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Yves de Kerdrel
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Bienvenue en Absurdistan
par Yves de Kerdrel
Jeudi dernier le Ministre de la santé a alerté sur les risques que le confinement faisait peser sur la santé mentale des Français. À cela s’ajoutent les faillites très probables de 25 % des commerces. Mais le Ministre a exclu, en même temps, tout déconfinement rapide. Alors que la barre des 50 000 morts sera franchie cette semaine, la gestion de la crise sanitaire et économique tourne au drame en France.
Il y a quelques jours, l'hebdomadaire allemand, de centre gauche, Die Zeit a rebaptisé la France, "l’Absurdistan" y dénonçant tour à tour la pratique des auto-attestations, le retrait des produits "non-essentiels" par des grandes surfaces restant, elles, ouvertes, un président de la République décrit comme "quasi monarchique", accusé de faire passer le Conseil de défense par-dessus la tête du Parlement. Avant de conclure en affirmant que toutes "ces mesures absurdes diminuent la confiance dans des mesures réellement nécessaires."
La conférence de presse hebdomadaire du Ministre de la Santé, jeudi dernier, est venue confirmer cette impression retranscrite par nos voisins allemands. En l’espace de quelques minutes, Olivier Véran a expliqué le drame que ce confinement représentait pour beaucoup de Français, qui souffraient de troubles psychiques et dont la santé mentale était atteinte, tout en expliquant fermement que le déconfinement n’était pas à l’ordre du jour et qu’il prendrait beaucoup de temps.
Le sketch du Black Friday
De la même manière les négociations entre le Ministère de l’Économie et les grandes enseignes commerciales pour envisager une réouverture de certains rayons et de certains magasins à compter du samedi 28 novembre ont tourné à l’absurde, avec à la clé la volonté de Bercy d’obtenir un retrait de l’opération traditionnelle de ventes promotionnelles du Black Friday prévue du 27 au 29 novembre. Bruno Le Maire était prêt à "déconfiner" certains commerces plus tôt que prévu à la condition qu’Amazon renonce à cette opération ou la reporte.
Le groupe américain s’est acheté de la bonne publicité pour pas cher en reportant – après un suspense bien organisé et un passage au 20 heures de TF1 – son Black Friday au week-end suivant. Ce qui ne signifie pas que les sites Amazon européens accessibles en langue française et en euros ne pratiqueront pas ces ventes promotionnelles dès le 27 novembre. Ce qui montre les limites de l’hyper-règlementation française qui semble en être restée à la fixation du prix du pain, alors que nous vivons dans un monde "horizontal" et digital.
Un déconfinement sous conditions
Le pire c’est que Bruno Le Maire, qui est désormais en guerre ouverte avec Jean Castex, qu’il méprise ouvertement, a beau avoir négocié ces arrangements pour les commerçants, aucun texte ne peut les entériner avant l’intervention officielle d’Emmanuel Macron attendue pour mardi soir, un conseil de défense et de sécurité nationale ayant lieu le matin même pour arrêter la méthode du déconfinement.
À l’heure qu’il est l’exécutif a la main qui tremble pour tout ce qui concerne ces nouvelles mesures, tant la circulation du virus peut repartir très vite, surtout si les températures baissent. Pour l’heure deux dates sont dans la ligne de mire de l’Élysée : le 1er décembre et le 20 décembre. Le 1er décembre, le gouvernement envisage une réouverture des commerces "non-essentiels", des cours d'auto-écoles, des salons de coiffure et d'esthétique, des visites d'appartement et des cours à domicile ainsi que par ailleurs la pratique des cultes religieux.
Un problème d’acceptation sociale
Mais le vrai marqueur du déconfinement interviendrait le 20 décembre, avec la fin des attestations. Dans l’entourage du Chef de l’État on préfère parler pour l’heure d’un allégement du confinement qui devrait permettre d'aller fêter Noël en famille, au-delà du kilomètre réglementaire. Actuellement, les réunions privées à plus de six sont déconseillées, mais la jauge pourrait augmenter à une dizaine de personnes pour les fêtes de fin d'année. Quoi qu’il en soit les principales victimes de ces annonces risquent d’être les hôtels, cafés et restaurants qui devront rester fermés jusqu’à la mi-janvier au moins, alors qu’ils viennent de rouvrir en Catalogne, voisine de la France. Tout dépendra encore des recommandations du conseil scientifique. D’autant que ce dernier avait recommandé d’être très prudent lors du déconfinement du 11 mai dernier. Il n’a pas été écouté. Et Jean Castex qui était alors Monsieur déconfinement a reconnu, mardi dernier, devant la mission d’enquête du Sénat que cette première sortie du confinement avait sans doute été trop rapide.
Il reste qu’Emmanuel Macron est également obsédé par l'acceptation sociale de la situation actuelle. D’autant plus que la découverte de deux vaccins offre désormais des issues positives à moyen terme. Son objectif est donc d’éviter à tout prix les troubles sociaux qui sont en germes un peu partout en France, comme le révélait une note du Ministère de l’Intérieur que WanSquare a pu consulter. Si certains ne veulent toujours pas entendre parler de déconfinement, c'est qu'ils craignent une troisième vague avec les réunions de famille et les sorties liées aux fêtes de fin d'année. Par ailleurs au moment où le Chef de l’État s’adressera au Pays, la France sera sur le point de franchir le cap des 50 000 décès liés au Covid.
Un moral en berne
En dehors des réels problèmes de troubles psychiques dont fait état Santé Publique France, et du très nombreux report d'interventions médicales pourtant urgentes, le moral des Français n’est assurément pas au beau fixe, à en croire les résultats d’un sondage Ifop. Plus de huit Français sur dix (85 %) craignent une explosion sociale dans les prochains mois et neuf sur dix se disent inquiets des conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire, selon un sondage Ifop pour Cnews et Sud Radio publié jeudi.
Les personnes interrogées sont en outre 90 % à se dire inquiètes des conséquences économiques et sociales de la crise et 69 % à l’être pour elles-mêmes et leur famille. Après une remontée à la rentrée, la confiance dans le gouvernement s’érode de nouveau. Seuls 45 % des Français disent lui faire confiance pour aider les entreprises en difficulté en raison du coronavirus (52 % après la fin du premier confinement et 51 % après l’annonce du reconfinement). 55 % ne lui font pas confiance. Ils sont aussi seulement 39 % à lui faire confiance pour faire face efficacement au virus (44 % à la fin du premier confinement et 41 % après l’annonce du reconfinement). 61 % ne lui font pas confiance pour cela.
Tapis rouge pour les populistes et les extrêmes
Maintenant que les vaccinations contre le Covid deviennent envisageables, certains commencent à faire les comptes de cette crise. Jusqu’à présent, la sidération et la pudeur laissaient les chiffres de côté. Le premier indicateur qui va résulter de cette crise économique provoquée est la chute spectaculaire du PIB par habitant qui va revenir au niveau où il était en 2011. Et le rebond de la croissance attendu pour l’an prochain laissera ce précieux ratio à son niveau de 2015. C’est dire le bond en arrière que la France va faire avec cette crise en termes d’appauvrissement général.
Et cela, c’est sans compter la montée spectaculaire du nombre de chômeurs qui va rester à un niveau élevé pendant de longs mois, et notamment pendant une grande partie de la longue campagne présidentielle. Avec le risque de nourrir les mouvements extrémistes et populistes. On voit déjà monter depuis quelque temps l’adhésion des Français à des thèses complotistes à propos de cette pandémie. Et cela témoigne de l’affaiblissement impressionnant de la confiance de nos concitoyens dans la parole publique.
La grande prudence du FMI
Malgré tout, l'économie mondiale se remet progressivement des ravages de la crise liée au coronavirus mais des signes de ralentissement sont perceptibles dans les pays où le taux de contamination repart à la hausse, a estimé jeudi le Fonds monétaire international dans un rapport sur les grandes économies du G20. Cette étude, publiée deux jours avant l'ouverture du sommet des chefs d'État et de gouvernement du G20, souligne la nature incertaine de la reprise mondiale et avertit que la crise laissera probablement des traces profondes. Dans une note de blog parue sur le site du FMI, la directrice générale de l'organisation Kristalina Georgieva a salué les progrès significatifs dans le développement de vaccins contre le COVID-19, qui a fait plus d'un million de morts dans le monde et mis au chômage des dizaines de millions de personnes. Elle prévient toutefois que la situation économique à venir restait difficile et sujette à des revers.
Le mois dernier, le FMI a présenté de nouvelles prévisions économiques un peu moins sombres qu'auparavant pour cette année avec une contraction de 4,4 % du produit intérieur brut avant un rebond de 5,2 % de l'économie mondiale en 2021. L'organisation a averti toutefois que les perspectives de nombreux pays émergents s'étaient détériorées. Kristalina Georgieva a indiqué que les données reçues depuis ces prévisions confirmaient la poursuite du rebond économique, les États-Unis et d'autres économies avancées faisant état d'une activité économique plus forte que prévu au troisième trimestre. La directrice générale a toutefois ajouté que les données les plus récentes concernant le secteur des services, où les contacts sont importants, indiquaient un ralentissement de l'élan dans les économies où la pandémie réapparaissait. La résurgence de l'épidémie, le durcissement des restrictions ainsi que les délais dans le développement et la distribution de vaccins pourraient réduire la croissance mondiale, augmenter la dette publique et aggraver les conséquences économiques. Kristalina Georgieva a donc exhorté les pays du G20 à agir vite et de manière coordonnée pour garantir la disponibilité d'un nombre suffisant de vaccins dans le monde, observant que la reprise ne sera durable qu'une fois la pandémie terminée.
Une dette mondiale abyssale
De son côté, l'Institute of International Finance, a indiqué cette semaine que l'endettement mondial devrait atteindre un niveau sans précédent de 277 000 milliards de dollars (233 400 milliards d'euros) à la fin de l'année en raison des montants colossaux empruntés par les États et les entreprises pour faire face à la crise du coronavirus. L'IFF, qui regroupe plus de 400 banques et institutions financières du monde entier, estime que la dette globale avait déjà augmenté de 15 000 milliards de dollars fin septembre, à 272 000 milliards, une progression imputable pour près de la moitié aux États, principalement développés. La dette globale des pays développés a ainsi bondi à 432 % du produit intérieur brut (PIB) à la fin du troisième trimestre contre environ 380 % fin 2019. Pour les pays émergents, ce ratio était proche de 250 % fin septembre, et de 335 % pour la Chine.
Il y a d'importantes incertitudes sur la manière dont l'économie mondiale pourra se désendetter à l'avenir sans conséquences négatives importantes pour l'activité économique, estime l'IIF. Aux États-Unis, la dette totale (publique et privée) devrait atteindre 80 000 milliards de dollars en fin d'année, soit quelque 9 000 milliards de plus qu'à fin 2019. Dans la zone euro, la dette a augmenté de 1 500 milliards de dollars sur les neuf premiers mois de l'année pour atteindre 53 000 milliards fin septembre. D'ici la fin de l'an prochain, ajoute l'IIF, quelque 7 000 milliards de dollars d'obligations et d'emprunts syndiqués de pays émergents arriveront à échéance, dont 15 % sont libellés en dollars américains, or la baisse des recettes fiscales de ces pays rend le remboursement de ces dettes "beaucoup plus coûteux" malgré la faiblesse globale des taux d'intérêt.
L’Insee inquiète du deuxième confinement
S’agissant de la France, le produit intérieur brut, durement touché par la pandémie de Covid-19, devrait se contracter de 9 % à 10 % sur l'ensemble de l'année 2020 et il est assez probable que les situations sanitaire et économique continueront à avoir partie liée, pendant au moins la première moitié de l'année 2021, a indiqué mardi l'Insee. Dans sa dernière note de conjoncture, l'Institut a souligné que l'incertitude reste particulièrement importante pour la fin de l'année, tributaire de l'évolution de l'épidémie et de celle du confinement en décembre. En novembre, l'activité économique devrait accuser une baisse de 13 % par rapport à son niveau précédant la crise, estime l'Insee. L'impact économique du reconfinement serait ainsi moindre que celui observé au printemps, en raison de restrictions plus limitées et de l'ouverture des écoles, relève l'institut.
La date de levée des restrictions étant incertaine, l'Insee a retenu trois scénarios pour la fin 2020. Le scénario médian repose sur un confinement se prolongeant pendant la première quinzaine de décembre, puis sur un allègement de certaines mesures pendant la deuxième quinzaine : la perte d'activité serait alors de 8 % au quatrième trimestre 2020, par rapport au quatrième trimestre 2019, a indiqué l'Insee. Ce scénario entraînerait une contraction de 4,5 % du PIB sur les trois derniers mois de l'année par rapport au troisième trimestre, a ajouté l'institut. Le scénario le plus favorable anticipé par l'Insee verrait un retour de l'activité économique en décembre à son niveau d'octobre, ce qui impliquerait un recul de 2,5 % du PIB sur le trimestre par rapport aux trois mois précédents. À l’opposé, un scénario plus défavorable serait celui d'un confinement prolongé jusqu'à la fin du mois de décembre, avec in fine une perte d'activité à 9,5 % sur le trimestre par rapport au niveau d'avant-crise, selon l'institut. Dans ce cas, la contraction du PIB au quatrième trimestre est estimée à 6 %.
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19/11/2020 - 09:30

