éditorial / Yves de Kerdrel
éditorial
Yves de Kerdrel
éditorial
Navigation à vue
par Yves de Kerdrel
Le niveau élevé du taux de contamination fait craindre une troisième vague après les fêtes de fin d’année. C’est ce qui a amené le gouvernement à prendre des mesures coercitives, sans toutefois empêcher les déplacements d’une région à l’autre. L’acceptabilité de ces nouvelles mesures est très faible et l’exécutif a perdu la confiance des Français dans la gestion de la crise sanitaire.
C’est un Jean Castex, parlant de manière mécanique, et sans grande conviction, qui a été chargé d’annoncer jeudi les nouvelles mesures adoptées par le Conseil de Défense et de sécurité nationale de la veille. Des mesures qui contredisent les promesses faites par le Président de la République lors de sa dernière intervention, lorsqu’il avait annoncé un arrêt du confinement le 15 décembre.
Oui dans les mots, le confinement va prendre fin mardi prochain. C’est-à-dire que les attestations ne seront plus nécessaires pour se déplacer. Mais ces attestations n’avaient qu’une valeur symbolique dans la mesure où chacun pouvait en faire autant qu’il le souhaitait chaque jour. En revanche le confinement va être remplacé par un couvre-feu de 20 heures à 6 heures du matin. Mesure très contraignante, mais également plus efficace que le confinement comme on avait pu le constater fin octobre.
La grande crainte d’une troisième vague
Le problème, ce sont les conséquences pratiques de ce couvre-feu sur les grands magasins qui vont devoir fermer plus tôt et libérer une grande partie de leur personnel avant 20 heures. Idem pour les magasins alimentaires de centre-ville qui sont souvent ouverts jusqu’à 21 heures voire 22 heures. Mais les victimes les plus amères, sont tous les acteurs du monde culturel (théâtres, cinémas, musées…) qui n’ont pas le droit de rouvrir avant le 7 janvier alors qu’ils avaient déjà tous vendu des billets pour le 15 décembre. Roselyne Bachelot, dont le silence est assourdissant, a manifestement perdu tous ses arbitrages au cours des dernières réunions interministérielles.
Pourtant la grande peur de l’exécutif, ce ne sont pas les contaminations dans les salles de spectacles, qui n’ont jamais été des clusters. C’est plutôt un effet "Thanksgiving" avec une nouvelle flambée épidémique au lendemain des fêtes de fin d’année qui donnent lieu à de vastes regroupements familiaux intergénérationnels et à des déplacements interrégionaux. Or actuellement la France est coupée en deux avec une moitié est où le taux de contamination est très élevé et une moitié ouest où ce taux est très faible.
Impasse sur les transports interrégionaux
Le couvre-feu n’aura toutefois pas lieu le soir du 24 décembre. En revanche il sera de rigueur pour les réveillons de la Saint Sylvestre. La jauge de six adultes à table est toujours la norme pour ces repas de fête. Mais de même qu’il n’y aura pas de "brigade des moufles" pour empêcher les Français d’aller skier en Espagne, il n’y aura pas de "brigade du foie gras" pour empêcher les plus jeunes de faire la fête le 31 décembre tout en restant dormir chez leur hôte. Ce qui est le meilleur moyen d’accentuer la diffusion du virus. Par ailleurs que se passera-t-il dans les banlieues chaudes ou dans les territoires de non-droit, où les habituels brûleurs de voitures et artificiers en tous genres s’amuseront à braver les consignes gouvernementales ?
Autant dire qu’après une très forte baisse des hospitalisations et des réanimations, il faut s’attendre au lendemain du 1er janvier à une nouvelle flambée épidémique du fait des voyages interrégionaux et de la faible acceptabilité sociale de ces nouvelles mesures. Avant même qu’elles soient édictées, un Français sur cinq reconnaissait transgresser de manière régulière les règles du confinement.
Le silence assourdissant du conseil scientifique
Mais le pire dans tout cela c’est la manière dont le gouvernement navigue à vue, ou plutôt semble complètement perdu avec des injonctions contradictoires. À la différence de la Grande-Bretagne, les chaînes de vaccination ne sont pas encore prêtes. Par ailleurs, désormais moins de la moitié des Français sont prêts à se faire vacciner, ce qui est le taux le plus faible constaté parmi les pays développés. Et en attendant, le Chef de l’État veut à tout prix éviter une troisième vague qui saperait toute la crédibilité de la gestion de cette crise sanitaire.
On ne sait d’ailleurs plus ce que pensent le Conseil scientifique et son président, le Professeur Delfraissy qui depuis septembre avait appelé à prendre des mesures difficiles et qui n’a pas guère apprécié de ne pas avoir été entendu par les politiques. Alors qu’au printemps dernier, il y avait en permanence la recherche d’un équilibre entre Matignon qui prêchait la rigueur et l’Élysée qui voulait donner la priorité à l’économie, aujourd’hui il n’y a plus de contrepoids rue de Varenne et Jean Castex n’est là que pour rendre public ce que le Président de République a décidé.
L’affaire des masques et le Salomon-gate
Emmanuel Macron joue incontestablement son va-tout avec cette possible troisième vague. Son but, depuis le début a été de pouvoir laisser le maximum d’entreprises tourner. Mais les deux confinements et les deux couvre-feux n’empêcheront pas le gonflement historique des chiffres du chômage et de la misère. Déjà plus d’un tiers des Français, soit 22 millions de personnes affirment vivre avec moins de moyens financiers qu’au début de la crise sanitaire. Et au bout de neuf mois aucune indemnisation n'est toujours pas prévue pour les restaurateurs, profession la plus touchée, victime d'une fermeture administrative. A ce titre ce n'est pas des aides symboliques qu'elle quémande, mais bien une indemnisation officielle.
À cela s’ajoute le fonctionnement de l’État, des administrations et notamment de l’administration de la Santé. Si Olivier Véran fait sans doute du mieux qu’il peut, au milieu de ces injonctions contradictoires, à la fois en tant que politique et en tant que médecin, son administration est tenue par le Professeur Jérôme Salomon. Or la commission d’enquête sénatoriale a eu accès à des échanges de mails entre ce très proche d’Emmanuel Macron (il était son conseiller santé pendant la campagne présidentielle) et Santé Publique France où il est fait état de pressions afin de modifier un rapport sur l’état du stock de masques.
Défiance des Français sur la gestion de l’épidémie
Selon un sondage Elabe réalisé pour BFM TV, les changements de pied de l’exécutif et non-respect de la parole présidentielle ont eu un fort effet négatif sur la confiance dans le sommet de l’état. Seulement 36 % des Français font confiance à Emmanuel Macron et au gouvernement de Jean Castex pour lutter efficacement contre l’épidémie de Covid-19, une confiance en forte baisse de 12 points en deux semaines qui atteint pratiquement le niveau le plus bas enregistré depuis le début de l’épidémie.
Politiquement, la confiance baisse au sein de tous les électorats. Elle reste malgré tout majoritaire chez les électeurs d’Emmanuel Macron, mais devient minoritaire chez ceux de François Fillon (38%, -13 en deux semaines, et -21 en trois semaines). La confiance en l’exécutif enregistre également une baisse importante au sein de toutes les catégories de population, à l’exception des cadres où elle reste stable et majoritaire (58 %). Elle est minoritaire et faiblit au sein des autres catégories socioprofessionnelles. En termes d’âge, malgré une baisse les 18-24 ans ont une opinion un peu plus positive que les autres tranches d’âges.
Castex et Macron au plus bas dans les sondages
Ce doute croissant sur la capacité de l’exécutif à gérer correctement la crise sanitaire, mais aussi sa sortie, pèse sur le climat politique. Début décembre, 32 % (-3 points) des Français interrogés par Elabe pour Les Échos et Radio Classique accordaient leur confiance à Emmanuel Macron pour affronter efficacement les problèmes qui se posent au pays. Ce niveau de confiance correspond à un point bas depuis avril 2019, la confiance accordée au président évoluant entre 39 % et 32 % sur cette période.
La cote de confiance du Premier ministre, Jean Castex, recule pour le quatrième mois consécutif et s’établit à 23 % (-3). La part de Français ne lui faisant pas confiance du tout est passée de 18 % à 35 % en 4 mois. Sa cote de confiance étant orientée systématiquement à la baisse, le premier ministre perd 13 points depuis sa prise de fonction et atteint le plus bas niveau enregistré par Édouard Philippe en tant que premier ministre (23 % en décembre 2018). De fait, Édouard Philippe est maintenant la personnalité politique préférée des Français.
Christine Lagarde très prudente pour 2021
Au chapitre économique, l’actualité de la semaine a été marquée par la réunion de la banque Centrale Européenne. Et l’institution de Francfort ne semble pas être très optimiste sur les mois à venir, puisqu’elle a fortement accru les moyens d’action de son fameux "bazooka". Christine Lagarde a en effet expliqué que le rebond devrait être plus faible qu'attendu initialement en 2021. Son Conseil des gouverneurs a donc augmenté de 500 milliards d'euros, à 1 850 milliards, l'enveloppe du programme d'achats d'urgence face la pandémie, le PEPP, devenu le principal instrument de sa politique de réduction des coûts de financement des États et des entreprises. La durée du PEPP est en outre prolongée d'au moins neuf mois, soit jusqu'à mars 2022.
La présidente de la BCE, Christine Lagarde, a souligné lors d'une conférence de presse que la deuxième vague de la pandémie pesait sur la confiance des ménages et l'investissement des entreprises, une situation qui fait craindre une reprise plus fragile et plus inégale. La BCE prévoit désormais que la croissance de la zone euro ne sera que de 3,9 % l'an prochain, contre 5 % prévu en septembre, mais elle table sur une accélération à 4,2 % en 2022, soit un point de pourcentage de plus qu'il y a trois mois. Christine Lagarde a dit espérer que l'immunité collective de la population soit suffisante fin 2021 pour permettre au secteur des services de retrouver un niveau d'activité proche de la normale mais elle a reconnu que l'incertitude reste élevée.
La BCE reste vigilante sur l’appréciation de l’euro
Parallèlement à l'augmentation et l'extension du PEPP, dont les réinvestissements seront prolongés d'un an, jusqu'à la fin 2023, la BCE a annoncé que les conditions très favorables de ses opérations de refinancement à plus long terme ciblées (TLTRO), des prêts de liquidités aux banques censés favoriser le crédit, s'appliqueraient pendant une année supplémentaire, soit jusqu'en juin 2022. Les taux d'intérêt directeurs, eux, restent inchangés, à zéro pour le taux de refinancement, -0,5 % pour le taux de la facilité de dépôt et 0,25 % pour celui de la facilité de prêt marginal.
Dès le lendemain François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France a ajouté que la Banque centrale européenne a une vigilance forte quant aux effets de l'appréciation de l'euro sur l'inflation. Dans ce cadre, "tous nos instruments sont disponibles", a-t-il dit lors d'un entretien sur la chaîne BFM Business. S’agissant des moyens supplémentaires accordés au PEPP, le grand argentier français a expliqué que ces 500 milliards d'euros sont indicatifs et la BCE peut faire davantage.
La question des inégalités va dominer en 2021
La grande question de l’année 2021 pourrait être celle de l’aggravation forte des inégalités. Entre les actifs urbains propriétaires et la France périphérique. La crise sanitaire n’a affecté que de manière marginale les cols blancs urbains. Par ailleurs, les marchés financiers et immobiliers sont au plus haut niveau, boostés notamment par des taux d’intérêt toujours aussi bas. À tel point que cette année la France a emprunté pas moins de 260 milliards d’euros sur les marchés avec un taux moyen de – 0,14 %.
En revanche du côté de la France périphérique, la crise sanitaire a eu des effets immédiats importants à travers la mise au chômage partiel de millions français, et maintenant par les mesures d’adaptation de nombreux grands groupes. On s’attend d’ailleurs à ce que les publications de résultats pour 2020 qui vont commencer fin janvier seront souvent accompagnées de vastes plans de licenciements.
Emmanuel Macron oublie le premier tour
Tout cela va poser, à un moment ou à un autre la question d’un alourdissement de la fiscalité. Mais Emmanuel Macron ne veut pas en entendre parler à moins d’un an et demi d’une élection présidentielle. Pourtant s’il n’est pas concevable de toucher à l’impôt sur les sociétés ou de revenir sur les baisses des taxes à la production, une hausse de la fiscalité des ménages les plus avantagés ne choquerait pas. Surtout dans un contexte où la France va renouer avec le chômage de masse, la misère et même la faim.
Il reste qu’Emmanuel Macron, qui pense tous les jours au scrutin de mai 2022, fait l’erreur de Balladur, voire de d’Alain Juppé en ne misant que sur le second tour dont il souhaite qu’il lui permette d’affronter Marine Le Pen. Mais rien ne dit aujourd’hui qu’il sera en mesure de se qualifier pour ce second tour. La percée d’Anne Hidalgo dans les sondages n’est pas prise au sérieux à l’Élysée. Et pourtant elle constitue une vraie menace. Tandis qu’à droite, la seule personnalité capable d’accéder à un second tour reste Xavier Bertrand qui continue de creuser son sillon.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
de la semaine
Chronique / Yves de Kerdrel
Chronique / Valéry Giscard d’Estaing : mort d’un vrai libéral et d’un grand Européen
03/12/2020 - 09:00

