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Yves de Kerdrel
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Le temps des incertitudes
par Yves de Kerdrel
Alors que l’exécutif prépare un déconfinement très progressif, Bercy prend acte du fait que l’arrêt de perfusion d’argent public devra être accompagné d’annulations de dettes. Ce qui risque de poser plus de problèmes que d’apporter des solutions. Sur le plan mondial, le rebond historique de la croissance chinoise tombe à pic pour un Empire du Milieu qui s’apprête à célébrer le centenaire de son parti communiste.
Le jour même où la France passait le cap morbide des 100 000 décès officiels liés à la pandémie de Covid-19, le Chef de l’État réunissait à l’Élysée une dizaine de ministres pour commencer à préparer la sortie du déconfinement. Emmanuel Macron avait évoqué la date du 15 mai pour la réouverture de certaines terrasses ou lieux culturels en France. Mais celle-ci reste soumise à l'évolution de la situation épidémique.
Lors de son allocution télévisée du 31 mars, annonçant l'extension de mesures de confinement à tout le territoire hexagonal face à une troisième vague épidémique, Emmanuel Macron avait promis que dès la mi-mai, certains lieux de culture et terrasses pourraient rouvrir avec des règles strictes. Le chef de l'État avait aussi dit vouloir bâtir entre la mi-mai et le début de l'été un calendrier de retour progressif pour la culture, le sport, le loisir, l'événementiel, les cafés et les restaurants.
L’incertitude du variant brésilien
D’un côté cette date du 15 mai est désormais ancrée dans tous les esprits comme celle marquant le retour avec "les jours heureux". Et à ce moment-là au moins 20 millions de Français auront reçu une première dose de vaccin. Ce qui constituera une grosse avancée. D’un autre côté, il est encore difficile de parler de "bout du tunnel" alors que les chiffres quotidiens d’hospitalisations ou d’entrées en réanimations montrent que la France n’a probablement pas vu le pic de la troisième vague. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Olivier Véran et Jean Castex ont cessé leurs conférences de presse du jeudi qui n’avaient plus grand sens.
D’autant que l’arrivée du "variant brésilien", déjà présent en Guyane et dont quelques cas ont été repérés dans l’Hexagone, témoigne de la difficulté à vaincre cette épidémie, avec un virus qui désormais devient résistant à toute forme de vaccin. Ce qui repose encore une fois l’éternelle des questions des pays dont la stratégie a été d’éradiquer le virus et ceux qui ont choisi de "vivre avec". Le Chef de l’État avait pourtant déclaré il y a un an que nous sommes "en guerre". Si tel est le cas, l’histoire de notre pays est là pour témoigner que la France est fidèle à elle-même lorsqu’elle choisit de se battre jusqu’au bout contre "l’occupant".
Le symbole de Notre-Dame
En as de la communication politique qu’il est, Emmanuel Macron a choisi ce triste jour des 100 000 morts pour aller visiter le chantier de restauration de Notre-Dame de Paris, assurant que la Cathédrale sera bien reconstruite en 2024, comme il s’y est engagé il y a deux ans. Il y avait là bien sûr un message subliminal selon lequel, face à une catastrophe (incendie ou pandémie) la volonté nationale et les efforts de tous permettent de surmonter l’épreuve, aussi cruelle soit-elle.
Le Chef de l’État est en campagne présidentielle bien sûr. Et, fort du conseil de ses communicants, il fait le pari que les Français auront la mémoire courte et qu’en mai 2022 ils ne retiendront que les dernières semaines ou les derniers mois de la pandémie. Et que les polémiques sur les masques, les tests, l’insuffisance de lits, ou les ratés européens des approvisionnements en vaccins seront oubliés chez la plupart des Français. Sauf bien sûr chez ses adversaires politiques.
Un calendrier encombré
Pour l’heure, ordre est donné aux ministères de faire avancer leurs projets de textes dans le calendrier des deux assemblées, afin que le Pays sorte du tunnel du Covid. Si la loi sur l’euthanasie n’a pas bénéficié d’un créneau suffisant, en revanche celle sur la sécurité globale a fini par être votée en deuxième lecture. De fait Éric Dupont-Moretti a mis en branle son projet de réforme de la justice, avec comme mesure phare, la diminution des procès d’assises en présence de jurys populaires. Une mesure dont la charge symbolique est forte et qui donnera lieu sans doute à des passes d’armes au Palais Bourbon.
Mais le calendrier législatif demeure très encombré d’autant plus qu’à cause des élections régionales et départementales prévues les deux derniers week-ends de juin il y aura des "vacances parlementaires" juste avant afin de permettre aux candidats de faire campagne. Et l’on ne parle donc plus de la réforme des allocations-chômage et de celle des retraites que Bruxelles exige toujours en contrepartie de l’attribution à la France de sa quote-part (40 milliards d’euros) du plan de relance européen.
L’inconnue Barnier
Face à Emmanuel Macron et à Marine Le Pen, dont beaucoup de médias essaient d’installer d’ores et déjà un duel au second tour de la présidentielle, les candidatures ont du mal à émerger. Xavier Bertrand est sorti du bois. Ce qui lui a permis de gagner en notoriété et en popularité. À droite, Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau comptent bien lui barrer la route. Mais ils sont démunis dans la mesure où le Président des Hauts de France s’est d’ores et déjà affranchi des primaires.
Il y a bien sûr l’inconnue Édouard Philippe dont nombreux sont désormais les lecteurs de son livre à penser qu’il pourrait avoir un destin à la Alain Juppé, ou à la Jacques Delors. Il y a aussi le mystère Barnier qui publie lui aussi un livre, dans quelques jours sur son expérience des négociations du Brexit (chez Gallimard) et qui multiplie les rencontres au sein des Républicains. Il est bien sûr poussé par le locataire de l’Élysée avec lequel il entretient une certaine complicité. Reste enfin à savoir quelle sera l’attitude de Nicolas Sarkozy dont on murmure qu’il serait prêt à soutenir Emmanuel Macron à la condition que François Baroin devienne Premier Ministre.
Creusement d’un fossé entre Français
Il y a la question des hommes ou des femmes qui se positionneront petit à petit. Mais il y a surtout celle de l’état de la société française après cette "essoreuse" qu’a été l’épreuve de la crise sanitaire et économique avec ses corollaires en matière de privation de liberté. Nombreux sont les sondeurs ou les sociologues à prévoir en cas de fin de la pandémie, non pas une période d’euphorie, mais au contraire une France en état de dépression nerveuse. Comme si elle avait du mal à se réinventer un avenir.
Nombreux sont les changements sociétaux que l’on observe déjà quelles que soient les générations. Avec des cadres qui ne connaissent plus que le télétravail et n’imaginent plus de revenir au bureau. Avec des parisiens qui partent s’installer jusque dans la Creuse. Avec des jeunes générations qui sont désormais davantage tentées pas l’univers du "non-profit" que par celui des "start-up". Avec des aînés qui, ayant survécu aux effets de ce virus, sont devenus tentés par le "bunkering". Avec des enfants de maternelle, qui à force de voir leur instituteur masqué, ne dessinent plus que des "bonhommes" sans bouche… Avec enfin un fossé entre ceux qui ont la possibilité de se construire une nouvelle vie et ceux qui ont perdu leur emploi, voire leur fond de commerce et tout avenir possible. Sans compter le creusement des inégalités qu’a entraîné cette pandémie en dépit des impressionnantes mesures de soutien social déployées par l’État.
Annulation de dettes
Bruno Le Maire a pris conscience que lorsqu’il faudra arrêter la perfusion d’argent public, certaines entreprises risquent d’avoir du mal à retomber sur leurs pieds. Une partie de la dette de certaines d'entre elles confrontées aux retombées économiques de la crise sanitaire pourrait être annulée "au cas par cas", a-t-il donc annoncé mercredi dernier. Avant d’ajouter qu’il proposera d'ici quelques semaines un dispositif de concertation et de conciliation qui doit permettre pour toutes les entreprises qui sont en train d'arriver face à ce mur de la dette de leur proposer une solution sur mesure.
Le problème c’est que 45 % environ des entreprises ne sont pas en état de rembourser leur Prêt Garanti par l’État. Or cette créance émane d’une ou de plusieurs banques. Le mécanisme d’annulation d’une telle dette sera compliqué avec un examen au cas par cas. Sans doute le médiateur du crédit sera sursollicité par cette question. Mais en dehors de ces sujets purement techniques, le symbole d’une annulation de dette bancaire n’est évidemment pas très heureux.
La panne européenne
Bien sûr tout laisse penser que la France va connaître malgré tout cette année une croissance plus ou moins proche de 5 %. Mais il faudra regarder deux paramètres essentiels en fin de pandémie. D’une part c’est le nouveau classement des pays en PIB par habitant. Et l’on risque de découvrir une France loin de son habituel sixième rang mondial. D’autre part, c’est l’état de l’Union Européenne. C’est la grande tristesse de l’auteur de ces lignes de constater que l’Europe ne parvient toujours pas à répondre d’une seule voix aux grands problèmes du moment.
Le pire c’est que jamais autant qu’aujourd’hui on n’a parlé de frontières, que ce soit en Allemagne ou en France sans compter le douloureux sujet entre les deux Irlande. Notre génération qui rêvait d’accéder au statut de "citoyen du monde" découvre qu’elle ne peut même pas être "citoyen de l’Europe". Et le seul témoin de ce que le Général de Gaulle lui-même considérait comme "le levier d’Archimède de la France" ce sont ces billets d’euros qui constituent une monnaie unique, sans avoir rien changé aux états d’esprit.
Un trimestre historique pour la Chine
Pendant ce temps-là, l'économie chinoise a progressé à un rythme record au premier trimestre, selon des données officielles publiées vendredi, avec une croissance de 18,3 % par rapport à l'année précédente, la reprise s'accélérant après la crise du coronavirus. La croissance du produit intérieur brut a été plus lente que les 19 % prévus par les économistes interrogés par Reuters, et fait suite à une croissance de 6,5 % au quatrième trimestre de l'année dernière. Il s'agit de la plus forte croissance depuis au moins 1992, date à laquelle ont débuté les enregistrements trimestriels officiels.
L'économie chinoise s'est largement remise de la paralysie provoquée par l'épidémie de COVID-19 l'année dernière, alimentée par les progrès de la vaccination dans le monde, la résistance des exportations et les mesures de relance du gouvernement. La deuxième économie mondiale devrait connaître une croissance de 8,6 % cette année, selon les analystes interrogés par Reuters, après une hausse de 2,3 % l'année dernière, la plus faible depuis 44 ans, mais qui a fait de la Chine la seule grande économie à éviter une contraction de son PIB.
Le Piège de Thucydide
Toutefois, pour certains économistes des doutes subsistent quant à la capacité de la Chine à maintenir le rythme rapide de son expansion, car la base de comparaison faible observée au cours du premier semestre de l'année dernière s'estompe. En rythme trimestriel, le PIB a augmenté de 0,6 % en janvier-mars, a déclaré le Bureau national des statistiques, contre les attentes d'une hausse de 1,5 % et un gain révisé de 3,2 % au trimestre précédent.
C’est oublier que le Parti Communiste chinois fêtera le 1er juillet prochain son centenaire. Et que tous les moyens seront mis en œuvre par l’appareil d’état pour donner, à ce moment-là l’image la plus spectaculaire de "l’empire du milieu". Déjà les manœuvres navales ont commencé pas très loin de Taïwan. D’autant plus que les États-Unis et la France ne perdent pas une occasion d’aller faire voguer leur marine de guerre à la limite des eaux territoriales chinoises au large de Taïwan. Le pays d’où est partie cette pandémie mondiale sera dans quelques mois le plus fort, sur le plan économique, sur le plan commercial, sur le plan militaire et sur le plan de l’ambition avec son vaste projet "des routes de la soie". Chaque année la Chine construit autant de bâtiments de guerre que ceux dont dispose la France. Tout concorde pour donner du crédit au livre "Le Piège de Thucydide" qu’Éric Lombard, patron de la Caisse des Dépôts, nous a conseillé de lire. Et qui explique qu’un empire existant (les États-Unis) ne supporte pas qu’un empire émergent (la Chine) devienne aussi puissant que lui.
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