissance du télétravail. Dans ce contexte, Emmanuel Macron, s’efforce de laisser Jean Castex et Olivier Véran sur le front médiatique.
Dans une note publiée jeudi soir, mais datant du 22 septembre (avant, donc, les dernières mesures restrictives mises en œuvre par le gouvernement), le Conseil scientifique tirait fortement la sonnette d'alarme d'un encombrement des services hospitaliers d'ici quelques semaines si le Covid-19 poursuit la progression qui est actuellement la sienne. Jeudi soir, le Conseil scientifique, l’organe de médecins qui conseille le gouvernement, a rendu public sa dernière "note d’alerte", rédigée le 22 septembre dernier, avant, donc, la mise en place des dernières mesures restrictives, comme, par exemple, la fermeture des restaurants marseillais.
Dans son rapport d’une quarantaine de pages que nous avons consulté, l’aréopage présidé par Jean-François Delfraissy alerte notamment sur le risque de saturation des services hospitaliers, réanimation en tête. En s’appuyant sur les modélisations de l’Institut Pasteur, le Conseil scientifique livre des chiffres qui font froid dans le dos si la progression du virus poursuit la dynamique qui est la sienne actuellement.
Ainsi, en l’absence de mesures restrictives, il pourrait y avoir d’ici le 1er novembre quelque 20 000 hospitalisations en Île-de-France. Et avec un taux de mortalité chiffré à 12 % actuellement à l’hôpital, on pourrait compter dans quelques semaines entre 2 000 à 5 000 décès en Île-de-France. Sans parler de la situation dans les Ehpad, pour lesquels le Conseil scientifique réclame un plan de protection avec un dépistage systématique des personnels pour éviter la contamination des résidents et une protection renforcée des personnes à risque de formes graves.
Paris en plein sursis
Accusé d’avoir malmené les marseillais Olivier Véran a donc tenté, jeudi, lors de sa conférence de presse hebdomadaire, de ménager les décisions coercitives sans rien cacher – avec l’aide du Professeur Fontanet de l’Institut Pasteur – de la gravité des prévisions. Si bien que Paris et ses départements voisins seront placés demain en état d’alerte maximale face à l’épidémie due au nouveau coronavirus si la situation sanitaire continue de s’y dégrader. Car les trois indicateurs définissant un état d’alerte maximale ont été franchis "dans les dernières 24 heures" dans la capitale française et un nouveau point sera fait ce dimanche, a précisé le ministre de la Santé.
Si l’état d’alerte maximale y est décrété, les habitants de Paris et de la petite couronne devront réduire leurs interactions sociales de manière drastique, a dit Olivier Véran, selon lequel il pourrait ne plus y avoir de fêtes de famille ni de soirées tandis que les bars seraient totalement fermés. Interrogé sur une éventuelle différence de traitement entre Paris et Marseille, où les élus locaux et une partie de la population se sont plaints d’avoir été placés en alerte maximale dès la semaine dernière, Olivier Véran a démenti tout favoritisme pour la capitale. Le ministre de la Santé a même évoqué un début d’embellie à Marseille mais aussi à Bordeaux ou à Nice avec les mesures prises pour tenter d’enrayer l’épidémie.
Macron en retrait sur le plan sanitaire
Dans toutes ces décisions, qui sont très impopulaires et qui installent un climat de défiance diffus chez les Français, le Chef de l’État prend bien garde à ne pas apparaître. Même si personne ne peut imaginer qu’il ne donne pas son accord préalable à toutes les mesures suggérées. Il sait que l’excès de mesures coercitives prises au printemps dernier – même si elles ont permis de sauver des vies – a eu un coût politique très élevé pour sa personne. Et que finalement c’est Édouard Philippe qui s’en est bien sorti en associant toujours le Chef de l’État à ses décisions et en acceptant d’être congédié avant le retour de l’épidémie.
En juin dernier, alors que le déconfinement se mettait en place, personne ne pouvait imaginer que la situation serait aussi dégradée à la mi-octobre avec aucune visibilité, et aucune amélioration en perspective jusqu’en février ou mars prochain. De fait aujourd’hui la seule issue à cette crise sanitaire est la découverte d’un vaccin, dont Emmanuel Macron, a dit qu’il ne fallait pas l’attendre sérieusement avant le mois d’avril. Même si Sanofi et GSK sont très en avance dans leurs travaux et même dans l’élaboration des lignes de production. Car le groupe présidé par Serge Weinberg s’est engagé à produire un milliard de doses dans les meilleurs délais. C’est dire à quel point nous allons devoir apprendre à vivre avec ce virus. Ce qui signifie : beaucoup de dégâts supplémentaires sur certaines professions, notamment les transports, l’hôtellerie, l’évènementiel, et une incertitude de tous les instants pour tous les agents économiques.
Des mesures fortes contre le séparatisme
De manière à rester présent dans une semaine importante marquée par le projet de loi de finances, cette crise sanitaire, et le tollé médiatique contre le garde des Sceaux, Emmanuel Macron a choisi de n’apparaître que sur le plan régalien à travers un discours annoncé de longue date sur le séparatisme et les mesures qu’il entend prendre pour lutter contre ce fléau. Depuis la ville des Mureaux, dans les Yvelines, le Chef de l’État a donc présenté vendredi les grandes lignes de la stratégie "La République en actes", qui vise à la fois à défendre la République et ses valeurs et à lui faire respecter ses promesses d'égalité et d'émancipation. Un projet de loi sera débattu en Conseil des ministres le 9 décembre puis discuté au Parlement au premier semestre 2021.
Parmi les annonces importantes, on retiendra que l'instruction scolaire à domicile sera, à partir de la rentrée 2021, strictement limitée, notamment aux impératifs de santé. Elle deviendra donc obligatoire au sein de l'école dès l'âge de 3 ans. L'obligation de neutralité sera applicable aux agents publics dans le cadre, évidemment, de leur action. Mais surtout, elle sera étendue aux salariés des entreprises délégataires, ce qui n'était pas clairement le cas jusqu'alors. À cela va s’ajouter la fin du système des imams détachés formés à l'étranger. Les imams seront formés avec des formations labellisées, devront être certifiés et devront signer une charte dont le non-respect entraînera leur révocation. Parallèlement, celui qui avait parlé "d’excuse sociale" en janvier 2016 et qui s’était opposé au projet de déchéance de la nationalité voulu par Manuel Valls a annoncé un plan de relance pour l'émancipation de nos quartiers. Le président de la République a annoncé qu'une partie du plan de relance sera consacrée à ces quartiers de la République. Enfin, les motifs de dissolution des associations seront étendus. Jusqu'ici, ces motifs étaient limités aux faits de racisme et d'antisémitisme. Ils seront étendus à d'autres motifs, comme les faits d'atteinte à la dignité de la personne ou de pressions psychologiques ou physiques.
Les tentations de Dati et d’Hidalgo
Toutes ces mesures de bon sens vont naturellement être interprétées comme la volonté du candidat Macron de poursuivre son OPA sur la droite. Mais là encore, quand la droite ne reste que dans l’incantation ou dans le tout sécuritaire, le Chef de l’État remet la République au milieu du village, et ses fondements au centre du débat. Certaines des mesures qu’il a annoncées ne seront pas accueillies avec un grand sourire par son propre camp. Et le débat parlementaire promet d’être agité. Il promet surtout d’être pollué par l’approche de la présidentielle et le positionnement des candidats issus de la droite de gouvernement.
Selon nos informations, François Baroin, que plus personne ne voit en présidentiable, mais en futur patron de Morgan Stanley, a fait une sortie cinglante lors du dernier bureau politique des Républicains en appelant son camp à désigner assez vite un porte-drapeau pour le scrutin de 2022. À moins qu’il s’agisse d’une réponse aux ambitions affichées par Rachida Dati, dans le Times, de concourir pour le scrutin présidentiel. Ce qui reviendrait à une "parisianisation" de cette élection, dans la mesure où Anne Hidalgo, qui tend de plus en plus la main aux écologistes, pourrait incarner une nouvelle forme de gauche "bobo-écolo-socialo".
Sursaut conjoncturel en France et en Europe
Au chapitre économique il faut noter la publication des enquêtes Markit auprès des directeurs d'achat du secteur manufacturier en Europe. La croissance du secteur manufacturier de la zone euro s'est accélérée en septembre grâce à une hausse de la demande pour les usines de l'union monétaire à la faveur de la levée de certaines des mesures de confinement mises en place pour tenter d'endiguer la propagation de la pandémie de coronavirus. L'indice manufacturier est remonté à 53,7, conformément à une première estimation, après 51,7 en août, montrent les résultats de l'enquête mensuelle réalisée par IHS Markit auprès des directeurs d'achat. Il s'installe ainsi plus confortablement au-dessus de 50, soit en territoire de croissance, et atteint son plus haut niveau depuis août 2018, malgré la crise sanitaire.
Le secteur manufacturier français a lui aussi renoué avec la croissance en septembre malgré la perspective de nouvelles mesures de restriction face à la résurgence de la pandémie de coronavirus. L'indice manufacturier compilé par IHS Markit auprès des directeurs d'achat s'affiche à 51,2 le mois dernier contre 49,8 le mois précédent. Il est supérieur à une première estimation à 50,9 et repasse au-dessus du seuil de 50, soit en territoire de croissance. Avec l'approche des mois d'hiver, nous pourrions voir un nouveau renforcement des mesures de restriction, ce qui pourrait ralentir la progression de nombreuses entreprises dans le secteur manufacturier a toutefois prévenu Eliot Kerr, économiste d'IHS Markit.
Christine Lagarde dans les pas de Jérôme Powell
Du côté des banques centrales, il faut noter une intervention de Christine Lagarde qui a expliqué que la Banque centrale européenne pourrait, à l'image de ce que vient d'annoncer la Réserve fédérale, envisager d'opter pour davantage de flexibilité dans son objectif d'inflation en la laissant notamment monter temporairement au-dessus de sa cible. L'institution de Francfort manque depuis des années son objectif d'une hausse des prix inférieure à mais proche de 2 % sur an, en dépit d'une politique monétaire de plus en plus accommodante. La présidente de la BCE a ouvert quelques portes vers une évolution de cet objectif, à l'occasion d'un discours faisant un premier point sur la revue stratégique en cours au sein de la banque centrale. Elle a évoqué notamment la possibilité que la BCE s'inspire de la nouvelle stratégie de la Fed, qui prévoit que la banque centrale américaine visera une inflation de 2 % en moyenne sur la durée, si besoin en laissant filer pendant un certain temps les prix à la hausse pour compenser des périodes d'inflation inférieures à l'objectif.
Ces déclarations qui faisaient écho à l’important discours de François Villeroy de Galhau, la semaine précédente montrent que la discussion aujourd'hui est de savoir si les banques centrales devraient s'engager à compenser explicitement les ratés d'inflation lorsqu'elles ont passé un certain temps. Car l'échec persistant à atteindre l'objectif d'inflation peut alimenter les anticipations d'inflation et exigerait un horizon politique plus court. Lors de la même conférence, intitulée le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, a mis en garde contre les risques d'une revue stratégique trop ambitieuse. Jens Weidmann est considéré comme l'un des chefs de file des partisans d'une stricte orthodoxie monétaire. Ce camp des "faucons" est de plus en plus critique vis-à-vis de la réponse monétaire apportée par la BCE à la crise du coronavirus,
Un sursis pour Suez jusqu’à demain soir
En matière de business, l’épilogue du feuilleton Veolia-Suez qui était attendu mercredi 30 septembre à minuit a finalement été reporté à demain soir à la même heure. Sous la pression insistante de Bruno Le Maire qui a plusieurs fois appelé les différentes parties à ne pas se prononcer sur un sujet aussi important sous la contrainte d’un diktat de calendrier fixé le 30 août dernier lorsque Veolia a lancé son offre non sollicitée sur Suez. Ce délai devait aussi permettre à Suez de faire enfin apparaître une offre alternative conduite par Ardian et à laquelle participent le fond d’infrastructures Antin et le singapourien GIC. Dominique Sénéquier, la présidente d’Ardian Holding et Mathias Burghardt, le responsable d’Ardian Infrastructure, ont d’abord fait parvenir mercredi dernier à 15 heures une lettre d’intention, non chiffrée, portant sur le rachat d’une partie de la participation détenue par Engie dans Suez, conditionnée à une due diligence de six semaines. Cette lettre n’a pas été prise au sérieux par le board d’Engie qui a toutefois donné cinq jours à Veolia pour transformer son OPA en offre amicale, seule condition pour la vente du bloc de Suez détenu par Engie.
Jeudi soir un dîner réunissant Philippe Varin, Antoine Frérot et Jean-Pierre Clamadieu s’est tenu au sommet de la tour Engie. L’hôte de la soirée a reformulé son exigence de voir Veolia transformer son offre en opération amicale. Antoine Frérot n’a pas dit non à la condition que Suez désactive sa poison-pill constituée par la fondation néerlandaise. Quant à Philippe Varin il a demandé des garanties pour les salariés de Suez et que l’offre de 18 euros par titre Suez faite à Engie soit étendue, le cas échéant, à tous les autres actionnaires de Suez. C’est en fonction de cette équation qu’Engie donnera sa réponse définitive à Veolia demain soir. Mais vendredi matin, Philippe Varin et Bertrand Camus étaient encore dans le bureau d’Alexis Köhler à l’Élysée afin de plaider la cause de l’offre d’Ardian et de démonter les dangers du projet industriel de Veolia, qui entraînerait la vente de 60 % des activités de Suez.
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