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Yves de Kerdrel
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Où sont passées les Oies du Capitole ?
par Yves de Kerdrel
Cette première semaine de l’année a été marquée par un retour des liquidités et des acheteurs sur les marchés financiers. Mais les gouvernements occidentaux sont lancés dans une course de vitesse entre l’apparition de virus variants et très contaminants et les vaccinations. L’évènement de la semaine reste le coup de force de Donald Trump et de ses partisans avec la mise à sac du Capitole. Des scènes d’une extrême gravité au sein de la première démocratie du monde.
Les parlements sont les symboles de la démocratie. Et cela depuis Athènes. Là où des représentants du peuple se réunissent pour discuter, se confronter et décider des mesures régissant l’intérêt général, là bat le cœur de la démocratie sur laquelle reposent nos sociétés occidentales, au moins depuis Condorcet. Cette semaine, le plus grand parlement au monde, le phare de la démocratie, réunissant ses deux chambres (celle des représentants et les sénateurs) a été mis à sac par les partisans du Président en exercice pour encore dix jours. Voire même chauffés à blanc par cet individu, même s’il a pris soin ensuite de condamner ces scènes de violence qui se sont traduites par cinq morts ; les insurgés étant armés de balles réelles.
Certains commentateurs ont eu tendance à banaliser cet évènement et dans les médias traditionnels les péripéties de la campagne vaccinale ont pris le dessus sur ce "putsch" manqué. Faut-il rappeler qu’à chaque fois qu’un parlement a été pris d’assaut, la démocratie a vacillé. Cela a été le cas le 6 février 1934 Place de la Concorde avec les ligues. Cela a été le cas le 27 février 1933 avec l’incendie du Reichstag. Moins d’un mois plus tard Hitler, débarrassé du parlement ouvrait le camp de Dachau. Cela a été le cas le 24 mars 1929 avec le scrutin d’intimidation transformant la chambre italienne en scène d’opérette. Cela aurait pu être le cas le 23 février 1981 lorsque des officiers de l’armée espagnole ont pris en otage le Parlement pour rétablir le franquisme. La seule démocratie qui a échappé à ces tentatives de sédition est le Royaume-Uni, même si des barils de poudres ont failli faire exploser la chambre des lords le 5 novembre 1605.
Ce qu’on croit éternel est aussi précieux que fragile
Les évènements de Washington sont donc venus nous rappeler plusieurs postulats très importants. Primo : ce que nous croyons éternel parce que c’est un environnement politique que nous connaissons depuis plus de deux siècles : la démocratie libérale appuyée sur l’économie de marché - ou l’alliance de Condorcet et de Tocqueville - est fragile et peut-être remise en cause à tout instant par des mouvements que l’on appelle populistes mais qui sont fascistes dans la mesure où ils veulent toujours supprimer les parlements. Le mouvement des gilets jaunes aurait très bien pu terminer de cette façon.
Secundo : la montée en puissance des "démocratures" donne aux "forts en gueule" comme Donald Trump, comme Marine Le Pen, comme les représentants de l’AFD en Allemagne ou Michael Farage outre-Manche, un avantage de fait pour convaincre une foule de "petits blancs" ou de "red necks" paupérisés et n’ayant plus rien à perdre de commettre l'irréparable. Tertio : il faut arrêter de considérer le populisme comme un mouvement ordinaire. Le populisme conduit naturellement au fascisme. Et Bruno Roger-Petit, conseiller spécial d’Emmanuel Macron, a fait preuve de grande légèreté en déjeunant il y a peu de temps avec Marion Maréchal. Sa jeunesse et son sourire n’en font pas une personnalité moins dangereuse que sa tante. Pour preuve, il y a deux ans elle avait traversé l’Atlantique, à l’invitation de Steve Bannon, pour aller s’exprimer devant ceux qui ont mis à sac le Capitole la semaine passée.
Comme des romains endormis dans leur Capitole
À l’heure où le monde entier stupéfait découvre que le fondateur d’Ali Baba moisit sans doute dans une geôle de la police de Xi Jinping pour avoir osé critiquer le système financier chinois d’une seule phrase, nous ne mesurons pas assez à quel point nos démocraties sont fragiles, dans un monde devenu horizontal du fait de la globalisation et du fait des réseaux sociaux qui ôtent tout caractère hiérarchique à l’information. C’est ce qu’avaient très bien montré deux ouvrages remarquables, mais pas assez lus. D’une part "The End of Power" du philosophe vénézuélien Moises Naim (l’ouvrage n’a jamais été traduit en France en dépit de son succès international). D’autre part "Si la démocratie fait faillite" de l’italien Rafaelle Simone. Un livre lumineux où il s’interroge sur la longévité du cycle démocratique vieux de deux siècles.
Nous continuons à vivre comme ces romains endormis à l’intérieur du Capitole qui ont failli voir leur système politique mis à sac par les Gaulois. Seuls les cris des Oies (effectivement insupportables) ont réussi à les avertir qu’une attaque les menaçait alors que même les chiens de garde dormaient. À Washington, il y a eu certes un problème de gestion des forces de sécurité, mais les Oies n’étaient plus là pour avertir la première démocratie du monde qu’elle pouvait vaciller. Les oies, c’est-à-dire les forces de rappel d'une démocratie bien vivante. Et l’absence annoncée de Donald Trump, lors de la cérémonie de passation de pouvoirs avec Joe Biden, mercredi 20 janvier, constitue une atteinte de plus aux fondements de la démocratie américaine. Rien de tel n’était arrivé depuis le départ de la Maison Blanche d’Andrew Johnson, le successeur de Lincoln, en 1869, il y a plus de cent cinquante ans.
La question d’un impeachment… pour 2024
Reste à savoir si les parlementaires d’outre-Atlantique vont maintenant recourir à la procédure d’impeachment. Non pas pour raccourcir le mandat de Donald Trump qui coule ses derniers jours. Mais pour l’empêcher de se représenter en 2024. Car fort d’un nombre de scrutins plus important qu’en 2016, l’actuel locataire de la Maison Blanche est convaincu qu’il demeure un recours pour les millions d’Américains qui ont voté pour lui. Et que plus il raconte de mensonges (20 000) dénombrés en quatre ans, plus il bénéficie de sympathie auprès des complotistes, des antisystèmes et des perdants de la mondialisation.
Le problème c’est qu’au sein du Congrès pas moins de 112 représentants et sénateurs continuent d’afficher leur soutien à Donald Trump. Et lors de cette séance chaotique de certification des résultats de l’élection présidentielle, ils ont refusé d’admettre la victoire de Joe Biden. Reste Twitter, qui après avoir coupé momentanément l’accès du Président à son compte, l’a bloqué définitivement l’obligeant à communiquer par le biais d’interventions télévisées. Non seulement il n’y avait plus d’oies au Capitole, depuis quelque temps, traduisant l'usure de la démocratie américaine que nous avons tous un jour admiré. Mais faut-il oublier que ce locataire de la Maison Blanche - qui a poussé ses partisans à un coup de force - détenait les codes du feu nucléaire…
Changement radical de la stratégie vaccinale
En France les ratés et les retards de la campagne vaccinale ont continué d’animer la vie politique. Et même si le Ministre de la Santé explique qu’il poursuit son chemin il a complètement modifié son discours et décidé de simplifier l’accès des Français au vaccin Pfizer-BioNTech, en attendant l’arrivée prochaine du vaccin de l’américain Moderna, sur le point d’être habilité en France. En deux semaines 80 000 Français ont été vaccinés contre 570 000 en Allemagne et près de deux millions de Britanniques selon le site de référence covidtracker.fr. Au Danemark, qui a commencé comme les autres pays de l’Union Européenne, 30,3 % de la population a déjà été vaccinée. Ce qui signifie que dans un mois le pays aura atteint le seuil de l’immunité collective.
Alors qu’en France, ce taux est légèrement supérieur à 0,1 %. On comprend, de fait, que devant l’impéritie de la bureaucratie française, des autorités régionales de santé qui ne fournissent pas les bonnes seringues ou face au manque de congélateurs à – 80 °C, le gouvernement s’est résolu à faire appel à plusieurs cabinets de consultants. McKinsey, qui est rémunéré à hauteur de 2 millions d’euros par mois, Accenture plus spécialement chargé du lancement, de l’enrichissement et de l’accompagnement de la mise en œuvre du système d’information vaccination, de même que les sociétés Citwell et JLL qui suivent l’accompagnement logistique.
Un Chef de l’État très seul
Le Chef de l’État a profondément réduit les cérémonies de vœux cette année, en raison bien sûr de la crise sanitaire. Mais aussi parce que l’heure n’est pas à formuler des souhaits alors que les Français attendent des réalisations concrètes pour en finir avec cette pandémie. Seuls ont été maintenus jeudi dernier les vœux aux autorités religieuses et les vœux aux forces armées qui auront lieu le 19 janvier prochain à l’École des Mousses à Brest.
Emmanuel Macron a par ailleurs remis il y a quelques jours, dans la plus stricte intimité d’un salon de l’Élysée, le cordon de grand-croix de l’ordre du Mérite National à son premier Ministre Jean Castex. Il a fait de lui un éloge de 30 minutes auquel n’avait pas eu droit Édouard Philippe. Agrémenté de cette citation de Churchill : "le malheur de notre époque, c’est que les gens ne veulent pas être utiles, mais importants". Avant de conclure : "vous vous avez choisi d’être utile", confirmant ainsi son rôle de paratonnerre du président de la République.
Incertitudes sur le niveau de la croissance
Les retards dans la vaccination observés dans plusieurs pays, l’apparition de nouvelles souches très contaminantes du virus, et le maintien de politiques limitant certaines activités industrielles et commerciales (reconfinement en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie…, couvre-feu étendu en France dans plusieurs départements à partir de 18 heures, amènent certains économistes à réviser à la baisse leurs perspectives de croissance pour l’année en cours. Selon Patrick Artus, le Produit industriel brut pourrait ne croître que de 2 % l’an prochain alors que l’Insee s’attend toujours à un rebond de 3 % au premier semestre suivi d’une croissance de 2 % au second semestre.
L'économie mondiale devrait croître de 4 % en 2021 après s'être contractée de 4,3 % l'année dernière, a déclaré mardi la Banque mondiale, selon laquelle la hausse des cas d'infection au COVID-19 et les retards dans la distribution des vaccins pourraient toutefois limiter la reprise à seulement 1,6 % cette année. Les prévisions de la Banque mondiale montrent que l'effondrement de l'activité dû à la pandémie de coronavirus est un peu moins grave que prévu mais que la reprise est également plus modérée et toujours sujette à un risque de baisse considérable. S’agissant du très long terme, la Banque Mondiale explique que le coronavirus, qui a contaminé plus de 85 millions de personnes au monde, devrait avoir des effets négatifs durables sur l'économie mondiale, aggravant un ralentissement anticipé avant même le début de la pandémie et le monde pourrait faire face à une "décennie de croissance décevante" si de vastes réformes ne sont pas mises en place.
Remontée des anticipations d’inflation
Le plus surprenant dans cette semaine tristement historique reste la très bonne santé des marchés, comme si ce qui s’était passé au Capitole n’était qu’un simple fait divers à "ranger au magasin des accessoires". Les marchés financiers ont préféré retenir la prise de contrôle pacifique du Sénat par le camp démocrate. Cette "vague bleue", qui avait paru s'éloigner après avoir longtemps été anticipée, a des allures de cadeau de Noël tardif pour les intervenants de marché puisqu'elle devrait faciliter l'adoption, sous l'administration Biden, de nouvelles mesures destinées à soutenir la première économie du monde.
Les Bourses mondiales ont applaudi avec des records pour les trois grands indices de Wall Street comme pour les actions asiatiques et, en Europe, des progressions supérieures à 2 % pour le CAC 40 et pour le Stoxx 600 sur la première semaine de l'année. Tout n'est pas rose pour autant, compte tenu des tensions observées sur les emprunts d'État américains et sur les valeurs de la technologie. Les marchés entrent dans une période charnière avec des espoirs légitimes de rebond économique déjà intégrés dans les cours et des valorisations élevées que devront justifier les résultats des entreprises au quatrième trimestre, dont la saison se profile. Les investisseurs vont forcément s'interroger sur les niveaux de valorisation après avoir "payé" le scénario d'un rebond rapide de l'économie depuis début novembre et les premières annonces d'avancées scientifiques sur le front des vaccins. Par ailleurs, la remontée des anticipations d'inflation traduit la crainte d'un moindre soutien de la part des gouvernements et des banques centrales, une menace qui ne paraît pas imminente mais mérite cependant d'être surveillée. Dans ce contexte, les annonces que feront la Banque centrale européenne, le 21 janvier, puis la Réserve fédérale américaine, le 27 janvier, sont très attendues par les marchés.
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03/12/2020 - 09:00

