éditorial / Yves de Kerdrel
éditorial
Yves de Kerdrel
éditorial
Après Knock, place à Ubu
par Yves de Kerdrel
Le pays ne s’apprête pas à vivre un déconfinement, mais un allègement du confinement mis en place le 30 octobre dernier. Dans des conditions d’une très grande complexité. Si bien que certaines mesures annoncées par le Chef de l’État et mises en musique par le Premier Ministre relèvent de l’absurde. Les magasins et les métros seront bondés. Mais les églises et les pistes de ski devront rester vides…
C’est une drôle de fin d’année que les Français s’apprêtent à vivre. Ainsi en a décidé le Chef de l’État mardi dernier après un conseil de défense et de sécurité sanitaire qui aura duré trois heures. L’idée de l’exécutif est de maintenir les Français sous pression. C’est la raison pour laquelle le déconfinement ne sera que très progressif et qu’il est davantage question d’un allègement du confinement mis en place juste avant la Toussaint.
La première phase est consacrée à la réouverture des commerces qualifiés bêtement de "non-essentiels" et des rayons de même nature dans les supermarchés. Cela se fera avec une contrainte visant à maintenir 8 mètres carrés d’espace entre chaque client ou chaque famille. Ce qui laisse augurer de belles files d’attente à l’entrée des magasins. D’autant que si les commerces sont autorisés à travailler tous les dimanches jusqu’à Noël, ils devront fermer à 21 h 00 en raison du couvre-feu qui sera remis en place.
Vers une fronde des restaurateurs
Cette première phase qui s’étend jusqu’au 15 décembre permettra aussi aux Français de circuler dans un espace de 20 kilomètres et de sortir 3 heures de chez eux au lieu d’une heure jusqu’à présent. Toujours avec une nouvelle attestation en main. On ne se réinvente pas. Rappelons qu’en Allemagne, jamais, ni au printemps dernier, ni cet automne, les habitants n’ont eu à remplir la moindre attestation, qui aurait sans doute rappelé les heures les plus sombres de leur histoire.
Du côté des entreprises, rien ne change, puisque le télétravail reste la norme, autant que possible jusqu’à la fin de l’année avant une nouvelle appréciation de la situation. En revanche les cafés, bars et restaurants doivent rester fermés jusqu’au 20 janvier. Ce qui commence à soulever des mouvements de fronde à Marseille, mais aussi dans d’autres villes. Même si une nouvelle mesure d’indemnisation a été prévue correspondant à 20 % du chiffre d’affaires avec un plafond de 100 000 euros... porté à 200.000 euros deux jours plus tard. Par peur des manifestations !
Le pacte républicain prêt à voler en éclats
Et que dire des stations de ski qui ont le droit d’ouvrir, mais pas leurs restaurants ni leurs domaines skiables et les infrastructures qui y sont liées. Pour un secteur qui fait travailler plusieurs centaines de milliers de saisonniers et qui fait son chiffre d’affaires annuel sur quatre mois, cela relève de la chronique d’un massacre annoncé.
Le problème principal tient surtout à l’incohérence de très nombreuses mesures. Qu’il s’agisse de la jauge de 30 personnes imposée aux lieux de culte petits ou grands, de la fermeture des lieux de convivialité, alors que les théâtres et les cinémas sont autorisés à rouvrir. Tout cela rend ces mesures difficilement acceptables par certains Français que l’on maintient infantilisés depuis le 17 mars. Et naturellement comme cela a été le cas avec les fêtes sauvages en appartements, cela va pousser un nombre croissant de citoyens irréprochables à transgresser les règles pour la première fois de leur vie. Or lorsque la loi n’est plus respectée, lorsque la parole publique n’a plus de sens, et lorsque la peur du gendarme n’existe plus, c’est tout le pacte républicain qui vole en éclats.
Relations exécrables entre L’Élysée et Matignon
D’autant que désormais la plupart d’entre nous vivent avec les annonces de trois vaccins – en attendant les autres – d’ores et déjà au point, qui permettent de voir un terme à cette pandémie qui a tout de même tué plus de 1,2 million de personnes dans le monde et plus de 52 000 Français (loin des 400 000 morts possibles dont avait parlé Emmanuel Macron dans sa première intervention télévisée de mi-mars). Ces perspectives de vaccins ont fait changer l’état d’esprit dans les entreprises, où l’on s’attend à un rebond de la croissance plus élevé que prévu l’an passé, comme sur les marchés comme en témoigne le record atteint cette semaine par l’indice Dow Jones.
Il reste que la France continue de vivre en "absurdie". Avec à la fois un État-nounou qui infantilise tous ses citoyens – au point que le Chef de l’État dans une allocution solennelle demande aux Français d’aérer leur domicile ! – et une administration qui adore faire du zèle et faire de notre pays un royaume dirigé par Ubu. Et une reprise en mains totale par l’Élysée de la gestion de la crise. Alors qu’elle doit être gérée par le Premier Ministre, le Ministre de la Santé et un Ministre de l’intérieur il est vrai très affaibli. Or si lors du premier confinement les rapports étaient complexes entre Édouard Philippe et Emmanuel Macron, pour des questions de popularité. Cette fois-ci, ils sont exécrables entre Alexis Köhler, le secrétaire général de l’Élysée et Nicolas Revel, le directeur de cabinet de Jean Castex, pourtant choisi par le Chef de l’État.
Forte chute du PIB français par habitant
Alors que Matignon doit installer dans les tout prochains jours une commission d’une dizaine de personnalités destinées à réfléchir à la rénovation du cadre de gouvernance et des outils de pilotage des comptes publics (parmi lesquelles figureront Laurence Parisot, Marisol Touraine, Augustin de Romanet ou Jean-Luc Tavernier, le patron de l’Insee), le débat enfle sur l’annulation de la dette liée à cette pandémie. Notamment sur la suggestion d’Arnaud Montebourg qui fait son grand retour politique.
Ce qui est certain c’est que la sixième puissance mondiale qu’est la France, sera descendue de plusieurs crans au cours de cette année (Ce que notre chroniqueur Bernard Spitz appelle le syndrome du Toboggan). La dette a explosé, les déficits ont explosé. Les réformes ont été abandonnées ou gelées. Notamment celles de l’assurance-chômage et des retraites. Et nous avons tous découvert que notre système de santé vivait d’expédients alors qu’on nous expliquait depuis des années que nous étions l’une des plus fortes puissances médicales au monde. Et à cela va s’ajouter une cohorte de chômeurs, une richesse par habitant qui revient au niveau de 2015, la baisse du niveau de vie d’un tiers de la population, et une augmentation dramatique de la misère.
L’éventualité d’une dissolution de l’Assemblée
À moins de dix-huit mois de l’élection présidentielle, ce tableau d’une France où la Parole publique n’est plus prise au sérieux, où la gestion de la crise sanitaire a été calamiteuse et où celle de la crise économique a été faite à coups de centaines de milliards d’argent public, donc de dettes monstrueuses, aucun pronostic ne peut être fait sérieusement. Y compris sur le score du Front National. La preuve en a été fournie par le sondage plaçant Xavier Bertrand en tête pour les régionales dans les Hauts de France, terre de prédilection du parti d’extrême droite.
S’agissant d’Emmanuel Macron, il n’est pas certain qu’il soit en mesure de se présenter à la prochaine élection présidentielle. Les dernières rumeurs du Landerneau politique évoquent l’éventualité d’une prochaine dissolution de l’Assemblée Nationale. C’est le seul moyen qui reste au Chef de l’État pour se relégitimer avant l’élection présidentielle. Mais, même si sa popularité a légèrement frémi à la hausse au cours des derniers jours elle reste basse. Et les députés de la République En Marche sont trop faiblement implantés pour que cette opération réussisse.
La zone euro affectée par le reconfinement
Au chapitre économique l'activité du secteur privé de la zone euro s'est fortement contractée en novembre, les nouvelles mesures de restriction prises pour endiguer la deuxième vague de l'épidémie de coronavirus contraignant de nombreuses entreprises du secteur des services à fermer temporairement leurs portes. Les résultats préliminaires des enquêtes réalisées par IHS Markit auprès des directeurs d'achat (PMI) pour le mois en cours renforcent le scénario d'un retour de l'économie de l'union monétaire en récession.
L'indice composite, qui combine l'activité manufacturière et celle des services, a chuté à 45,1 en novembre, basculant en territoire de contraction après une stagnation de l'activité le mois dernier, illustrée par un indice à 50,0. Les économistes interrogés par Reuters s'attendaient à un repli un peu moins marqué, à 46,1. Les services ont particulièrement souffert en novembre avec un indice à 41,3 contre 46,9 le mois précédent. L'activité manufacturière a mieux résisté et s'est maintenue en territoire de croissance (53,6 contre 54,8). Ces chiffres renforcent la probabilité de voir le produit intérieur connaître une nouvelle contraction au quatrième trimestre.
Forte contraction de l’activité en novembre
S’agissant de la France, l'activité du secteur privé a connu en novembre sa contraction la plus forte depuis six mois, les mesures prises pour contrer la deuxième vague de coronavirus pénalisant en particulier le secteur des services. L'indice composite, qui combine l'activité manufacturière et celle des services, a chuté à 39,9, au plus bas depuis le mois de mai, contre 47,5 en octobre, s'enfonçant davantage sous le seuil de 50 qui sépare la contraction de la croissance, montrent les résultats préliminaires des enquêtes d'IHS Markit auprès des directeurs d'achat.
Cet indice est cependant supérieur aux prévisions des économistes interrogés par Reuters, qui l'attendaient à 34. Ces résultats suggèrent que certaines entreprises françaises parviennent à s'adapter aux nouvelles conditions et sont par conséquent moins susceptibles de connaître un repli marqué de l'activité en cas de renforcement des mesures de restriction. L’indice des services est tombé à 38 contre 46,5 le mois précédent, conformément aux attentes, celui de l'activité manufacturière baissant pour sa part à 49,1 contre 51,3 en octobre et un consensus de 50,1.
La BCE reste toujours aussi prudente
De son côté, la Banque Centrale Européenne a mis en garde cette semaine contre les conséquences économiques pour les entreprises et les ménages d'un arrêt trop rapide des mesures de soutien adoptées par les gouvernements et les autorités réglementaires pour amortir l'impact de la pandémie liée au coronavirus. La BCE estime que les cinq plus grandes économies de la zone euro perdront de 2 % à 4 % de leur produit intérieur brut si ces mesures, qui vont des prêts garantis au chômage partiel, ne sont pas prolongées au-delà de 2021.
L'arrêt simultané des mesures de politique économique pourrait déclencher un recul prolongé sur le chemin de la reprise. De tels effets de falaise ("cliff edge") se feraient sentir essentiellement au premier semestre 2021. La banque centrale a toutefois averti que le maintien de ces mesures sur une trop longue période pourrait également freiner la croissance à long terme et mettre en danger la stabilité financière en maintenant sous perfusion des entreprises non performantes et en favorisant une mauvaise allocation des capitaux.
Augmentation des risques de crédit
Si l’institution de Francfort a tenu ce discours, c’est parce qu’elle avait connaissance d’une étude statistique publiée en fin de semaine montrant que les prêts aux entreprises de la zone euro ont ralenti le mois dernier alors que les banques s'inquiètent de plus en plus de leur exposition au risque crédit face à la menace d'une récession en deux temps. Les prêts aux sociétés non-financières dans les 19 pays de la zone euro ont augmenté de 6,8 % sur un an en octobre, contre 7,1 % en septembre et après avoir atteint en mai dernier leur plus haut niveau en dix ans à 7,3 %.
Alors que des pans entiers de l'économie de la zone euro étaient à l'arrêt une grande partie de l'année, les entreprises se sont empressées d'utiliser des lignes de crédit d'urgence et ont bénéficié de prêts garantis par l'État et de financements de la banque centrale disponibles à des taux allant jusqu'à moins 1 %. Des enquêtes montrent cependant que les banques sont de plus en plus inquiètes face à l'augmentation des risques de crédit et pourraient ainsi resserrer l'accès aux liquidités, la résurgence de la pandémie suscitant des craintes sur l'impact durable de cette crise sur l'économie. Les prêts aux ménages sont restés stables en octobre avec une croissance de 3,1 %, toujours selon les données de la BCE.
Les Banques affûtent leurs dividendes
Malgré cela, Yves Mersh, le vice-Président du conseil de surveillance de la BCE pour encore quelques jours a, dans une interview au Financial Times, entrouvert la porte à une possible reprise de la distribution des dividendes par les banques. Celles-ci ont été priées, fin mars de repousser tout détachement de coupons ou tout rachat d’actions. Une recommandation renouvelée en juillet par la BCE pour le deuxième semestre.
Cette mesure prudentielle ne se justifie plus eu égard aux bons résultats affichés par les grandes banques européennes, à leurs ratios de solvabilité et à la masse de capital accumulé. De plus cela crée une distorsion de concurrence avec les valeurs bancaires outre-Atlantique qui ont pu continuer à rémunérer leurs actionnaires. Toutes ces raisons ont amené François Villeroy de Galhau à faire une communication publique vendredi matin, ès qualités de président de l’ACPR. Il a notamment déclaré : "ma conviction est qu’il faut savoir être "sage avec sobriété" pour paraphraser Molière… Deux arguments plaident en faveur d’une ouverture prudente vers une distribution, dont il faudra discuter des modalités. Le premier tient, à la capacité de résistance des institutions financières à des chocs très importants, qu’illustre leur situation à la fin de l’année 2020. Le second, stratégique dans le contexte actuel, vise à préserver l’attractivité des institutions financières – également des organismes d’assurance – pour les investisseurs, indispensable pour lever du capital". Tout est dit.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
de la semaine
Chronique / Agnès Verdier-Molinié
Chronique / N’attendons plus pour rouvrir les commerces !
19/11/2020 - 09:30

