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éditorial / Yves de Kerdrel

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Yves de Kerdrel

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Des morts et des chômeurs
par Yves de Kerdrel

Le gouvernement a géré la crise sanitaire de manière à minimiser le nombre de décès dans une société qui a vu évoluer son rapport à la mort. C’est ce qui a justifié le premier confinement et le second. Le problème c’est que celui-ci n’est plus accepté par les Français. Et que de surcroît, à son issue il y aura encore plus de morts et encore plus de chômeurs et de misère dans le Pays.

15/11/2020 - 06:30 Temps Lecture 17 mn.

 

Jeudi soir, alors que l’intervention du Premier Ministre était très attendue, deux semaines après la mise en place du second confinement, le chef du gouvernement n’avait finalement rien à dire. Ce qui ne l’a pas empêché d’être très bavard comme à son habitude. Rien à dire parce que sur le plan strictement sanitaire, il n’y a rien de nouveau, à part une baisse de 14 % du nombre de contaminations. Mais ce chiffre reste à prendre avec précaution car il dépend de la manière dont les tests ont été pratiqués et du nombre de français qui se sont fait tester. Or ils étaient confinés et avaient naturellement moins d’appétence à aller attendre plusieurs heures devant un centre de dépistage.

Rien à dire non plus parce que les hospitalisations restent à un niveau élevé, tout en semblant vouloir marquer un léger ralentissement. Rien à dire parce que le nombre de morts est lui très élevé avec une moyenne quotidienne proche de 400 décès, à l’instar de ce qu’on dénombrait au plus fort de la première vague. Rien à dire enfin sur l’allègement tant attendu du mode de confinement, notamment en ce qui concerne les commerces, les cafés, hôtels, restaurants. Et en laissant comme seule perspective, un maintien du confinement, dans ses formes actuelles jusqu’au 1er décembre, avec une formule probablement allégée pour les commerces non essentiels jusqu’au 20 décembre. Date à laquelle le confinement serait levé sauf aggravation des courbes. Ce qui paraît peu probable.

 

Moins de contraintes et autant de morts…

 

Il peut paraître facile de critiquer la gestion de la crise sanitaire, alors que c’est un exercice très difficile. Tellement difficile qu’entre le premier confinement et le second tout et son contraire aura été fait, notamment au sein de l’éducation nationale. Mais le principe qui devait animer ce deuxième confinement reposait sur le maintien autant que possible de l’activité économique. Une condition posée par Emmanuel Macron, comme par son conseil économique ou par le Medef.

Et de fait la perte d’activité constatée depuis plus de deux semaines n’est que de 12 % alors qu’elle était de plus de 36 % dans l’ensemble du pays lors du premier confinement. Pourtant les hôpitaux sont moins débordés qu’au printemps, avec un personnel pourtant épuisé, et aucun service de réanimation n’est saturé. Cela veut donc dire que l’allègement qui a été pratiqué – et qui était très discuté par les mandarins du système sanitaire – n’a eu aucune conséquence sur le rythme des hospitalisations ou – plus grave – celui des décès qui est strictement conforme à tout ce que les modélisateurs – notamment de l’Institut Pasteur – avaient anticipé. Ce qui donne des arguments faciles et évidents à tous ceux qui réclament un allègement immédiat du confinement actuel. Notamment pour les commerçants indépendants et pour tout ce qui concerne les biens non essentiels – textile, livres, jouets… – à l’approche des traditionnels achats de Noël qui représentent, dans certains domaines 50 % du chiffre d’affaires annuel.

 

Une moins bonne acceptation du confinement

 

Preuve que ce second confinement n’est pas compris – et sera sans doute longtemps objet de polémique – il est nettement moins bien respecté que le premier. C'est le principal enseignement d'une enquête réalisée par l'Ifop pour Consolab, parue jeudi 12 novembre. Pas moins de 60 % des personnes interrogées ont transgressé au moins une fois le confinement, soit 27 points de plus que sur les six premières semaines du premier confinement. Les Français ont surtout utilisé les attestations de déplacement pour d'autres motifs que ceux indiqués (24 %), se sont promenés au-delà de la limite autorisée d'une heure (17 %), mais ont aussi vu des membres de leur famille chez les uns ou les autres (23 %, soit 8 points de plus qu'au printemps), ou des amis (20 %).

Pour les sondeurs, il est clair que le respect est moins strict, les craintes pour la santé moins fortes, notamment chez les jeunes. Il existe une réelle différence entre les jeunes et moins jeunes. Ce sentiment d'invulnérabilité chez une partie des jeunes, surtout ceux qui vivent seuls, fait qu'ils vont profiter de l'assouplissement général des règles pour continuer une sorte de sociabilité. Par ailleurs, ce reconfinement frappe plus fort le moral des Français : si, en novembre 2019, ils étaient 16 % à déclarer avoir mauvais moral, ils sont aujourd'hui 28 %. Lors du premier confinement, ils étaient 20 %. Le sommeil est lui aussi victime de ce retour au confinement : 38 % des personnes interrogées signalent avoir des troubles du sommeil, un chiffre qui monte à 44 % chez les femmes.

 

Risque élevé de poujadisme chez les commerçants

 

Le gouvernement qui a hésité pour ce second confinement, au point de le faire précéder de trois conseils de défense sanitaire, avait espéré limiter ainsi à la fois de nombre de morts et celui des chômeurs. Mais in fine, il devra compter sur un nombre de morts et sur un taux de létalité plus élevé que partout ailleurs en Europe. Si l’exécutif a porté des jugements critiques sur la manière dont le Covid-19 était pris en compte outre-Atlantique, il reste qu’à ce jour la France affiche – à regret – la même proportion de décès qu’aux États-Unis, et davantage qu’en Suède où le gouvernement avait misé sur l’immunité collective.

Autant dire que les 15 jours qui nous séparent d’un éventuel allègement du confinement à destination des commerces – avec un protocole sanitaire renforcé et très strict – seront très longs. D’où la mesure du crédit d’impôt sortie du chapeau du Ministre de l’Économie jeudi afin de faire passer la pilule des charges locatives du mois de novembre. Il faut donc s’attendre dans les jours qui viennent à la formation spontanée de mouvements de commerçants contre la politique sanitaire actuelle. Une forme de poujadisme teintée de gilets jaunes.

 

La dure indication du PIB par habitant

 

À plus long terme, nous risquons de payer longtemps les effets de ce deuxième confinement que les scientifiques souhaitaient d’une durée de douze semaines, c’est-à-dire jusqu’au 20 janvier environ. Rappelons que le confinement décidé dans bon nombre de pays en mars pour faire face à l’épidémie de coronavirus a fait plonger de 2 % le PIB réel par habitant dans la zone OCDE au premier trimestre de 2020.

Mais la France a enregistré la plus forte baisse du PIB par habitant qui a chuté de 6 %. Bien sûr, la France est le pays développé ayant le mieux préservé le revenu des ménages, grâce à une intervention massive de l’état. C’est le fruit de mécanismes sociaux plus protecteurs, qui devraient engendrer en contrepartie un déficit public plus élevé. Le problème, c’est que lorsque cette morphine aura disparu, le PIB par habitant sera en France très inférieur à ce qu’il était en 2019. Et il nous faudra de très longues années avant de retrouver cet étiage. De la même manière qu’il a fallu dix années pour retrouver en 2017, le niveau d’avant la crise de 2008.

 

L’impossible union nationale

 

À Matignon, on se plaint du mauvais traitement réservé par les médias à Jean Castex, figure assez peu charismatique – et choisie justement pour cela – et de l’impossibilité de réussir une sorte d’union nationale en cette période de crise sanitaire et terroriste. Mais le fait est que les déclarations un peu trop péremptoires d’Olivier Véran, à l’égard de ceux qui voulaient juste une discussion sur l’issue de l’état d’urgence sanitaire, ont crispé les différentes oppositions.

Et si Jean-Louis Debré a réussi à faire s’entendre les différentes composantes politiques autour d’un report à fin juin des prochaines échéances électorales, il ne faut pas y voir le signe que les couteaux sont rangés. La discussion parlementaire à laquelle donnera lieu un projet de loi ad hoc, sans doute, acté lors du conseil des ministres du 16 décembre, sera sans doute vive. Et cela, c’est sans compter les nouvelles saisines judiciaires qui vont résulter de la gestion de la seconde phase de la crise sanitaire.

 

Des marchés financiers euphoriques

 

Sur les marchés, on est loin de tout cela. La confirmation de la victoire de Joe Biden à l'élection présidentielle américaine et une avancée significative vers un vaccin contre le coronavirus ont conduit les places financières à sauter en l'air comme si c'était déjà Noël avant de redescendre sur terre. La hausse spectaculaire des indices boursiers, avec un mouvement de rotation au profit des titres décotés de qualité et au détriment des valeurs de croissance, a finalement cédé la place à des prises de bénéfices certes limitées mais qui témoignent de la persistance des incertitudes.

Pour les marchés, la perspective d'un Congrès toujours divisé a du bon puisqu'elle pourrait retarder la hausse de la fiscalité et le durcissement de la réglementation mais elle porte également la menace d'un soutien budgétaire à l'économie américaine reporté dans le temps et limité dans son ampleur. Le COVID-19, lui, continue de se propager à grande vitesse aux États-Unis et en Europe, entraînant de nouvelles restrictions qui contrarient le scénario d'une reprise économique rapide et linéaire. Dans ce contexte, les investisseurs doivent encore choisir entre constater que le verre reste à moitié vide et se projeter au-delà des difficultés actuelles, dans un avenir où le virus aurait été vaincu.

 

Christine Lagarde a plombé l’ambiance…

 

Deux jours après l’annonce de la découverte par Pfizer d’un éventuel vaccin très fiable, Christine Lagarde a modéré l’ardeur des investisseurs. La Banque centrale européenne a expliqué qu’elle étudiera en premier lieu l’hypothèse d’une augmentation de ses achats d’obligations et de ses prêts aux banques le mois prochain afin d’augmenter son soutien à l’économie de la zone euro face à la deuxième vague de la pandémie de coronavirus, a déclaré mercredi sa présidente.

Si toutes les options sont sur la table, le PEPP (programme d’achats d’urgence face à la pandémie) et les TLTRO (opérations de refinancement à plus long terme ciblées) ont prouvé leur efficacité dans le contexte actuel et peuvent être ajustés de manière dynamique pour réagir à l’évolution de la pandémie, a-t-elle dit en ouverture du Forum des banques centrales organisé par la BCE. Ils resteront donc probablement les principaux instruments d’ajustement de notre politique monétaire. Le rendement du Bund allemand à dix ans et l’euro ont cédé du terrain après ces déclarations.

 

… et Jérôme Powell reste prudent

 

De son côté, François Villeroy de Galhau a reformulé les déclarations de la patronne de l’institution de Francfort en déclarant, jeudi, que la Banque centrale européenne va recalibrer sa politique monétaire en décembre face aux conséquences économiques de la deuxième vague de l'épidémie due au nouveau coronavirus, a déclaré jeudi François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. "Nous allons recalibrer nos mesures monétaires" lors de la prochaine réunion du conseil des gouverneurs de la BCE, a dit François Villeroy de Galhau sur BFM Business, tout en soulignant que les décisions n'étaient pas encore prises. Et d’ajouter : "Nous serons aussi réactifs qu'il le faut et nous serons aussi innovants qu'il le faut".

Autre banquier central à faire assaut de prudence : Jérome Powell, le patron de la Réserve Fédérale qui a estimé que la probabilité croissante de la mise au point d'un vaccin efficace contre le coronavirus est une bonne nouvelle pour l'économie à moyen terme mais que des risques subsistent dans l'immédiat. C'est assurément une nouvelle bienvenue pour le moyen terme, a-t-il dit dans une allocution en ligne lors d'un forum organisé par la Banque centrale européenne. Mais de son point de vue, il est trop tôt pour évaluer de manière fiable les implications de cette nouvelle pour l'évolution de l'économie, particulièrement sur le court terme. Avant de déclarer que les prochains mois pourraient être difficiles.

 

Un double dip pour l’Europe

 

La suite des événements dépendra très largement de l'évolution de la situation sur le front sanitaire et des développements en matière de recherche médicale. L'un des effets de la crise du coronavirus est d'avoir entraîné des divergences de croissance entre les régions qui devraient se prolonger. L'économie chinoise a ainsi le vent en poupe, le pays étant sorti le premier d'une crise dont il a été le berceau, et l'économie américaine résiste à l'augmentation du nombre de cas de contamination.

L'Europe, qui a dû prendre de nouvelles mesures pesant sur l'activité et les déplacements en raison de la hausse du nombre d'hospitalisations, paraît en revanche se diriger vers une récession en double creux (double dip). Ce qui amène les grands investisseurs à rester constructifs par rapport aux actifs risqués, même s’il faut anticiper une certaine volatilité sur les marchés en raison des incertitudes concernant l'ampleur et le timing des mesures de relance et des craintes persistantes liées au virus.

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