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Yves de Kerdrel
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La guerre rebat les cartes de la présidentielle
par Yves de Kerdrel
L’agression de l’Ukraine par la Russie, après le jeu de dupes de Vladimir Poutine, constitue un mauvais point pour les deux candidats d’extrême-droite, Marine Le Pen et Éric Zemmour qui vantent la politique du dictateur russe. Mais elle peut aussi gêner le Chef de l’État, d’abord dans la gestion de sa candidature, mais aussi en témoignant de l’échec de sa diplomatie, alors qu’il est Président de l’Europe.
Rien ne se passe jamais comme prévu. Il y a un an personne n’attendait la candidature d’Éric Zemmour aujourd’hui crédité par quelques sondages de 16 %, ce qui ferait de lui le candidat de second tour susceptible d’affronter le Chef de l’État. Il y a six mois personne n’imaginait Valérie Pécresse en égérie d’une droite libérale portant un discours un peu trop droitier. Et c’est pourtant le cas. Enfin, il y a quelques semaines on disait Jean-Luc Mélenchon au bout du rouleau, siphonné par le communiste Fabien Roussel. Et le voilà qui ressuscite, tel Lazare, au point de talonner maintenant Valérie Pécresse.
Mais qui aurait pu penser que la semaine où Emmanuel Macron avait prévu d’annoncer enfin sa candidature, on assisterait à l’invasion de l’Ukraine par l’infanterie, l’artillerie et les blindés russes, grâce à une réserve de 200 000 hommes massés aux frontières de ce pays depuis quelques semaines. Avec à la clé une guerre éclair qui permet d’ores et déjà à Vladimir Poutine d’appeler l’armée ukrainienne à prendre le contrôle politique du pays. De manière qu’il puisse ensuite, sinon la mettre sous sa coupe, du moins la Finlandiser.
Un piètre bilan international pour Macron
Depuis quelques semaines cette issue paraissait inéluctable. Et pour une fois les services de renseignement américains – qui ont largement failli dans un passé récent – ne s’étaient pas trompés. Ils ne se sont trompés ni sur les intentions du Chef du Kremlin, ni sur son calendrier. Il faut dire qu’ils ont su le pousser à l’acte en ne cessant d’agiter le chiffon rouge – absurde – de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN.
Malgré tout on a vu Emmanuel Macron jouer seul un jeu diplomatique difficile à déchiffrer. Avec son aller-retour "théâtral" et bien inutile à Moscou, puisque Poutine avait déjà pris sa décision d’envahir l’Ukraine. Puis lundi dernier avec l’annonce d’un sommet Biden-Poutine, aussitôt démentie par le Kremlin. Que le Président de l’Union Européenne pour six mois se démène pour éviter la guerre en Europe, quoi de plus normal. Mais on ne peut pas dire que son action a été fructueuse et surtout adroite. À aucun moment il n’a porté une voix "européenne". Et pour cause, la coalition allemande n’était pas en phase avec sa posture. De fait il n’est apparu que comme le "missi dominici" des Américains. Mais d’Américains qui avaient déjà enterré tout espoir de paix.
Les candidats d’extrême-droite affaiblis par leurs amitiés pro russes
Après l’échec de la France au Mali où elle a subi un revers cuisant au point de devoir retirer 1 500 hommes qui vont être redéployés… en Roumanie - pas loin de l’Ukraine, mais chez un pays membre de l’OTAN - ces maladresses, ajoutées à la volonté permanente d’Emmanuel Macron de tenir à l’écart, tant Jean-Yves Le Drian que Bruxelles, montrent qu’aussi doué qu’il soit, il n’a pas la stature internationale d’un Dominique de Villepin, d’un Nicolas Sarkozy, d’un Jacques Chirac ou d’un François Mitterrand (malgré l’erreur historique de ce dernier d’aller en Allemagne de l’Est deux mois avant la chute du Mur de Berlin).
Mais entre ces questions internationales qui entraînent des combats à trois heures d’avion de Paris et les problèmes de pouvoir d’achat des Français, il y a un grand fossé. Et on voit mal comment le "passif" international d’Emmanuel Macron pourrait jouer contre lui lors des élections présidentielles à venir. Au contraire, ceux qui semblent avoir le plus à perdre de ces derniers évènements ce sont les deux candidats d’extrême-droite, soit parce qu’ils dépendent financièrement d’intérêts russes, soit parce qu’ils ont toujours soutenu la politique expansionniste de Poutine. Quant à Valérie Pécresse elle court seulement le risque de se voir rappeler les liens de François Fillon avec des oligarques proches du Kremlin. Même si ce dernier a démissionné vendredi de tous ses mandats dans des sociétés russes.
Un premier rassemblement samedi prochain pour Macron
Il reste que ce conflit, et sa gestion au jour le jour, voire à la minute, la minute, ne facilitent pas l’entrée en campagne d’Emmanuel Macron. Celle-ci était programmée pour la fin de la semaine passée. Mais de fait, il a dû reporter son annonce. Comme il s’est fait représenter au dîner du CRIF, par Jean Castex, et par Brigitte Macron, alors que Valérie Pécresse et Xavier Bertrand y portaient la voix de nos liens avec la communauté juive et avec Israël.
L’équipe de campagne d’Emmanuel Macron a toutefois communiqué sur un premier rassemblement qui se déroulera à Marseille, samedi prochain le 5 mars, au Parc Chanot. Là même où lors de la campagne de 2017, il avait tenu son premier grand rassemblement. On connaît l’affection d’Emmanuel Macron pour Marseille et pour l’OM de même que les efforts et les milliards qu’il a consacrés à la cité phocéenne. Ce choix marque aussi la volonté de s’éloigner du Paris élitiste auquel il a été forcément assimilé au cours des cinq dernières années.
Peut-être une déclaration de candidature mercredi
Selon certains membres de son équipe de campagne, il pourrait ne pas faire acte de candidature ou du moins faire de ce premier rassemblement le lieu de l’annonce de sa candidature. Selon d’autres il devrait maintenant attendre la fin du conseil des ministres de mercredi prochain pour communiquer sur sa candidature. Une chose est certaine il ne peut pas se contenter d’un mail ou d’un fax à l’AFP comme Lionel Jospin en 2002.
Une rumeur a couru cette semaine sur une hypothétique dissolution de l’Assemblée nationale, qui a fini sa législature vendredi. L’intérêt, pour le Chef de l’État de procéder à une telle opération serait d’avancer d’un mois la date des élections législatives qui suivront les élections présidentielles. Car la constitution impose un délai minimum de huit semaines qu’il trouve trop long. En fait le raccourcissement de ce délai serait destiné à éviter à Édouard Philippe et à son parti Horizons d’avoir le temps de mener une campagne efficace. Ce qui pourrait faire de lui un parti charnière au sein de la future majorité présidentielle. Et à défaut d’être un faiseur de rois, de devenir un faiseur de lois.
Le calvaire de Valérie Pécresse
Du côté de Valérie Pécresse, le calvaire entamé avec son rassemblement raté du Zénith se poursuit. L’émission de BFM cette semaine ne lui a pas permis de remonter la pente. D’autant que les questions d’un des animateurs ont été très agressives. À tel point que BFM TV a été obligé de se justifier. Mais surtout la candidate a vécu une très mauvaise séquence avec la publication d’une enquête de Libération montrant que sa désignation lors du vote électronique du Congrès des Républicains était en partie le résultat du suffrage d’électeurs morts, inconnus au bataillon et même d’un chien.
Naturellement ce "papier" a créé un certain trouble au sein de son quartier général. Michel Barnier ne fait plus campagne pour elle. Éric Ciotti est à peine visible. Les seuls à battre l’estrade sont Philippe Juvin et Xavier Bertrand. Même si certains sondages donnent maintenant la candidate des Républicains nettement derrière Marine Le Pen et Éric Zemmour, les caciques de son équipe continuent de penser que la guerre en Ukraine et l’agressivité de Poutine peut rebattre les cartes à droite.
Pas de soutien de Nicolas Sarkozy
Les émissaires se multiplient auprès de Nicolas Sarkozy, qui était la semaine passée en vacances familiales à Louxor – d’où il est rentré précipitamment pour un entretien avec Emmanuel Macron sur la situation internationale – afin qu’il apporte publiquement son soutien à Valérie Pécresse. Mais selon nos informations, il n’est pas question pour l’ancien Chef de l’État de prendre position pour la candidate des Républicains. Car il souhaite rester une figure tutélaire pour l’ensemble des Français.
Au quartier-général de la candidate d’aucuns la poussent beaucoup à simplifier son programme et à axer son discours sur seulement deux ou trois mesures qui ont été approuvées par les sondages qualitatifs, comme le rachat des heures de RTT. Le problème de Valérie Pécresse tient toujours, pour une bonne part, à son entourage proche qui se déchire dans des querelles sans fin et à une mauvaise programmation des interventions calées par Patrick Stefanini, son directeur de campagne.
Quelles conséquences économiques pour cette guerre ?
Bien sûr cette guerre aux confins de l’Europe va avoir des conséquences économiques. Il serait fou de penser que ce conflit ne va pas affecter certains secteurs d’activité. À commencer par l’énergie. L'économiste en chef de la Banque centrale européenne, Philip Lane, a déclaré que le conflit en Ukraine pourrait réduire de 0,3 à 0,4 point de pourcentage la croissance économique de la zone euro cette année. Ce scénario central a été présenté par Philip Lane lors de la réunion informelle du Conseil des gouverneurs jeudi à Paris, quelques heures après l'invasion de l'Ukraine par l'armée russe.
Philip Lane a aussi présenté un scénario plus sombre dans lequel le produit intérieur brut de la zone euro serait amputé de près de 1 % et un plus bénin dans lequel les événements en Ukraine n'auraient aucun impact sur la croissance, ce que nos sources ont jugé improbable. Selon nos informations Philip Lane présentera des prévisions plus précises pendant la réunion de politique monétaire du 10 mars, lors de laquelle le Conseil est censé décider de l'avenir du Programme d'achats d'actifs (APP) de la BCE. L'institution de Francfort a jusqu'à présent déclaré qu'elle cesserait ces achats après mars. Philip Lane n'a pas présenté de nouvelles prévisions d'inflation mais a déclaré jeudi que la prévision 2022 serait revue en nette hausse, en laissant entendre que les estimations les plus lointaines resteraient sous l'objectif de 2 % que s'est fixé la BCE.
La question énergétique
Le principal impact de ce conflit a été constaté immédiatement sur les prix de l’énergie. Les cours du brut ont bondi jeudi, celui du Brent dépassant les 100 dollars le baril pour la première fois depuis 2014, après l'attaque de Moscou contre l'Ukraine, qui vient exacerber la crainte qu'une guerre en Europe puisse perturber l'approvisionnement énergétique mondial. La Russie, deuxième plus grand producteur mondial de pétrole, a pour principal client l'Europe qui dépend par ailleurs de Moscou à hauteur de 35 % pour le gaz naturel.
Ce n'est pas seulement le risque géopolitique qui pose un problème, mais la tension supplémentaire sur l'offre, a déclaré l'économiste Howie Lee. L'offre de pétrole russe risque de disparaître du jour au lendemain en cas de sanctions et l'Organisation des pays exportateurs de pétrole ne pourra pas produire assez rapidement pour combler le manque énorme. Le Japon et l'Australie ont annoncé ce jeudi qu'ils étaient prêts à puiser dans leurs réserves de pétrole, avec d'autres pays membres de l'Agence internationale de l'énergie, en cas de baisse de l'offre mondiale liée aux hostilités en Ukraine. Le Brent va probablement rester à plus de 100 dollars jusqu'à ce que des sources d'approvisionnement alternatives significatives soient disponibles. Les analystes mettent également en garde contre la pression inflationniste d'un pétrole à 100 dollars sur l'économie mondiale, en particulier pour l'Asie, qui importe la majeure partie de ses besoins énergétiques.
Le dilemme des sanctions
Les sanctions économiques occidentales pour punir la Russie de son invasion de l'Ukraine constituent un nouvel ensemble d'aléas supplémentaires sur une économie mondiale déjà contrariée par la pandémie de coronavirus. La tentative d'exclure du système commercial des pans entiers de la onzième économie mondiale - et fournisseur d'un sixième de tous les produits de base - n'a pas de précédent à l'ère de la mondialisation. Les sanctions dévoilées jusqu'à présent toucheront les activités des banques russes en dollars, euros, livres et yens. Les restrictions américaines aux exportations restreindront l'accès de la Russie à l'électronique et aux ordinateurs tandis que les capitales européennes peaufinent des contrôles et des mesures similaires à l'exportation pour cibler les secteurs de l'énergie et des transports.
Pour l'instant, les sanctions ne condamnent pas l'économie russe à quoi que ce soit comme l'isolement : le gaz dont dépend l'Europe continuera à couler. Mais d'autres mesures punitives restent possibles, tandis que le chaos du conflit et les contre-mesures envisagées par Moscou rendent probable un certain découplage de l'économie russe et de ses énormes ressources. Oxford Economics a déclaré qu'il prévoyait désormais une inflation mondiale cette année à 6,1 %, contre 5,4 %, citant l'impact des sanctions, la perturbation des marchés financiers et la hausse des prix du gaz, du pétrole et des denrées alimentaires. Bien que cela aggrave les inquiétudes liées au coût de la vie, Oxford a réduit ses prévisions de croissance de la production mondiale d'un modeste 0,2 point à 3,8 % cette année et de seulement 0,1 point à 3,4 % en 2023. Des changements structurels plus profonds dépendront de la façon dont l'impact des sanctions se manifestera dans le temps, notamment dans les domaines des matières premières, de l'énergie et de la finance.
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