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Yves de Kerdrel
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Emmanuel Macron instille un nouveau « En même temps »
par Yves de Kerdrel
Le Président de la République qui fait des élections régionales une répétition de l’élection présidentielle est reparti dans un nouveau « En même temps ». Aussi bien sur le plan économique, que sur le plan régalien, et au niveau international. C’est une stratégie qui lui a réussi pour accéder au pouvoir. Il n’est pas certain qu’elle soit aussi efficace pour s’y maintenir.
Cela fait donc cinq ans maintenant que nous entendons régulièrement dans la bouche du Chef de l’État l’idiome "en même temps" afin d’expliquer sa politique. Il a étrenné cette formule au début de l’été 2016 pour montrer qu’il était de gauche, mais qu’il était prêt "en même temps" à appliquer une politique de l’offre chère à la droite. Il a continué en allant au cours de l’été 2016 au Puy du Fou célébrer le roman national avant d’aller à Alger faire "en même temps" acte de repentance sur la période de la colonisation. Et il s’est posé en universaliste, disciple de Jacques Attali, expliquant que "la culture française n’existait pas" tout en célébrant sur le plan international la nécessité d’une alliance forte avec les États-Unis et avec l’Allemagne pour reconstruire l’Europe.
On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Il faut dire que cette stratégie langagière et programmatique lui a plutôt bien réussi. Puisque chacun pouvait ainsi "voir midi à sa propre porte". Et c’est ainsi que deux tiers des électeurs de François Fillon au premier tour de la présidentielle de 2017 n’ont pas eu d’états d’âme à glisser un bulletin "Macron" au second tour face à Marine Le Pen. Depuis, quels que soient les sondages – sauf pendant la pandémie – le socle le plus solide des Français accordant leur confiance au Chef de l’État sont des Républicains ou des anciens Républicains marchant dans le sillage d’Édouard Philippe.
En même temps jusqu’à Kigali
Ne serait-ce qu’au cours de la semaine passée, le locataire de l’Élysée s’en est donné à cœur joie avec cette formule. À la suite des récents attentats commis en France, notamment par des immigrés radicalisés, il a expliqué qu’il fallait une politique d’immigration plus protectrice des intérêts français, pendant que son Ministre Gérald Darmanin faisait du Sarkozy, voire du Ciotti sur ce sujet. La veille encore il expliquait pourtant en Afrique que l’immigration africaine était une chance pour la France.
Idem sur la responsabilité de notre pays dans le drame du Rwanda qu’il a reconnue sans difficulté tout en déclarant que pas un soldat français n’avait participé à cet atroce génocide – ce qui est d’ailleurs la vérité historique. Idem enfin sur la situation économique où il a laissé Bruno Le Maire annoncer que la sortie de crise sanitaire allait obliger à retirer petit à petit les perfusions d’aides de toutes sortes mais "en même temps" qu’il en rajoutait pour 20 milliards d’euros non budgétés.
Une stratégie de candidat venu de nulle part
Lorsqu’on est un candidat "sorti de nulle part", qui n’a jamais participé à la moindre élection et qui ne s’est jamais frotté au peuple français, on comprend que cette stratégie du "caméléon" qui parle à tout le monde ait si bien fonctionné et lui a permis de se distinguer de candidats très clivants comme ce fut le cas en 2017. Et surtout de tirer un trait sur le quinquennat de François Hollande marqué par tant d’ostracisme à l’égard de la droite, du patronat ou de son prédécesseur.
La situation dans laquelle il est aujourd’hui est différente. Il a passé quatre années à l’Élysée. Il a fait des heureux, notamment "les premiers de cordée", le patronat, et les proeuropéens (dont WanSquare fait partie). Il a aussi fait des déçus, notamment les écologistes, mais aussi la France des classes moyennes qui n’est plus assez aisée pour vivre correctement et qui travaille trop pour bénéficier de la politique d’assistanat, la France des campagnes, abandonnée au profit de celle des métropoles et la France "des traditions" ou "du terroir" qui a du mal avec la notion de progrès biologique, scientifique, numérique ou même éthique.
Le courage de la nuance
Dans une période marquée par l’accroissement inconsidéré de la violence dans les déclarations, dans les relations entre personnes parfois proches, dans les prises de position – souvent outrancières et définitives – cet "en même temps" n’est pas non plus déplaisant à entendre. Il fait écho au livre récemment publié par Jean Birnbaum au Seuil et joliment titré "le courage de la nuance".
Néanmoins il n’est pas certain que l’époque réclame ce permanent "entre-deux". Comme c’est le cas actuellement dans le duel entre la justice et la police et entre Éric Dupond-Moretti et Gérald Darmanin. Comme c’est le cas aussi dans cette sortie de crise sanitaire où les terrasses sont rouvertes depuis plus de dix jours, mais doivent être évacuées à 21 h 00. Et l’on pourrait, là encore, multiplier les exemples à l’infini.
Une énorme demande d’autorité
Cet "En même temps" qui revient en force à moins d’un an de l’élection présidentielle peut aussi être considéré par beaucoup de Français comme une absence de leadership de la part de celui qui est chargé de tracer la voie des cinq années à venir. On ne retrouve pas pareil comportement chez un chef d’État pourtant modéré, comme Joe Biden, qui appelle cependant "un chat, un chat" que ce soit pour qualifier la situation intérieure des États-Unis que pour évoquer le comportement de Vladimir Poutine.
Voilà pourquoi dans tous les sondages, on constate une énorme demande d’autorité. Et quand les Français parlent d’autorité, ils visent moins le commissariat de leur quartier – qui n’a pas le droit de répliquer aux tirs de mortier alors qu’il a le monopole de la violence légitime – que celui qui est au sommet de l’état et qui ne parvient pas à faire en sorte que les forces de sécurité soient respectées tout en encourageant Éric Dupond-Moretti – surnommé "Acquitator" - à faire voter une loi qui bat tous les records de laxisme en matière de politique pénale.
Un gain de popularité auprès des jeunes
Il reste qu’à un an de ce scrutin majeur, les sondages sont loin d’être défavorables à Emmanuel Macron. Une récente enquête Harris Interactive donne la cote de confiance du chef de l'État en hausse de deux points au mois de mai. Selon ce sondage, Emmanuel Macron gagne en popularité auprès de la jeunesse. Le président de la République a gagné 8 points auprès des jeunes pour atteindre 63 %, selon ce baromètre de la confiance politique publié vendredi, qui établit un lien entre ces chiffres et la diffusion dimanche dernier d'une émission à l'Élysée avec McFly et Carlito.
"Jamais le niveau de confiance de la part de cette frange de population n'a été aussi élevé", a assuré Jean-Daniel Lévy, directeur délégué d'Harris Interactive. Cette évolution positive ne peut pas être uniquement imputée à l'échange avec les youtubeurs mais on ne peut considérer que 10 millions de vues en 24 heures soit sans effet. Le Premier ministre Jean Castex reste, quant à lui, stable à 40 % dans ce sondage réalisé en ligne du 25 au 27 mai auprès de 1 025 personnes. Au sein du gouvernement, le ministre de l'Économie Bruno Le Maire est celui qui a le taux de confiance le plus élevé à 47 %, juste devant sa collègue de la Culture Roselyne Bachelot à 46 % et Jean-Yves le Drian à 46 %.
La stratégie perdante de l’Élysée dans les Hauts-de-France
S’agissant des élections régionales, plusieurs sondages ont été publiés ces derniers jours avec comme point d’orgue l’arrivée nettement en tête de Thierry Mariani (rassemblement national) en PACA. Après plusieurs jours de polémiques, Les Républicains ont finalement décidé de soutenir la liste de Renaud Muselier, à condition qu'il n'y ait aucun accord, à quelque niveau que ce soit, avec LaRem. Néanmoins, quelle que soit la configuration, la liste du Rassemblement national, menée par Thierry Mariani, arrive en tête.
Le scrutin des Hauts-de-France sera particulièrement observé car l’Élysée a mobilisé cinq ministres – dont l’une, Agnès Pannier Runacher ne dispose pas de domicile dans la région – de manière à essayer de faire battre Xavier Bertrand ou du moins "d’acheter son silence" en se désistant pour lui au second tour. Il arrive nettement en tête au premier tour comme au second, même dans le cas d’une quadrangulaire avec maintien de la liste de LaRem. Et les habitants de la région portent un regard très favorable sur son bilan.
Contraction de l’économie française au premier trimestre
Au chapitre économique la principale surprise vient du fait que l'économie française a finalement poursuivi sa contraction au premier trimestre, avec un recul de 0,1 % du produit intérieur brut qui vient tempérer les espoirs de rebond qu'avait suscités la première estimation de l'Insee, qui faisait état le mois dernier d'une progression de 0,4 % de la richesse nationale. L'économie française a donc enregistré en début d'année une deuxième contraction consécutive, après un recul de 1,5 % du PIB au quatrième trimestre qui avait suivi le franc rebond de 18,5 % l'été dernier.
En ce début d'année 2021, le PIB de la France est ainsi resté 4,7 % en deçà de son niveau du quatrième trimestre 2019, dernier trimestre avant l'émergence de la crise sanitaire liée à la pandémie de COVID-19. L'acquis de croissance pour l'ensemble de 2021, à savoir l'évolution du produit intérieur brut si l'activité stagnait complètement au cours des trois derniers trimestres de l'année, s'établit à 3,5 % alors que le gouvernement table sur une progression de 5 % du PIB pour l'année en cours. Par rapport à la première estimation publiée fin avril, la contribution à la croissance de la demande intérieure finale a été revue en nette baisse (0,1 point contre 0,9 point précédemment), tandis que celle des variations de stocks a été plus légèrement réévaluée (0,2 point contre 0,0 point en première estimation).
En attendant le verdict de la BCE le 10 juin
Malgré tout au Medef comme à l’Afep, les remontées du terrain font ressortir un climat meilleur que prévu, mais entravé par des pénuries de matières premières, voire de main-d’œuvre. De son côté, l'économie de la zone euro a atteint un point d'inflexion et la hausse récente des coûts d'emprunts reflète l'amélioration des fondamentaux, a confié à Reuters Isabel Schnabel, membre du directoire de la Banque centrale européenne. À l'approche de la réunion de politique monétaire du 10 juin, au cours de laquelle la BCE doit se prononcer sur le rythme à venir de ses achats d'obligations face à l'urgence pandémique, de nombreux décideurs de l'institution ont pris la parole pour réclamer le maintien d'une politique monétaire accommodante afin de ne pas enrayer la croissance. Isabel Schnabel, qui est responsable des opérations de la BCE sur les marchés financiers, dit pour sa part ne pas s'inquiéter de la hausse des taux nominaux en soulignant qu'elle était à prévoir et que les conditions de financement demeurent favorables.
La zone euro est en train d'émerger d'une récession en double creux et son économie devrait croître de plus de 4 % cette année grâce au réveil du secteur des services, durement touché par les effets du COVID-19. Il lui faudra cependant encore un an environ pour retrouver ses niveaux d'avant la crise sanitaire. L'amélioration de l'économie s'est reflétée dans la hausse des rendements des emprunts d'État : celui du Bund allemand à 10 ans a touché ce mois-ci un pic d'un an autour de -0,08 % avant de s'apaiser et évoluait vendredi autour de -0,164 %. Cette hausse est intervenue malgré le rachat par la BCE de près de 100 milliards d'euros de dette chaque mois et les investisseurs craignent que tout signe d'un retrait de son soutien par l'institut d'émission provoque un choc violent sur le marché obligataire. Tout en relativisant ce risque, Isabel Schnabel rejette les appels des partisans, au sein de la BCE, d'une stricte orthodoxie budgétaire en faveur d'une réduction progressive de son Programme d'achats d'urgence face à la pandémie (PEPP), d'un montant total de 1 850 milliards d'euros.
Belles victoires pour SCOR et Total
En matière de business il faut souligner deux victoires de grosses sociétés du CAC 40 contre des actionnaires minoritaires ou activistes. D’abord le président de SCOR qui avait été attaqué au pénal par les nouveaux avocats de Covéa a reçu le soutien de l’AMF. Le groupe mutualiste avait porté plainte pour "manipulation de cours" sur des opérations concernant le titre SCOR à l’automne 2018. L’AMF a désavoué, par la voix de son collège, donc sa plus haute autorité, Covéa et ses plaideurs donnant ainsi raison à Denis Kessler. Tout cela à quarante jours d’un procès pénal qui concerne Thierry Derez et Covéa pour "abus de confiance" après avoir utilisé des documents confidentiels communiqués aux administrateurs de SCOR.
L’autre victoire est celle remportée par Total contre les activistes climatiques qui avaient incité les actionnaires à voter contre la stratégie de décarbonation du groupe qui vise à ne plus émettre de gaz à effet de serre en 2050. Bien que le groupe pétrolier ne bénéficie pas de grands actionnaires, toutes les résolutions ont été approuvées, y compris le changement de nom de Total en TotalEnergies et la prolongation du mandat de Patrick Pouyanné.
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