Politique monétaire / Inflation / BCE / TVA / Allemagne / Matières premières
Politique monétaire
Inflation / BCE / TVA / Allemagne / Matières premières
La BCE prise au piège de l'inflation
Après plusieurs années d'inflation au plancher, les prix vont-ils enfin décoller en zone euro et retourner vers l'objectif visé par la BCE, d'un niveau "proche mais inférieur à 2%"? Les dernières prévisions d'hiver de la Commission témoignent en tout cas d'une accélération de la hausse des prix, puisque Bruxelles prévoit que ceux-ci atteindront 1,3% dès l'an prochain, contre 0,2% en 2020. La BCE elle, anticipe que l'indice des prix à la consommation HICP touchera les 1,4% d'ici 2023 mais elle pourrait être amenée à réviser à la hausse ses anticipations lors de la publication de ses prévisions actualisées en mars prochain. "En ce qui concerne l'inflation cette année, il existe actuellement au moins une certitude : la seule voie est celle de la hausse ; pour la première fois depuis des années, les prévisions d'inflation de la BCE se révéleront trop basses, plutôt que trop élevées", estime ainsi Carsten Brzeski, chef de la recherche économique chez ING. Autre signal de ce début de surchauffe des prix, les chiffres dévoilés par l'Allemagne pour le mois de janvier : l'inflation outre-Rhin a atteint 1% sur un an et, selon les équipes de Deutsche Bank, elle devrait atteindre 2% en moyenne sur l'année, tandis que la Commission européenne anticipe que l'indice des prix à la consommation allemand atteindra 2,3% cette année.
Certes, dans le cas de l'Allemagne, la hausse des prix s'explique en grande partie par la fin de l'allègement de la TVA au 1er janvier dernier. Allègement qui avait été décidé l'an dernier par le gouvernement pour stimuler la demande, en pleine pandémie. Selon l'institut de la statistique allemand Destatis, la hausse des prix du mois de janvier résulte aussi de la nouvelle tarification des prix du carbone, instaurée en début d'année. Mais à l'échelle de la zone euro, les données sur l'inflation sont également ressorties au-dessus des attentes, le taux d'inflation sous-jacente s'étant établi à 1,4% en janvier. Là encore, il convient d'observer cette accélération des prix avec prudence: "du fait de la pandémie, le bruit statistique associé aux données sur l’inflation est très élevé et celles-ci sont, par conséquent, plus difficiles à interpréter", explique ainsi William de Vijlder, chef économiste chez BNP Paribas. Selon lui, plusieurs facteurs sont effectivement à l'oeuvre.
Des données plus difficiles à interpréter du fait de la pandémie
La hausse du prix des matières premières tout d'abord (notamment du pétrole qui a dépassé les 60 dollars cette semaine et devrait avoisiner ce niveau en 2021) représente une hausse de 30% par rapport au prix moyen du Brent en 2020, ce qui va naturellement tirer les prix vers le haut. Ensuite du fait du confinement et de la fermeture de nombreux commerces, des prix manquent - ce qui peut contribuer à fausser les données.
Les facteurs liés à l'offre peuvent aussi entraîner une hausse temporaire des prix : "les secteurs concernés par le confinement pourraient enregistrer un bond de la demande avec la levée des restrictions, créant une marge de relèvement des prix à un moment où l’élasticité-prix de la demande est faible", explique encore William de Vijlder. Même analyse de la part de Carsten Brzeski, d'ING qui estime qu'"un renversement des tendances déflationnistes dans les secteurs les plus touchés par les blocages, une fois les économies réouvertes, exercera une pression supplémentaire à la hausse". De manière générale, des déséquilibres entre l'offre et la demande ressortent déjà des enquêtes réalisées auprès des directeurs d'achats, qui ont pour la plupart indiqué une hausse du coût des intrants et un allongement des délais de livraison. Mais, selon William de Vijlder, ce phénomène ne concerne que certains secteurs et devrait surtout ne pas perdurer. "Le déséquilibre entre l'offre et la demande va finir par se résorber. Au bout d'un moment, l'offre pourra suivre", une fois que l'économie sera totalement remise sur pied et que les freins à la production auront disparu.
Pas de hausse salariale à prévoir
Mais le vrai facteur de hausse des prix, et surveillé de très près par la BCE, demeure la progression des salaires. Et de ce point de vue, il est très peu probable que les entreprises rémunèrent davantage leurs salariés, vu la crise économique qu'elles viennent de subir et qui devrait encore durablement les affecter. "Dans les secteurs manufacturier et des services, les salaires sont tombés très bas", rappelle William de Vijlder. "Nous ne nous attendons pas à une forte hausse structurelle du taux d'inflation. Car l'écart de production est encore négatif (sous utilisation des capacités de production) et devrait par conséquent pénaliser le pouvoir de négociation des syndicats", explique pour sa part Sebastian Becker, économiste à la Deutsche Bank.
Une situation qui ne sera donc pas facile à gérer pour la BCE, qui risque de se retrouver face à une accélération de l'inflation mais uniquement due à des facteurs techniques et temporaires, faussant les anticipations des marchés. "Une augmentation de l'inflation globale sur la base de facteurs techniques est le pire scénario pour la BCE. D'une part, elle pourrait entraîner une hausse des anticipations d'inflation sur les marchés financiers, voire une réaction politique, alors que d'autre part, cette inflation réduit le pouvoir d'achat et sapera, voire bafouera, la reprise économique", explique ainsi Casten Brzeski. Francfort devrait donc davantage mettre l'accent sur son rôle de stabilisatrice des conditions de financement plutôt que de garante de la stabilité des prix dans les prochains mois, le temps que l'inflation se stabilise, une fois le choc d'offre passé.
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