éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Des jours meilleurs pour… un pays dans la torpeur
par Yves de Kerdrel
Avec la réouverture des terrasses et les nouvelles étapes du déconfinement, la France renoue avec « les jours meilleurs » comme promis par Emmanuel Macron il y a un an. D’autant plus que l’économie se porte « mieux que bien ». Mais le pays est plongé dans la torpeur à cause de la surenchère sécuritaire qui se fait au prix de la réduction des libertés publiques. Comme si la France se préparait à l’arrivée de Marine Le Pen.
Le magazine économique Challenges qui a placé Marine Le Pen en couverture du premier numéro de sa nouvelle formule n’a pas agi par hasard. Dans tous les déjeuners d’affaires ou toutes les conversations téléphoniques, les uns assurent que Marine Le Pen est désormais sûre d’être élue l’an prochain si elle se retrouve face à Emmanuel Macron au second tour. C’est devenu une préoccupation importante pour les acteurs économiques.
Heureusement l’hebdomadaire économique nous rassure avec un sondage lui donnant 47 % des voix au second tour. Cela se compare avec les 33,9 % des bulletins de vote obtenus en 2017 après un débat catastrophique (soit 13 points de plus en quatre ans…) et avec les 17,7 % obtenus par son père en 2002 face à Jacques Chirac. Un sondage Harris Interactive lui confère 27 % des voix au premier tour si Xavier Bertrand (14 %) est le candidat de la droite et 29 % si c’est Michel Barnier (6 %). Autant dire que la Présidente du Front National a fait disparaître la droite de gouvernement.
Un climat de violence inédit
Bien sûr la France est actuellement plongée entre d’une part l’ivresse des terrasses réouvertures, la perspective de pouvoir tomber le masque, une campagne vaccinale qui ne cesse de s’accélérer et d’autre part la multiplication de faits divers graves avec un gamin de 14 ans tuant une jeune fille de 17 ans dans une rixe en banlieue parisienne ou avec une place de Stalingrad devenue invivable pour ses riverains à cause d’un marché du crack qui se déroule sous le regard des forces de l’ordre.
D’un côté il y a un climat de violence inédit avec des attaques à répétition de symboles de la République et de plus en plus de Français qui vivent la peur au ventre. De l’autre, il y a cette "révolte" pacifique des forces de l’ordre contre une hiérarchie qui ne lui donne pas les moyens de faire son travail et contre une justice, qui est en train de se réformer dans le mauvais sens, en supprimant les jurés populaires et en donnant plus de droits à la défense.
Le piège de la surenchère sécuritaire
Si bien que nos concitoyens sont désormais prêts à admettre la mise en place de nouvelles mesures restreignant les libertés publiques, comme ces peines minimales que demandent les policiers – alors qu’elles sont, par nature, deux fois inconstitutionnelles puisque l’hypothèse d’un acquittement est supprimée et que le principe fondamental de l’individualisation des peines serait rayé d’un trait de plume. Le conseil d’État qui n’avait rien trouvé à redire à l’ex-article 24 de la loi sur la sécurité globale a été contredit par le conseil constitutionnel au nom du respect des libertés fondamentales. Heureusement qu’il reste ces neuf sages pour faire respecter la loi fondamentale.
On se demande bien comment Emmanuel Macron va se sortir de cette surenchère sécuritaire qu’il a lui-même créée afin d’affaiblir Marine Le Pen, en nommant Gérald Darmanin au ministère de l’Intérieur. Dans les sondages qualitatifs, les Français accordent toujours peu de crédit au Chef de l’État pour régler les problèmes d’insécurité et pour mettre fin au climat de défiance envers la justice.
Accélération massive de la vaccination
De fait la France se trouve dans une situation "de gueule de bois" à la sortie de ces trois confinements. D’un côté il y a la satisfaction d’avoir mené – et peut-être gagné - une bataille contre la pandémie avec la perspective de vacances en France ou même à l’étranger, grâce au passe sanitaire que l’Europe essaye de mettre sur pied pour éviter les frottements des initiatives nationales. La vaccination progresse très vite et le mois de juin devrait battre tous les records grâce à la livraison de près de 15 millions de doses de PfizerBioNTech, le vaccin préféré des Français qui a été mis à jour en fonction des différents "variants" connus.
Mais les autorités sanitaires répètent qu’il faudrait que 90 % des adultes soient vaccinés pour ne plus "vivre avec le virus". Or même sur les tranches d’âges les plus élevées on constate que 20 % des Français les plus fragiles n’ont pas voulu recevoir leur dose, à laquelle ils avaient pourtant droit en priorité. Et il n’est pas du tout certain que l’objectif d’une vaccination de 70 % de nos concitoyens en septembre prochain soit atteint.
Ruée sur les biens non-essentiels
Malgré cette contrariété, le début de déconfinement a provoqué une ruée sur les terrasses – bien sûr – mais surtout dans les magasins non essentiels et notamment les très grandes surfaces. Le superflu ou ce qui était considéré de manière arbitraire comme "n’étant pas essentiel" est devenu depuis quelques jours une priorité, notamment pour les plus jeunes qui veulent "revivre". Même s’il reste encore un couvre-feu à 21 heures. Et que la traditionnelle fête de la musique qui se tiendra dans un mois devra prendre fin à 23 heures.
Par ailleurs l’économie fonctionne pratiquement à plein régime si l’on ne tient pas compte du secteur du tourisme, de la restauration ou de l’évènementiel. Et certains secteurs d’activité commencent à manquer de bras comme c’est le cas aux États-Unis. D’autant que les périodes de chômage partiel ont incité un certain nombre d’employés ou d’agents de maîtrise à se reconvertir pour vivre une nouvelle vie en province et au grand air.
Il n’y a pas de monde d’après pour les patrons français
Les assemblées générales d’actionnaires sont l’occasion pour les dirigeants de faire un point plutôt positif sur la situation de leur entreprise post-covid. Mais leur préoccupation principale consiste pour le moment à gérer les approvisionnements en matières premières ou en composants. Le redémarrage de l’économie mondiale se faisant partout au même moment crée des pénuries ou des goulots d’étranglement qui sont le principal problème des patrons souhaitant renouer avec le niveau d’activité de 2019.
Par ailleurs dans cette esquisse "d’un monde d’après" on constate une forte dichotomie entre les dirigeants d’entreprise européens préoccupés par le quotidien, le cours de Bourse au jour le jour et les résultats trimestriels, bref le très court terme et les patrons américains qui semblent déjà projetés dans les années 2050 à la manière d’un Elon Musk ou de la fusion Warner-Discovery destinée à créer un géant du streaming pesant 150 milliards de dollars qui relègue dans les oubliettes le mariage TF1-M6 avec sa dizaine de chaînes hertziennes…
La France à la fête en mai
Comme attendu, l'activité du secteur privé en France a connu en mai sa plus forte croissance depuis dix mois, selon les données provisoires publiées vendredi par IHS Markit. L'indice PMI composite de la France s'est établi à 57 en mai, contre 51,6 en avril, ce qui signale l'expansion la plus marquée de l'activité du secteur privé depuis juillet 2020, ainsi que sa deuxième plus forte croissance depuis février 2018. Un chiffre supérieur à 50 indique une expansion de l'activité par rapport au mois précédent, tandis qu'un chiffre inférieur à 50 dénote un recul.
Dans le détail, l'indice PMI du secteur des services est ressorti à 56,6 en mai, un point haut depuis dix mois, contre 50,3 en avril. L'indice PMI du secteur manufacturier s'est quant à lui redressé à 59,2 en mai, contre 58,9 en avril. Le niveau du mois de mai est le plus haut depuis deux mois. Les économistes interrogés par Dow Jones Newswires anticipaient un indice des services à 52,5 en mai et un indice du secteur manufacturier à 58,5.
Rebond rapide de l’économie américaine
Un nombre – indéfini - de dirigeants de la Réserve fédérale américaine sont apparus enclins à engager des discussions sur des changements à la politique monétaire de la banque centrale, du fait du rétablissement rapide de l'économie, montre le compte rendu de la réunion d'avril publié mercredi soir. Le Federal Open Market Committee, en charge de la politique monétaire des États-Unis, a opté pour le statu quo le 28 avril en prenant acte des progrès de la vaccination contre le COVID-19 et de la reprise de l'économie, tout en jugeant qu'il était trop tôt pour réduire son soutien à cette dernière. Mais plusieurs indicateurs suggérant une accélération de la hausse des prix ont depuis ravivé, sur les marchés financiers, la crainte de voir la banque centrale contrainte de resserrer sa politique plus rapidement qu'anticipé pour prévenir une poussée inflationniste durable.
Ce scénario a notamment favorisé la baisse de Wall Street et la remontée des rendements des emprunts d'État. Plusieurs participants ont suggéré que si l'économie continue d'afficher des progrès rapides vers les objectifs du FOMC, il pourrait être approprié à un moment donné lors des réunions à venir de commencer à discuter d'un projet pour ajuster le rythme des achats d'actifs, est-il écrit dans les "minutes" de la Fed. Il s'agit à ce jour de la référence la plus marquée indiquant un possible changement des mesures déployées par la Fed pour compenser l'impact de la crise sanitaire du coronavirus, même si des données publiées depuis pourraient déjà avoir fait évoluer le contexte.
Flambée des prix outre-Atlantique
Le rebond des créations d'emplois aux États-Unis a subi un coup de frein net et inattendu en avril, selon les statistiques officielles parues plus tôt ce mois-ci, soulignant que l'objectif de plein-emploi de la Fed était encore loin. Dans la foulée de la publication du compte rendu, Wall Street a poursuivi son déclin, tandis que les rendements des bons du Trésor américain à 10 ans ont progressé. Les dirigeants de la Fed ont promis par le passé de maintenir leur politique ultra-accommodante, estimant que la flambée inattendue des prix à la consommation le mois dernier est la conséquence de facteurs temporaires qui disparaîtront d'eux-mêmes. À leurs yeux, le marché de l'emploi a aussi besoin de davantage de temps pour remettre les Américains au travail.
Mais le compte rendu de la réunion du mois dernier met en exergue les difficultés de la Fed face aux défis accompagnant la réouverture complète de l'économie américaine après les perturbations provoquées par la crise sanitaire du coronavirus. Deux dirigeants de la banque centrale étaient ainsi déjà préoccupés par une possible hausse de l'inflation à des "niveaux indésirables" avant de constater que cela se produisait et de prévoir la réponse adaptée, montrent les minutes. Parallèlement, est-il écrit, de nombreux participants à la réunion d'avril ont noté les difficultés rapportées par les entreprises pour attirer des travailleurs en dépit du fort taux de chômage, une tendance que les dirigeants de la Fed estiment possiblement due à une vague de départs en retraite, aux craintes liées au coronavirus et aux problèmes liés aux gardes d'enfants, notamment.
Le gouverneur et l’inflation
Du côté des marchés on constate une plus forte volatilité due notamment aux craintes inflationnistes. Ces craintes ne sont pas un fantasme. Les prix à la production ont augmenté de plus de 6 % en Chine, qui est l’usine du monde. Ce qui va finir par se répercuter sur les produits assemblés en Europe ou aux États-Unis. D’autant plus que les taux de fret ont connu eux aussi une forte hausse, notamment depuis l’accident dans le Canal de Suez. "Il n'y a aujourd'hui aucun risque de retour durable de l'inflation en zone euro et donc il n'y a aucun doute que la politique monétaire de la BCE restera très accommodante pour longtemps", a pourtant affirmé le gouverneur de la Banque de France, membre du conseil des gouverneurs de la BCE, lors d'une conférence en ligne organisée par Le Cercle des Économistes.
François Villeroy de Galhau a jugé que le débat actuel sur un risque inflationniste lié à une forte reprise de l'activité à la suite de la crise due à la pandémie de Covid-19 agitait essentiellement les États-Unis, où la hausse des prix est nettement plus vigoureuse que dans la zone euro. Interrogé sur une éventuelle importation en Europe de ces tensions sur les prix observées outre-Atlantique, le gouverneur de la Banque de France a répondu : "Non, non. Nous sommes dans une situation différente, y compris (…) sur le cycle économique qui est plus avancé aux États-Unis et il y a des tensions temporaires sur certains (…) approvisionnements. L'expérience de toutes les reprises précédentes, c'est que ce sont des phénomènes qui se produisent mais qui se résolvent." Pourquoi avoir si peur d’une inflation, si elle est accompagnée d’une croissance durable. Ce combat contre l’inflation dure depuis quarante ans et est lié à la domination intellectuelle de l’école monétariste. Et pourtant il a entraîné une inflation irréelle des actifs financiers qui constitue l’un des instruments du creusement des inégalités !
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