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Yves de Kerdrel
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Le bout du tunnel ?
par Yves de Kerdrel
Emmanuel Macron a fixé, à l’occasion d’une interview à la presse quotidienne régionale, un calendrier de déconfinement en plusieurs étapes qui s’étage jusqu’à fin juin avec comme point d’orgue le 19 mai et la réouverture des terrasses. La pression hospitalière qui reste très élevée commence à décroître. Mais les vaccinations augmentent fortement. De quoi éviter une quatrième vague envisagée par l’Institut Pasteur.
Ça y est. Les Français qui s’étaient plus ou moins bien habitués aux contraintes du confinement, du couvre-feu, de l’absence de restaurants ou de salles de sport ont découvert il y a quelques jours un calendrier de réouvertures de tous ces espaces de convivialité et les dates de suppression progressive des mesures de restriction de circulation. À une allocution solennelle, le Président de la République a préféré le format d’une interview à la presse quotidienne régionale afin de jouer sur la proximité.
Deux jours après une conférence de presse de son Premier Ministre il s’est donc réservé les annonces des "bonnes nouvelles". Et cela malgré un accueil très mitigé de la part du complexe sanitaro-médical. Il faut dire que le nombre de français en réanimation reste proche de 6 000. Celui des décès quotidiens est toujours supérieur à 300. Et le nombre de contamination n’est passé que très récemment sous la barre des 30 000 cas. À Paris, le taux d’incidence reste proche de 400, soit deux fois la norme considérée comme limite par les épidémiologistes.
Pasteur évoque une quatrième vague cet été
Les journalistes qui ont interrogé Emmanuel Macron pendant plus de deux heures ont été bluffés par son degré de connaissance de la situation hospitalière, mais aussi de la campagne vaccinale et des traitements qui font leur apparition. Le Chef de l’État répondait avec les connaissances d’un professeur de médecine (son père et son frère sont tous les deux médecins). Mais il ne s’est pas engagé sur la question de savoir si à la fin de l’année il en sera terminé de cette pandémie.
Au même moment l’Institut Pasteur communiquait une modélisation (c’est-à-dire différents scénarios) avec l’hypothèse d’une quatrième vague pendant l’été. Si toutes les mesures coercitives auront disparu le 30 juin, en revanche le Chef de l’État a rappelé, qu’à la différence de l’été dernier, le port du masque resterait obligatoire, de même que la pratique des gestes barrière et de la distanciation physique et sociale.
L’apparition d’une nouvelle très grande pauvreté
Cette étape du troisième reconfinement étant bientôt derrière nous, les pouvoirs publics s’attellent de nouveau au plan de relance. D’autant que ce sera un élément important de la campagne présidentielle du printemps 2022. L’accès aux prêts garantis par l’état a été de nouveau prolongé. De même que la prime dite "Macron" mais qui est distribuée par les employeurs en franchise de charge et de fiscalité qui pourra être versée jusqu’en… avril 2022.
Et dans l’interview donnée à la presse régionale Emmanuel Macron a redit, une énième fois, qu’il n’était pas question de régler la question de la dette par une hausse de la fiscalité. D’autant que la priorité est de permettre aux entreprises de retrouver un taux de marge suffisant pour leur permettre d’embaucher à nouveau. Car si l’on ne dispose pas de statistiques précises, cette crise sanitaire et économique a créé des dizaines, voire des centaines de milliers de pauvres. Il suffit de prendre les transports en commun pour voir désormais des pères ou des mères de famille, qui ont tout perdu en un an, "faire la manche".
Un état de grande fatigue des Français
Bien sûr dès l’ouverture des terrasses nous allons assister à des scènes de liesse – où la promiscuité physique sera très éloignée des recommandations sanitaires – et c’est bien normal. Bien sûr le tourisme à l’intérieur de l’hexagone et de l’Europe va redémarrer, avec l’aide du passe sanitaire lié à l’application TousAntiCovid. Bien sûr, il y aura pour beaucoup, et notamment les plus jeunes un sentiment de libération.
Mais on ignore vraiment quel sera l’état d’esprit des Français à l’égard des pouvoirs publics et de la manière dont aura été gérée cette crise sanitaire. Un signe inquiétant est le taux de 58 % de nos concitoyens qui ont approuvé la publication de la tribune d’un millier de militaires en retraite sur le site Place d’Armes et sur le site du magazine Valeurs actuelles. Un texte de considérations assez générales sur l’état du pays, qui jette l’opprobre sur l’institution militaire et qui relève davantage du racolage populiste.
Le préprogramme de Macron pour 2022
Certains chefs d’entreprise s’attendent à voir une sortie de crise non pas sous la forme d’une France en rébellion comme à l’automne 2018, mais plutôt avec des Français en état de dépression nerveuse. Assommés par un an de télétravail et en même temps peu désireux de remettre un costume pour reprendre le chemin du bureau. Dotés d’une épargne forcée et en même temps n’ayant aucune envie de consommer à l’exception d’une bière en terrasse.
Il n’est pas certain que cette France traumatisée par le choc de la pandémie, par de très nombreux deuils ou par des séquelles physiques soit sensibles au discours préélectoral tenu cette semaine dans l’Opinion par Emmanuel Macron. Interrogé par le quotidien de Nicolas Beytout sur la France de 2025, le Chef de l’État y décline sa grande ambition : "la renaissance". Celle de "la jeunesse" qui aura "tourné la page de la pandémie" et qui aura "trouvé sa place dans la société", celle de "l’excellence industrielle française" désormais à "l’avant-garde du progrès vert", celle d’une Europe "qui protège" ou encore celle d’une "protection sociale" réinventée permettant d’aboutir à "une France unie et apaisée".
Deux régions possibles pour le Rassemblement National
À droite, l’heure est à la préparation des régionales avec deux gros bémols : la région PACA et la région Grand Est qui peuvent toutes les deux basculer du côté du Rassemblement National. En revanche Xavier Bertrand devrait se maintenir dans les Hauts de France à l’issue d’une triangulaire. Valérie Pécresse, qui n’a annoncé sa candidature qu’il y a quelques jours, devrait conserver la région île de France, d’autant plus que ses opposants sont très divisés.
Ce ne sera pas un bon scrutin pour La République en Marche qui n’a pas d’implantation territoriale. D’où la probable alliance de la ministre Sophie Cluzel avec Renaud Muselier en PACA. De plus les scrutins auront lieu les deux derniers week-ends de juin avec des Français ayant des fourmis dans les jambes et gardant un mauvais souvenir du premier tour des municipales de 2020. Ce qui devrait donner un taux d’abstention proche de 60 %.
Le sujet clé des inégalités
Progressivement les sondages dessinent les thèmes dominants de la future présidentielle. Avec la question du niveau de vie qui reprend l’ascendant sur la sécurité. Cela signifie que la question des inégalités de revenus, voire de patrimoine devrait finalement s’inscrire au centre du jeu avec les sujets régaliens. Mais entre une droite réticente à augmenter les impôts et un Président sortant qui ne veut surtout pas toucher à la fiscalité, les extrêmes pourraient avoir du grain à moudre sur ce terrain-là.
L’exemple pourrait venir d’Amérique où Joe Biden a reconnu l’échec de la théorie du ruissellement, pourtant si chère à Emmanuel Macron. Si bien que le président américain a décidé d’augmenter la fiscalité des entreprises de 21 à 28 % (taux actuellement pratiqué en France) et celle des ménages en relevant la tranche la plus haute de 36 à 39,6 %. Ce qui est encore très inférieur à ce que l’on peut acquitter de ce côté-ci de l’Atlantique.
La bonne surprise de Biden
Il faut reconnaître que le nouveau Président américain, si fade pendant sa campagne, se révèle comme un homme d’État avec la volonté de laisser une trace dans l’histoire en remettant l’Amérique sur pieds. Il n’a pas traîné pendant les 100 premiers jours de son mandat avec des mesures énergiques pour la plupart bien accueillies par les marchés mais la suite s'annonce plus compliquée, en raison notamment de craintes du prix à payer pour des dépenses massives.
Forte de la majorité au Sénat arrachée par les démocrates en Géorgie, l'administration Biden a fait valider par le Congrès un plan de relance budgétaire de 1 900 milliards de dollars (1 570 milliards d'euros) qui a soutenu les espoirs d'une reprise économique vigoureuse, contribuant à faire grimper les actions avec une série de records pour les indices de Wall Street.
Biden investit tous azimuts
Le nouveau président a également dévoilé un projet d'investissement dans les infrastructures de 2 300 milliards de dollars qui sera examiné par le Congrès, sans oublier d'accélérer le rythme de la campagne de vaccination contre le coronavirus, de hausser le ton contre la Chine et de se fixer d'ambitieux objectifs en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui frappe le plus c'est la vitesse à laquelle les choses se mettent en place, ce qui a été permis notamment par la victoire des démocrates en Géorgie. Alors que dix pays européens n’ont toujours pas ratifié le plan de 750 milliards annoncé il y a un an par Emmanuel Macron et Angela Merkel.
Joe Biden n’a pas peur de revenir à des fondamentaux démocrates que l'on n'a pas vus depuis les années 1970, avec un État interventionniste qui accepte l'idée de faire augmenter les déficits publics, qui veut réintervenir sur le marché du travail et qui tient un discours ferme vis-à-vis de la Chine. Certains vont plus loin en arrière pour évoquer le New Deal lancé dans les années 1930 par le président Franklin Delano Roosevelt afin de guérir l'Amérique des blessures infligées par la Grande Dépression, en mettant l'accent sur la protection des plus démunis. À l’Élysée on considère que "Biden peut nous faire du mal car il investit plus vite que nous dans des technologies d’avenir comme les semi-conducteurs, les microprocesseurs ou les secondes générations de vaccins. Il y a chez lui une vraie volonté de puissance face à la Chine qui peut aussi décrocher l’Europe".
Les États-Unis suspendus à une hausse de l’inflation
Reste la question du financement de cette intervention. Les investisseurs gardent un œil sur le rendement des emprunts d'État américains à 10 ans, qui s'est apaisé après avoir grimpé dans le sillage de la remontée des anticipations d'inflation et pourrait, selon plusieurs observateurs, repartir à la hausse. Dans ce contexte, ils s'interrogent sur le moment où la Réserve fédérale, qui tient jusqu'à présent un discours rassurant, devra commencer à baliser le retrait progressif de son soutien monétaire pour accompagner le rebond de l'économie.
Au regard des montants en jeu, les investisseurs craignent une surchauffe de l'économie conduisant à une hausse de l'inflation, obligeant la Fed à réviser sa politique accommodante. Le contraste est saisissant entre la violence de la crise entraînée l'an dernier par l'épidémie de virus et la vigueur de la reprise qui se profile. Un tel phénomène ne serait que temporaire, en raison du maintien de pressions déflationnistes fortes, liées notamment à la mondialisation de l'économie et aux évolutions technologiques.
Rebond de l’économie française
De ce côté-ci de l’Atlantique il faut noter que l'économie française a rebondi au premier trimestre, le produit intérieur brut affichant une progression de 0,4 % supérieure aux attentes, sans toutefois revenir au niveau qui était le sien avant la crise sanitaire, selon les premières estimations publiées vendredi par l'Insee. Elle a ainsi renoué avec une légère croissance, après sa contraction de 1,4 % au quatrième trimestre 2020, qui faisait suite à un bond de 18,5 % au troisième trimestre, alimenté par une nette reprise de l'activité pendant l'été ayant suivi le premier confinement.
Cette progression de 0,4 % du PIB sur les trois premiers mois de l'année dépasse les prévisions des économistes interrogés par Reuters, qui anticipaient en moyenne une croissance de 0,1 %, mais elle reste trop limitée pour permettre à l'économie française de retrouver son niveau d'avant-crise. Le PIB de la France reste ainsi inférieur de 4,4 % à son niveau du quatrième trimestre 2019.
Fin du dossier Lagardère
En matière de business, le principal évènement est l’annonce d’un accord trouvé entre Arnaud Lagardère et ses grands actionnaires. Accord qui passe par l’abandon de la commandite moyennant 10 millions d’actions nouvelles (dont 2,7 pour la Financière Agache actionnaire de la société commanditée). Soit un pécule de 168 millions pour Arnaud Lagardère qui a à son passif environ 150 millions de dettes à l’égard du Crédit Agricole.
Les grands vainqueurs de cette opération ce sont Vivendi et Vincent Bolloré qui a négocié chaque ligne de cet accord avec son avocat Dominique Bompoint. Dès l’assemblée du 30 juin, c’est Arnaud de Puyfontaine qui le représentera au conseil de Lagardère. Et il ne faut pas exclure que très vite Vivendi rachète à Amber ses 18 % du nouveau capital. Ce qui l’obligera à lancer une offre sur Lagardère avec comme bémol les conditions d’antitrust dans l’édition. Dans le but de faire de Vivendi un grand groupe de contenus, avec une forte génération de cash.
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