éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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L’année de tous les dangers
par Yves de Kerdrel
Chacun met sa propre dose d’espérance dans cette nouvelle année. Les uns avec un vaccin capable d’endiguer la pandémie. Les autres avec un rebond quasi-mécanique de la croissance. Les troisièmes avec l’accélération de bouleversements industriels ou de rapprochements d’entreprises. Mais avant tout cela il y aura une nouvelle accélération de l’épidémie, une hausse des faillites, une flambée du chômage et de la misère. Et pire que tout, une division des Français entre ceux qui ont été épargnés par cette crise et ceux qui ont beaucoup perdu, si ce n’est tout…
Les communicants de l’Élysée avaient donné au Chef de l’État deux mots d’ordre pour rédiger son discours des vœux : unité et espoir. Il a effectivement cité sept fois ce dernier mot en le rattachant au vaccin. Et s’agissant de l’unité il a choisi de citer l’exemple de français anonymes qui ont tous participé de près ou de loin à la lutte contre l’épidémie, les hissant au rang de héros ordinaires de cette "guerre" contre le virus. C’est ce qui justifie aussi la place très importante faite, dans la promotion de la légion d’honneur et de l’ordre du mérite du 1er janvier, aux soignants et aux représentants du monde médical et paramédical. Il reste qu’une fois terminé ce discours, il n’était question que de la dernière publication du conseil scientifique considérant comme "probable" une "reprise incontrôlée de l'épidémie" de Covid-19 en janvier à cause du "surcroît de contaminations" provoqué par les fêtes de fin d'année.
Dans cet avis remis au gouvernement le 23 décembre mais rendu public seulement mardi 29 décembre, l'instance propose "trois options" en réponse "à ce risque possible". Première option, une action immédiate, "dès le 28 décembre" : un "confinement strict", mais seulement dans les régions ou les villes les plus touchées, "tout en laissant la possibilité de retour aux vacanciers qui s'y trouvent". Elle a été écartée. Deuxième option, une réponse "différée" à début janvier, et "adaptée au surcroît de contaminations intervenues en fin d'année". Cela passe par la "limitation d'activités sociales ou économiques". Troisième et dernière option, "une réponse plus tardive", fondée notamment sur le nombre de nouvelles hospitalisations et comprenant "des mesures de restriction accrues, pouvant aller jusqu'à un confinement prolongé".
Le drame des cafés, bars, hôtels et restaurants
Si le conseil scientifique n’est là que pour avertir et proposer, le chef de l’État dispose. Et lors du dernier conseil de défense et de sécurité nationale il a été décidé de placer quinze départements de l’est de la France (y compris les Alpes-Maritimes) sous un régime de couvre-feu à 18 heures. Ce qui ne faisait pas partie des options proposées par l’instance que préside le Professeur Delfraissy. Et alors que les contaminations quotidiennes restent près de quatre fois plus élevées que le niveau considéré comme acceptable, le niveau des hospitalisations est pour l’heure stable, mais à un étiage toujours élevé. De même que les décès quotidiens. Si bien que la barre des 65 000 morts sera franchie d’un jour à l’autre. Tout cela signifie que l’épidémie n’a jamais été aussi présente et inquiétante avec de surcroît les variantes britanniques et sud-africaines du virus qui pourraient accélérer sa circulation. De fait le monde de la culture a pris un nouveau coup sur la tête en voyant de nouveau repoussé aux calendes grecques la date d’une possible réouverture des cinémas, théâtres et musées, initialement prévue le 7 janvier.
Et il en sera de même pour les restaurants, dont – même si ce n’est pas encore officiel – il ne fait plus de doute qu’ils ne pourront pas rouvrir le 20 janvier. Idem pour les cafés et les bars. Pour toutes ces professions le mot espoir seriné par Emmanuel Macron n’a désormais plus aucun sens. Mais le plus grave, c’est que dans deux mois, rien ne dit que la situation se sera améliorée. Et pour certaines professions, cela représentera une année d’inactivité forcée. Pour les intermittents du spectacle, il existe des solutions de secours. Mais aucune pour les cafetiers et restaurateurs dont le fonds de commerce est à la fois un capital – qui ne vaut plus rien – et une source de revenus qui n’a pas le droit d’en produire. Combien de ces 40 000 commerces pourront rouvrir ? Et dans quel état ? Si le "quoiqu’il en coûte" du 17 mars 2020 a été efficace dans certains secteurs, il a laissé des trous dans la raquette que Bercy aurait pu corriger par des indemnisations. Et cette inertie demeure incompréhensible.
50 millions de doses de vaccin à injecter
Il reste l’espoir que la vaccination finisse par nous rendre une vie normale. Mais les ratés des premiers jours de la campagne vaccinale risquent de peser lourd à l’avenir, même si Emmanuel Macron a montré sa détermination à rattraper le retard accumulé. Pour qu’un gros tiers des Français soient vaccinés, il faut deux fois 25 millions de piqûres. Si sur le plan logistique tout est bien réglé pour trouver les 50 millions de doses de vaccin, il reste la question de la main-d’œuvre. Or une fois encore on a laissé de côté les pharmacies qui pourraient permettre de désengorger les généralistes ou les rares centres de vaccinations.
Tout cela signifie qu’il faudra attendre au moins le début de l’été pour parvenir à pratiquer, aux 40 % de français qui sont favorables à la vaccination, les deux piqûres nécessaires. Entre-temps, le virus va continuer de circuler, d’entraver les rapports sociaux, la vie économique, la vie culturelle, les relations intergénérationnelles et va retarder le retour sinon "aux jours heureux", comme le promettait Emmanuel Macron en avril 2020, du moins à une vie normale. C’est ce qui laisse craindre que le rebond de la croissance soit bien plus lent et plus tardif que prévu par tous les instituts.
Des restructurations et des rapprochements
Dans notre série sur l’année 2021 vue par les grands patrons et par les économistes, apparaissait nettement ce fossé entre la vision purement mathématique des économistes pariant sur un rebond quasi-mécanique d’une économie qui a touché le fond de la piscine et celle bien plus pragmatique de dirigeants d’entreprises toujours animés par l’optimisme mais aussi contraints au principe de réalité. Il faudra attendre la fin du mois de janvier et les premières publications de résultats pour avoir une forme de "guidance" sur ce que sera le premier semestre des grands groupes français. Quant aux résultats de l’année 2020, ils seront très disparates. Entre des groupes qui ont été touchés de plein fouet comme Accor, Air France-KLM, ADP, ou Airbus, et des entreprises de services, de télécoms ou même de BTP qui ont été en grande partie épargnés par les effets des confinements, tant en France que dans le reste du monde.
Il reste que cette année 2020 aura pesé lourd sur les entreprises fragiles et surtout endettées qui vont passer sous le contrôle de leurs créanciers, comme cela a été le cas pour Technicolor ou Solocal et comme cela va l’être pour Vallourec. Il faudra davantage regarder les bilans lorsque les comptes seront publiés que les résultats, les cash-flows voire les dividendes s’il y en a. Cette situation va accélérer nécessairement les rapprochements de grands groupes en France et en Europe. Dans tous les secteurs d’activité. Et pendant que l’OPA hostile de Veolia sur Suez va continuer de s’enliser, les fusions amicales, transfrontalières et sans problème d’antitrust vont s’accélérer. À l’image de l’opération PSA-Fiat-Chrysler qui sera votée en assemblée d’actionnaires dès ce début de semaine.
Une crise sociétale qui couve
Il reste la situation du Pays. La France est toujours dans l’œil du cyclone. Et chacun sait que c’est l’endroit le plus calme. Mais lorsqu’elle mettra fin aux amortisseurs sociaux, lorsqu’elle débranchera toutes les pompes à morphine qui ont obligé le gouvernement à mettre en œuvre quatre lois de finances rectificatives en 2020 et lorsque, fort de l’effort vaccinal qu’elle a financé, l’Europe demandera à ses pays membres de retrouver le chemin d’une certaine orthodoxie financière, commenceront les vrais problèmes. D’autant que cela se conjuguera avec les défaillances d’entreprises et les plans sociaux retardés jusqu'ici par le chômage partiel.
Le Pays sera alors divisé entre ceux qui auront beaucoup perdu, voire tout perdu pendant cette longue crise sanitaire et économique et ceux qui l’auront traversée, quelquefois même, dans le confort du télétravail à la campagne. Cette fracture sociétale sera d’autant plus violente qu’elle touchera un pays déjà "archipelisé" comme l’a si bien montré le sondeur Jérôme Fourquet. Personne ne connaît encore la forme que prendra cette crise sociétale sur laquelle viendront se greffer les rancœurs de ceux qui ont perdu un proche, les méfiances des antivax, et les aigreurs des complotistes de tous bords. Et ces mouvements seront d’autant plus violents si le gouvernement remet sur la table, comme il le veut toujours, la réforme des retraites qui battait son plein, il y a tout juste un an.
Revoilà le spectre du revenu universel
Parmi les conséquences néfastes - et à effet retard - de cette crise, on commence à voir monter le débat qui risque d’être au centre de la prochaine présidentielle. Celui d’un revenu minimum universel. Et comment pourrait-on l’éviter, dans la mesure où le gouvernement a nationalisé les salaires de très nombreux français au cours de l’année passée et encore en 2021, via le mécanisme du chômage partiel que les Allemands avaient adopté lors de la crise de 2008 ? Lors du premier confinement plus de la moitié des Français étaient, de fait, payés par l’État. Avec les conséquences que l’on connaît sur les finances publiques.
Ce thème du revenu universel lancé en 2017 par Benoit Hamon, est aujourd’hui repris par toutes les tendances politiques, y compris les républicains, avec le député Aurélien Pradié. Vingt ans après l’instauration des 35 heures et des "RTT" on voit poindre à l’horizon une nouvelle invention dramatique qui va finir de ruiner "la valeur travail". Et face à l’océan de misère qui nous attend à l’issue de cette crise, ils seront peu nombreux les politiques qui auront le courage de s’opposer à une telle idée saugrenue. Car il ne s’agit pas de "l’Helicopter money" qui est au centre du dernier plan de relance américain et qui vise à distribuer 1 000 ou 2 000 dollars (une fois pour toutes) à chaque citoyen. Il s’agirait d’un mécanisme pérenne justifié par la robotisation, la digitalisation et l’apparition du concept "d’homme inutile" très en vogue chez les économistes de gauche.
Une année électorale et… préélectorale
Tout cela va venir animer une année 2021 qui sera marquée par les élections régionales et départementales – reportées en juin prochain – et surtout par les préparatifs de l’élection présidentielle. Il y a peu de chances pour que l’on assiste, à gauche comme à droite à des primaires. Les candidats qui se présenteront seront ceux qui, par leur habileté, parviendront à reconstituer une opposition à l’actuel Président de la République.
Anne Hidalgo fera partie de ceux-là, très certainement. Toute la question est de savoir si elle parviendra à s’entendre avec celui qui prendra la tête des verts, seule condition pour elle de figurer au second tour. De l’avis de ses conseillers, elle aimerait répéter l’exploit de celle qui a battu la droite à Marseille en constituant une opposition Arc-En-Ciel, qui intègre la France Insoumise. À droite, pour l’heure, c’est toujours Xavier Bertrand le mieux placé sauf si Édouard Philippe décide d’y aller. Mais son sort ne dépend sans doute de ce que fera Emmanuel Macron. Si après le fiasco des masques, des tests, on assiste à une déroute vaccinale, il sera difficile au Premier des Français de se présenter devant leurs suffrages. Dans ce cas, la droite sociale devra faire preuve d’unité et de finesse afin de rassembler les voix du centre gauche pour consacrer un champion qui sera suffisamment fort afin d’éviter le choc d’une extrême droite qui tentera d’agréger les mécontents, les complotistes et les "antisystèmes".
P-S : Au nom de toute l'équipe du Groupe WanSquare et de la Lettre de l'Expansion je vous exprime tous mes voeux pour vous-même et tous ceux qui vous sont chers. Que cette année vous soit aussi sereine que possible !
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