éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Pas de miracle en 2021 !
par Yves de Kerdrel
Le millésime 2020 se termine avec un Président français, lui-même affecté par la Covid-19, avec le début des campagnes de vaccination partout dans l’hémisphère nord et avec la crainte d’une troisième vague épidémique en janvier. De quoi prendre avec prudence tous les scénarios d’un fort rebond économique pour l’année prochaine.
Personne ne regrettera cette année 2020. Ni les politiques qui ont eu à gérer un problème de santé publique à l’échelle nationale avec des informations et des injonctions contradictoires. Ni les économistes qui ont d’abord cru que ce coronavirus allait provoquer un simple choc d’offre avant de se transformer en vaste choc de demande obligeant les banques centrales à fournir aux États toutes les liquidités nécessaires pour une réponse keynésienne. Ni les dirigeants d’entreprises qui ont dû s’adapter aux confinements, déconfinements et reconfinements, au télétravail ou aux difficultés d’approvisionnement.
Mais la grande victime de cette année 2020, c’est hélas la confiance. Confiance des citoyens envers ceux qui les dirigent. Confiance envers les informations très variables qui leur ont été données. Confiance envers les mesures prises pour endiguer l’épidémie. Confiance envers les solutions économiques apportées au niveau européen. Confiance envers la solidité de notre système de santé publique qui s’est révélé aussi désemparé que l’armée française en mai 1940, lors de " l’étrange défaite " si bien décrite par Marc Bloch.
Ne pas trop attendre du vaccin
Bien sûr les soignants ont fait preuve d’un héroïsme qui devrait être récompensé par des avalanches de légions d’honneur le 1er janvier prochain. Bien sûr, le système de santé a tenu, avec des sacs-poubelles à la place de blouses, avec un hôpital de campagne construit en dix jours (de quoi amuser les Chinois) et avec le dévouement d’un personnel aussi remarquable que mal payé pendant que les mandarins se bousculaient sur les plateaux de télévision. Bien sûr jamais les scientifiques n’ont réussi à mettre au point des vaccins aussi rapidement et à les produire à très grande échelle.
Mais comme l’a répété cette semaine le Professeur Delfraissy, président du Conseil Scientifique, il serait déraisonnable de trop attendre de ce vaccin. Au niveau de notre pays, on n’en verra les effets concrets qu’à la fin du premier semestre 2021, lorsque suffisamment de Français auront été vaccinés et lorsque ces remèdes auront fait la preuve de leur efficacité. D’ici là, il faudra continuer à vivre avec la prudence nécessaire, les masques, l’arrêt de toute vie sociale et ce qu’il y a de pire "la peur de l’autre" parce qu’il peut être porteur asymptomatique ou qu’il ne s’est pas isolé.
La Banque de France marque sa prudence
Autant dire que 2021 ne verra pas se produire un scénario économique en V comme beaucoup l’espéraient après l’effondrement, partout dans le monde, de la croissance économique en 2020. Naturellement, comme la crise économique que nous avons vécue cette année est inédite, dans la mesure où elle a été voulue et provoquée par l’arrêt d’une grosse partie des activités productives, le rebond attendu semble plus simple que lorsqu’il s’agit d’une crise financière ou d’une crise immobilière.
Dans ses projections macroéconomiques publiées lundi dernier, la Banque de France estime désormais que le produit intérieur brut rebondira de 5 % l'an prochain, après une chute de 9 % cette année, signe que l'économie française mettra plus de temps à retrouver son niveau d'avant-crise qu'anticipé jusqu'ici. L'hypothèse est que l'épidémie ne cesserait pas immédiatement et que le déploiement généralisé de vaccins ne serait pleinement effectif que fin 2021, ce qui signifie que le niveau d'activité de fin 2019 ne serait retrouvé qu'à mi-2022 explique la Banque de France.
L’effroyable flambée du chômage
Ce scénario est sans doute plutôt prudent, a estimé le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau. Le gouvernement anticipe de son côté une croissance de 6 % l'an prochain, après une contraction record de 11 % cette année. Après le rebond de l'an prochain, la croissance poursuivra au même rythme de 5 % en 2022, avant de se tasser à un niveau moins inhabituel légèrement supérieur à 2 % en 2023, prévoit la banque centrale française. Il y a trois mois, la Banque de France tablait sur une contraction du PIB de 8,7 % cette année, avant une reprise de 7,4 % l'an prochain. Mais depuis, la France a fait face à la deuxième vague de l'épidémie de Covid-19, et le reconfinement a provoqué une chute de l'activité de 11 % en novembre par rapport à son niveau d'avant-crise. Et elle devrait être encore 8 % en deçà de la normale en décembre, alors que le déconfinement va être moins rapide.
La persistance de l'épidémie début 2021 devrait toujours contraindre la consommation des ménages, même si elle se redressait nettement avec la levée progressive des pressions sanitaires durant l'année, estime la Banque de France. Et malgré la reprise de l'économie, la France devrait connaître une montée rapide du chômage, résultat des difficultés accumulées par les entreprises. Il atteindrait un pic proche de 11 % au premier semestre 2021, avant une décrue à 9 % fin 2022. Face aux incertitudes sur l'évolution de l'épidémie, la Banque de France présente aussi un scénario plus favorable d'un rebond du PIB de 7 % en 2021 si la situation sanitaire s'améliore plus rapidement. À l'inverse, un scénario plus pessimiste de circulation toujours forte du virus entraînerait une contraction du PIB de 1 %.
Des morts et des chômeurs…
Beaucoup d’économistes ne voient dans cette crise économique atypique qu’un effet de stop-and-go avec un rebond plus ou moins fort en fonction des mesures d’aides à la demande prises par les gouvernements. Mais c’est oublier le facteur humain et notamment d’incroyable hausse du chômage. Déjà 700 000 Français ont perdu leur emploi (CDI ou CDD) à cause de cette crise sanitaire. Des plans sociaux en cascade sont attendus en début d’année de la part de grands groupes. Mais l’essentiel de la croissance du nombre de sans-emploi va résulter des PME, qui ont été très secouées au niveau de leur trésorerie, et qui vont prendre des mesures de précaution.
Déjà un tiers des français affichent une baisse de leur revenu pour l’année 2020. Mais ce chiffre sera bien plus important en 2021, avec la poursuite de la croissance du chômage. Et le plan de relance français a beau engager 100 milliards d’euros, auxquels vont s’ajouter les plus de 90 milliards d’euros mis sur la table par la Caisse des Dépôts, il est surprenant qu’aucun dispositif d’urgence n’ait été prévu pour favoriser les embauches. La seule mesure, qui concerne les jeunes de moins de 25 ans est elle-même bien faible. C’est dire si l’année qui vient avec l’arrêt de la distribution progressive de "morphine" aux agents économiques va faire apparaître un record de chômeurs. Le pari de tous les gouvernements a été de tout faire pour sauver le maximum de vie. Mais la France compte déjà plus de morts (en proportion) que la plupart des autres pays exceptés le Brésil et les États-Unis et une marée de chômeurs, dont beaucoup vont renouer avec la très grande pauvreté.
La crainte d’une troisième vague épidémique
Dans ses dernières perspectives économiques, l’Institut national de la statistique table sur une croissance française de 3 % au premier trimestre 2021 par rapport au trimestre en cours qui devrait enregistrer une contraction de 4 %. Le taux de croissance devrait ensuite ralentir à 2 % au deuxième trimestre 2021, laissant le niveau du PIB inférieur de 3 % mi-2021 par rapport à son niveau d’avant-crise. L’économie française, qui avait affiché un vif rebond au troisième trimestre 2020, est attendue en baisse au quatrième trimestre 2020 en raison de la résurgence de l’épidémie liée au coronavirus qui a contraint le gouvernement à imposer fin octobre un nouveau confinement national. Tout cela est bien moins optimiste que la plupart des scénarios qui étaient encore prodigués il y a quelques mois.
D’abord parce que, si personne ne l’évoque vraiment, une troisième vague épidémique reste probable après les fêtes de fin d’année avec un possible reconfinement à la clé, qui "plomberait" la croissance attendue au premier semestre. Ensuite parce que la montée du chômage, et la baisse des revenus de nombreux actifs, vont affecter sérieusement la consommation. Sans parler des défaillances de très petites entreprises. Notamment les commerces indépendants. Il sera intéressant de voir quelle suite sera donnée fin mars aux très nombreux prêts garantis par l’état accordés dans l’urgence à ces très petites entreprises. Beaucoup d’entre elles ne pourront pas rembourser. C’est la raison pour laquelle il a été mis en place une faculté d’amortissement de ces prêts sur un à cinq ans à des taux compris entre 1 et 2,5 % (contre 0,25 %) pour la première année. Les pouvoirs publics ont longtemps présenté ces PGE comme l’alpha et l’oméga du soutien aux entreprises. Alors qu’outre-Rhin la priorité a été donnée aux subventions et aides en fonds propres accordées notamment par les Landers.
Des bilans bancaires chargés de créances douteuses
En début de semaine dernière l’Autorité bancaire européenne (EBA) a appelé le secteur bancaire à se préparer à une possible explosion de prêts impayés l'an prochain. Selon l'Autorité, le total des créances douteuses en Europe atteignait à fin juin 500 milliards d'euros. Mais les créances dites de "niveau 2", qui – dans le langage bancaire risquent de ne plus être remboursées - ont progressé de 23 % sur un an, pour s'établir à 1 200 milliards d'euros. Pour la plupart des experts du secteur cette masse de créances à risque constitue une véritable bombe à retardement. Ce n’est pas tout. Car toujours selon l’Autorité bancaire Européenne, à fin juin, 7,5 % des prêts aux entreprises et particuliers étaient sous moratoire.
Ce qui représente une masse de 870 milliards de créances à l’issue plus qu’incertaine. Car lorsque ces moratoires arriveront à échéance, nul ne sait quelle part des emprunteurs pourra reprendre les remboursements. Tout cela fait beaucoup de créances douteuses en perspective. Qui viendront s’ajouter aux 528 milliards d'euros de créances à risque datant de la crise de 2008 et figurant toujours dans les bilans des banques. Ceci explique, en partie, la prudence de la Banque Centrale Européenne qui n’a pas voulu autoriser les banques de la zone euro à reprendre la distribution de dividendes dès le printemps prochain dans les normes habituelles (en général 50 % du bénéfice). À condition d’être bénéficiaires et de respecter les ratios de solvabilité, les banques pourront distribuer une masse restant inférieure à 15 % des bénéfices cumulés sur les exercices 2019 et 2020 et/ou ne devront pas représenter plus de 20 points de base du ratio de fonds propres CET1 ; la limite la plus basse s’imposant. Ces nouvelles mesures s’appliqueront jusqu’en septembre 2021.
Les inconnues du Brexit et de le l’Amérique post-Trump
Enfin cette année 2021, outre les cygnes noirs qui sont devenus la marque de fabrique de notre époque, est parsemée de rendez-vous dangereux. À commencer par le Brexit qui interviendra dans une grande dizaine de jours. On devrait savoir ce soir si un accord a pu être trouvé. Il semble que le seul problème qui demeure est celui de la pêche dans les eaux territoriales britanniques. Boris Johnson a fait monter la pression en affirmant que la marine militaire était prête à défendre son territoire maritime dès le 1er janvier prochain. Posture ou volonté réelle de faire échouer la tentative d’un accord ? Le problème est que rien de rationnel ne peut être envisagé avec l’actuel locataire du 10 Downing Street qui a montré son goût pour la roulette russe.
Le 20 janvier à midi Joe Biden prêtera serment et délivrera les États-Unis de l’ère Trump. Mais il devra gérer une Amérique en crise profonde, sur le plan économique, celui du chômage et du creusement des inégalités, mais aussi du populisme. Car les 20 000 tweets publiés en quatre ans par Donald Trump ont imprégné bon nombre d’Américains qui ne croient plus dans l’image bicentenaire d’une Amérique conquérante au sein d’un monde multipolaire. Et si les premières nominations faites par Joe Biden laissent espérer une administration d’un très haut niveau, le défi sera dur pour elle d’effacer les fausses vérités proclamées pendant son mandat par l’ancien président.
Une année préprésidentielle
Reste enfin la situation politique française. L’année 2021 sera l’année préprésidentielle. Avec un Emmanuel Macron qui pense du matin au soir à sa réélection au point de vouloir procéder à un référendum "de relégitimation" sur la question de l’environnement. Comme si notre constitution était une variable d’ajustement permettant de petits calculs politiques et une opération de dragage des écologistes. Bien sûr les "verts" vont peser lourd lors de ces présidentielles. Mais ils sont plus que jamais divisés entre Yannick Jadot et Éric Piolle, le maire de Grenoble.
C’est ce qui pourrait amener Anne Hidalgo à tirer les marrons du feu en les amenant tous les deux à la table des négociations de manière à former une sorte de coalition arc-en-ciel. Il ne se passe plus un seul jour sans que la Maire de Paris envoie désormais les signes de son ambition présidentielle. À la différence d’Emmanuel Macron, elle sait que le plus important, ce n’est pas le second tour, mais le premier. Le Président de la République considère, lui, à tort qu’il serait forcément sélectionné pour le second tour. C’est oublier toute la défiance qu’il a créée au cours de son mandat, même s’il était souvent inspiré des meilleures intentions. L’année 2021 nous dira s’il pourra être en mesure de se présenter. Si tel n’est pas le cas, il ne restera plus que la solution Xavier Bertrand qui peut ratisser de la droite souverainiste jusqu’au centre le plus social. À la condition que la droite ne se saborde pas comme elle l’a fait en 1981, en 1988, en 2012 et en 2017. Car l’enjeu majeur sera de faire barrage à un Rassemblement National, qui avec l’aide d’une France paupérisée par la crise, pourrait franchir son plafond de verre. C’est dire si le millésime à venir est au moins aussi périlleux que celui que nous nous réjouissons de voir partir...
P-S. : Cet éditorial dominical s'interrompt pendant "la trève des confiseurs". Vous le retrouverez le dimanche 3 janvier. Merci pour votre fidélité et votre intérêt pour WanSquare qui se sont traduits par une forte hausse des abonnements cette année. En attendant de vous souhaiter une année 2021 aussi bonne que possible, passez de très bonnes fêtes.
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03/12/2020 - 09:00

