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Italie / BCE / Mario Draghi
Le coup de maître de Mario Draghi
Après plus de quatre jours de négociations, Mario Draghi a donc obtenu hier soir le soutien du Mouvement 5 étoiles (M5S antisystème). On n'en attendait pas moins du sauveur de la zone euro, qui, en 2012, alors qu'il était à la tête de la BCE, avait expliqué qu'il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter un éclatement de l'union économique et monétaire. Une déclaration qui avait suffi à apaiser les tensions sur les marchés obligataires du sud de l'Europe.
Neuf ans plus tard, Mario Draghi a cette fois-ci été appelé à la rescousse par le président italien Mattarella pour tenter de former un nouveau gouvernement, après la démission du premier ministre Giuseppe Conte le 26 janvier dernier. Un défi de taille pour l'ancien grand argentier européen, puisque le succès de cette mission devrait éviter au pays de nouvelles élections, synonymes d'instabilité politique, au pire moment pour le pays qui vient de connaître une récession historique. La mise en place d'un nouvel exécutif est d'autant plus urgente qu'il ne reste plus que quelques mois à l'Italie pour présenter à la Commission un plan de relance budgétaire. Plan qui, s'il est validé par Bruxelles permettra à l'Italie de recevoir l'équivalent de 4% de son PIB, issus de la Facilité de résilience et de reprise, outil de soutien européen instauré à l'été 2020.
Mario Draghi est donc parvenu à convaincre le fondateur du M5S, qui n'a pourtant jamais caché son hostilité vis-à-vis des technocrates et grands financiers, dont Draghi est un pur représentant : rappelons que ce dernier a exercé pendant trois ans en tant que vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs avant de devenir gouverneur de la Banque Italie. Malgré un profil a priori antinomique avec les valeurs défendues par Beppe Grillo et son mouvement, les adhérents du M5S ont accepté de soutenir Mario Draghi hier au terme d'une consultation publique, à 59,3% des voix. Certes, le contexte politique a joué en faveur de Mario Draghi : "l'alternative probable au soutien de Draghi - accepter des élections anticipées - leur aurait été profondément désagréable étant donné leur effondrement actuel dans les sondages", explique ainsi Gilles Moëc, chef économiste d'Axa IM. Mais l'ancien président de la BCE a également su mettre en valeur certaines thématiques chères au M5S pour obtenir leurs faveurs, dont la défense de l'environnement. Les adhérents au mouvement populiste ont d'ailleurs dû répondre à la question suivante : "Es-tu d’accord pour que le mouvement soutienne un gouvernement technico-politique prévoyant un super-ministère de la transition écologique et défendant les principaux résultats obtenus par le mouvement, avec les autres forces politiques indiquées par le président du conseil désigné Mario Draghi ? "
Draghi devra constituer un gouvernement mixte
Désormais assuré du soutien d'une majorité suffisante au Parlement Mario Draghi va donc devoir s'atteler à former un nouveau gouvernement. Un exercice d'équilibre délicat selon Gilles Moëc, qui estime que l'ancien président de la BCE devra s'entourer à la fois d'hommes politiques et de technocrates afin d'éviter l'écueil de Mario Monti en 2011-2013. L'ancien Premier ministre convoqué en novembre 2011 après la démission de Silvio Berlusconi avait pour sa part dû constituer un gouvernement en urgence afin de parer à la crise économique et européenne. Or l'ancien commissaire européen et conseil de Goldman Sachs s'était à l'époque entouré d'un exécutif purement composé de technocrates, ce qui l'a par la suite pénalisé pour faire passer certaines réformes délicates. "Les partis politiques doivent pouvoir défendre certaines mesures auprès de l'opinion publique, en particulier lorsque les choses deviennent plus compliquées", explique encore le chef économiste d'Axa.
Mais selon les premières informations parues dans la presse, Mario Draghi aurait justement fait le choix de personnalités variées pour son gouvernement, afin de trouver plus facilement un consensus. "Au Mouvement Cinq étoiles, Draghi aurait promis le principe d'un revenu populaire, et des mesures en faveur du développement numérique et de l'environnement. Auprès la Ligue du Nord, il pourrait s'engager à des réformes fiscales. De la sorte, le premier ministre obtiendrait la paix civile auprès des extrêmes au Parlement et pourrait se concentrer sur la mise en place du plan de relance et les réformes structurelles qui l'accompagneront", explique Gilles Moëc.
Une réforme de la surveillance budgéaire en Europe ?
Selon la presse italienne, Mario Draghi pourrait former son gouvernement et prêter serment d'ici la fin du week-end, avant de demander la confiance du Parlement en début de semaine prochaine. S'il y parvient, l'ancien président de la BCE aura donc entre ses mains le sort économique de la troisième puissance de la zone euro. En plus de redresser la barre du pays, après une chute du PIB de 8,9% l'an dernier, Mario Draghi pourrait également influencer l'avenir politique de la zone euro. En août dernier, lors d'un discours à Rimini, l'ex président de la BCE avait en effet plaidé pour un nouveau cadre économique à l'échelle européenne et pour une réforme du système de surveillance fiscale. En tant que Premier ministre italien et donc membre du Conseil européen, Mario Draghi aura certainement à coeur de faire entendre sa volonté de réforme fiscale. Même s'il lui faudra pour cela obtenir l'aval de l'Allemagne, chantre historique de la rigueur budgétaire. Mais Mario Draghi était bien parvenu en 2012 à faire accepter aux Allemands l'idée d'un programme de rachats de titres sous condition. "Draghi avait fait des merveilles à Francfort en 2012 grâce au soutien silencieux d'Angela Merkel. Il pourrait de nouveau faire des miracles depuis Rome, même si cela représentera un gros défi", termine Gilles Moëc.
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