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Yves de Kerdrel
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Les apprentis sorciers
par Yves de Kerdrel
La France s’apprête à goûter la réouverture des terrasses et les nouvelles étapes du déconfinement. Tout cela dans un climat économique très favorable dominé par la forte demande de matières premières qui laisse craindre un retour de l’inflation. Sur le plan politique le Chef de l’État continue de faire monter le Front National et de tenter d’affaiblir ses concurrents potentiels au risque de jouer, avec d'autres, à l’apprenti sorcier.
Le sondage Ifop que la Lettre de l’Expansion publiera demain matin a déjà provoqué des remous à l’Élysée. Puisqu’il en ressort que près de deux Français sur trois ne souhaitent pas qu’Emmanuel Macron se présente à la prochaine élection présidentielle. Par ailleurs, à la question "Dans l’hypothèse où Emmanuel Macron ne se représenterait pas lors de l’élection présidentielle de 2022, souhaiteriez-vous qu’Édouard Philippe soit le candidat de la majorité présidentielle ?" le résultat est 50 % de oui et 50 % de non, très loin du plébiscite attendu par le microcosme parisien.
Ce sondage est doublement porteur de leçons. Il signifie qu’il y a un rejet important de la personne du Président de la République. Un rejet porté par les commerçants et les artisans et par les catégories les plus populaires. Certes, ce rejet est moins élevé que celui subi par François Hollande un avant la présidentielle de 2017 (80 % de non). Mais outre ce rejet, le plan B incarné par Édouard Philippe, qui ne bénéficie pas de l’engouement tant attendu après son retour médiatique, montre que la majorité présidentielle n’existe plus.
L’incompréhensible suppression du corps préfectoral
On l’a vu pour la première fois cette semaine à l’Assemblée Nationale où le Modem a fait échec à un premier vote sur le projet de "passe sanitaire", avant de s’incliner lors du second vote. Ce coup de semonce montre que François Bayrou a commencé à reprendre sa liberté afin de se vendre au plus offrant dans un an. Et cela alors que les mouvements d’humeur se multiplient au sein de La République en Marche. Sans parler des couacs, comme cette candidate pour les régionales posant sur les affiches avec un "voile".
Il faut dire que le Chef de la majorité, qui est de manière institutionnelle le Premier Ministre, est totalement passif lors du traditionnel petit-déjeuner des soutiens du Chef de l’État le mardi matin. Et lors des réunions de groupe qui suivent le mardi en fin de matinée, il est de plus en plus pris à partie. L’annonce de la suppression du corps préfectoral par cet ancien énarque est notamment très mal passée, alors que le gouvernement cherche, non sans mal, des "sous-préfets à la relance".
L’Élysée prépare de près les régionales
À l’Élysée, le Président, qui n’a aucun doute sur sa présence au second tour, lors de la présidentielle de l’année prochaine, déploie une énergie importante à préparer à sa manière les élections régionales avec l’aide de ses conseillers politiques Philippe Grangeon et Thierry Solère. Avec pour but de faire en sorte que le Rassemblement National sorte vainqueur de ce scrutin sur le plan national. Et en fracturant ce qu’il reste de droite. Pas moins de cinq ministres participeront à ces élections.
Il y a le cas particulier des Hauts de France, où le parachutage d’Éric Dupont-Moretti - que l’on a connu sarkozyste - sur la liste La République en Marche est destiné à faire en sorte que le parti présidentiel atteigne la barre des 10 %. Avec l’ambition cynique de se maintenir au second tour, au risque d’offrir la région à l’extrême-droite. Pour l’heure les sondages dans cette région sont encore indécis. Mais si Xavier Bertrand parvient à gagner contre cet arsenal de guerre destiné à l’abattre, il disposera ensuite d’un boulevard pour figurer, très haut, au premier tour de 2022.
Sarkozy en soutien de Pécresse
En île de France, tout a été fait au contraire pour ménager Valérie Pécresse qui a soigné ses liens avec l’Élysée au cours des derniers mois. Ce ne sont pas Audrey Pulvar ou Laurent Saint-Martin qui risquent de la faire échouer. Par ailleurs, Frédéric Péchenard qui mène la liste à Paris a réussi à éviter une guerre fratricide entre Rachida Dati et Valérie Pécresse. La seule inconnue tient au score de Jordan Bardella, le "petit génie" du Rassemblement National.
Selon nos informations, Nicolas Sarkozy, qui surveille la préparation de ce scrutin avec minutie se satisferait d’un échec de Xavier Bertrand et d’une nette victoire de Valérie Pécresse qui ferait d’elle une candidate naturelle pour 2022. Comme le suggérait cette semaine le magazine Le Point avec comme couverture ce titre : "La Présidente ?". Il a demandé à Brice Hortefeux, son plus proche complice politique de la coacher, dans cette perspective. Ce qui permettrait à l’ancien Président de la République de demeurer un "faiseur de rois".
Le sujet de l’autorité républicaine
Il reste que Nicolas Sarkozy, comme Emmanuel Macron, jouent aux "apprentis sorciers" et prennent le risque de faire le jeu du Rassemblement National. Déjà le climat actuel de violence, les multiples faits divers, les assassinats successifs de policiers, les nuits de tension dans des points de deal de drogue, exaspèrent les Français les plus modérés. Ce n’est plus comme l’affirment, Éric Zemmour, Patrick Buisson, Philippe de Villiers ou Marine Le Pen un sujet lié à l’immigration.
Mais c’est un sujet lié à l’absence d’autorité. Dans ces quartiers les forces de l’ordre ne sont pas vues comme les gardiennes de l’autorité républicaine, mais désormais comme "des bandes adverses" ou bien des "camps opposés" avec lesquels il est devenu normal de se battre au mortier ou avec des armes de poing. Et une grande majorité des fauteurs de troubles ne sont pas issus de l’immigration. La question est différente pour l’islamisme évidemment.
Le silence gênant du Général de Villiers
Dans ce contexte les deux tribunes écrites (et bien mal écrites) par des militaires ont ajouté au climat ambiant d’affaiblissement de l’autorité de l’Etat. Qu’elles aient été écrites, diffusées et relayées par des proches de l’extrême-droite ne fait aucun doute. En revanche il semble aujourd’hui acquis que les services de renseignement intérieur étaient au courant de leur publication quelques jours plus tôt. Notamment par la surveillance de l’activité de boucles WhatsApp réunissant plusieurs officiers généraux.
Ces tribunes ont fortement déstabilisé Florence Parly, chargée de remettre de l’ordre au sein de l’institution militaire. Bien qu’elles fussent toutes deux très banales, et bien loin d’appeler à un putsch, elles ont été surmédiatisées. Certains y voient la main de l’Élysée qui a cherché par ce biais à relégitimer l’autorité du Chef de l’État et à pousser le Rassemblement National à la faute. D’autres s’étonnent du silence assourdissant du Général de Villiers qui n’a pas eu l’élégance de voler au secours du Général Lecointre, le Chef d’état-major des armées.
Craintes inflationnistes
Au chapitre économique il faut noter la subite montée des craintes liées à un net regain d’inflation. Cette peur a fait plonger les marchés à deux reprises la semaine dernière. Depuis, les banquiers centraux américains se relaient pour relativiser ces chiffres, insistant sur le caractère transitoire de l’inflation, conséquence de la réouverture de l’économie et de la forte demande (après des mois de privation, alimentée aussi par les montagnes d’épargne et les chèques envoyés par le gouvernement) alors que la production n’arrive pas à suivre.
Le président de la Fed de Richmond a déclaré qu'il ne pensait pas qu'une inflation persistante et récurrente était probable, tandis que, plus tard, le gouverneur de la Réserve fédérale, a rejoint le chœur en déclarant que la hausse des prix était temporaire. Il prévoit que l'inflation restera supérieure à l'objectif de 2 % jusqu'en 2022, tout en reconnaissant qu'une augmentation persistante de 4 % par mois serait très préoccupante. Ce dernier a expliqué que les facteurs exerçant une pression à la hausse sur l'inflation sont temporaires, et une politique monétaire accommodante continue d'avoir un rôle important à jouer pour soutenir la reprise.
Mois d’avril décevant aux États-Unis
Les chiffres des ventes au détail aux États-Unis, publiés vendredi par le département du Commerce, ont d’ailleurs contribué à rassurer la Bourse sur l’inflation, puisque ces ventes sont restées stables sur le mois en avril, là où les économistes tablaient sur une augmentation de 1 %. Quant à la production industrielle, elle n’a progressé que de 0,7 % le mois dernier, contre une hausse de 0,9 % anticipée par le consensus.
En tout cas, pour Kit Juckes, stratégiste chez Société Générale, "soit la hausse de l’inflation est temporaire, soit la Fed est dangereusement complaisante. Quoi qu’il en soit, la tolérance ou la poussée de l’inflation seront sous surveillance dans les prochains mois." La résurgence de l’inflation pose la question de savoir quand la Fed commencera à réduire le montant de ses achats d’actifs, actuellement de 120 milliards de dollars par mois, première étape avant de relever directement les taux d’intérêt.
Vers une nouvelle évaluation de la politique monétaire
De leur côté les membres du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) ont évoqué lors de leur réunion de politique monétaire d'avril la possibilité de réévaluer en profondeur en juin leur politique d'achats d'actifs mais ils n'ont pas débattu précisément d'éventuelles modifications, comme en témoigne le compte rendu des débats publié vendredi.
La BCE a laissé sa politique monétaire inchangée en avril mais les déclarations récentes de plusieurs de ses responsables laissent à penser qu'elle pourrait débattre le mois prochain du calendrier de la réduction progressive de ses achats d'actifs sur les marchés. Une nouvelle évaluation globale en commun devrait être menée lors de la prochaine réunion de politique monétaire en juin.
La BCE maintient ses mesures d’urgence
La Banque centrale européenne continuera d'apporter un soutien important à l'économie de la zone euro même après l'arrêt de son programme d'achats d'urgence face à la pandémie (PEPP) de 1 850 milliards d'euros, a déclaré mardi Klaas Knot, l'un des membres du Conseil des gouverneurs de l'institution. La reprise en cours aboutira à la fin de la situation d'urgence actuelle mais l'inflation reste trop basse, ce qui oblige la BCE à maintenir des mesures de soutien en recourant à des outils non conventionnels, a expliqué le gouverneur de la banque centrale des Pays Bas lors d'une conférence en ligne.
Klaas Knot a été l'un des premiers membres du Conseil des gouverneurs de la BCE à s'exprimer publiquement en faveur d'un retrait progressif des mesures d'urgence une fois la reprise enclenchée. Pour autant, une majorité d'observateurs estiment que le Conseil des gouverneurs ne devrait pas modifier ses soutiens lors de sa prochaine réunion de politique monétaire, le 10 juin. Pour Klaas Knot, la reprise économique dans la zone euro prend de l'ampleur et la demande latente des ménages de la région pourrait être encore plus importante qu'estimé.
Nomination imminente chez Danone
En matière de business, la nomination du nouveau directeur général de Danone devrait intervenir de manière incessante. Le favori est Antoine Saint-Affrique qui vient de quitter la direction générale du chocolatier suisse Barry Callebaut. Cela fait plusieurs jours que ce dernier fait partie de la short-list, mais il y avait un problème de rémunération que Danone serait enfin parvenu à résoudre.
Au siège du groupe on se refuse à tout commentaire, car des discussions ont toujours lieu avec un outsider, Max Koeune, patron du groupe McCain, et surtout ancien de Danone. Les deux candidats sont en tout cas de très bonne qualité. Antoine de Saint-Affrique a fait ses armes pendant vingt ans chez Unilever, dont quatre comme directeur de la branche alimentation, avec un crochet de trois ans chez Danone. Quant à Max Koeune, il a passé dix ans chez Danone et huit chez McCain, dont trois comme P.-D.G.
La bonne affaire de Vivendi
L’autre feuilleton qui progresse est celui de la cotation d’Universal Music. Une opération, dont on sait désormais qu’elle interviendra le 27 septembre au plus tard par le mécanisme d’une distribution de 60 % des titres de l’entreprise à l’ensemble des actionnaires de Vivendi. Si bien qu’après cette opération les trois plus gros actionnaires seront Vivendi avec 20 %, le chinois Tencent avec 20 % également du capital et le groupe Bolloré avec 19 %.
Au préalable les auditeurs du groupe, PwC et Ernst & Young, ont procédé à une réévaluation d’Universal Music dont la valeur est passée de 30 à 33 milliards d’euros, au-dessus de la capitalisation boursière de Vivendi. Ce jeu d’écritures s’explique par les très bons résultats de la filiale américaine au cours des trois premiers mois de l’année et ses perspectives favorables. Le bénéfice net a notamment progressé de 50 %.
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