éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Flottement à tous les étages
par Yves de Kerdrel
Une semaine après la réélection d’Emmanuel Macron, les lumières de la fête sont bien éteintes. Il n’y a pas eu plus de 24 heures d’état de grâce. Jean-Luc Mélenchon le sait bien qui prépare une Union Populaire susceptible d’avoir 150 députés. À droite l’issue est plus incertaine. Quant au futur gouvernement il ne sera formé que dans une semaine, lorsqu’un Premier Ministre aura été trouvé. Un locataire de Matignon qui accepte d’être un simple « collaborateur ».
Emmanuel Macron a beau avoir battu tous les records en tant que Président de la République réélu à 44 ans, sans avoir eu à affronter une cohabitation, il n’a pas le droit au moindre état de grâce. Mercredi dernier alors qu’il déambulait sur le marché de Cergy, un passant a jeté en sa direction un sac de tomates cerises. Ce qui montre à quel point la fonction qu’il incarne est aujourd’hui complètement désacralisée. Ou bien que sa réélection n’est pas le résultat d’un vote d’adhésion.
Nous ne souscrirons pas aux commentaires, quelquefois indignes, que l’on a pu entendre dimanche soir dernier après l’annonce de sa victoire, de la part de journalistes ou de politiques qui le qualifiaient de "président illégitime". Non, Emmanuel Macron a été élu – largement élu – et tous ceux qui rapportent le nombre de voix qu’il a engrangées au nombre d’inscrits pour montrer qu’il n’y a pas eu d’enthousiasme sur son nom mettent en danger une démocratie française déjà bien malade. Encore quelques déclarations de ce type, et des Français marcheront sur l’Élysée ou l’Assemblée nationale, comme quelques Américains ont fracassé les portes du Capitole, alors que les membres du Congrès s’apprêtaient à entériner la victoire de Joe Biden.
L’inquiétant sondage post-électoral
Une fois cela rappelé, c’est inquiétant de voir un mandat commencer par un tel manque d’enthousiasme des Français. Un sondage publié mercredi dernier par Elabe est même allé plus loin en révélant que 55 % des Français considèrent que la réélection d’Emmanuel Macron est une mauvaise chose pour le pays. Le Président de la République entame son nouveau mandat avec un niveau de défiance plus faible qu’à la fin et à la moitié de son premier mandat, mais à un niveau plus important que celui mesuré un an après le début de son mandat (52 % en avril 2018).
Autre symptôme inquiétant : une majorité de Français (68 %) pense qu’Emmanuel Macron ne changera pas de style et de méthode pour son second quinquennat. Et pourtant l’intéressé a déclaré dimanche dernier que "cette ère nouvelle ne sera pas dans la continuité des cinq ans qui s’achèvent mais l’invention collective d’une méthode refondée". Par ailleurs 57 % des Français estiment qu’Emmanuel Macron ne mènera pas une politique écologique pendant son prochain quinquennat, contrairement aux engagements pris lors de son discours de Marseille.
Une vingtaine de Républicains vont faire allégeance à Macron
Enfin 61 % des Français estiment préférable qu’il y ait une majorité de députés opposés à Emmanuel Macron, contre 39 % une majorité favorable au Président réélu. Ce souhait d’une majorité opposée à l’Assemblée est majoritaire au sein de toutes les catégories de population. Il est particulièrement important au sein des catégories populaires (69 %).
Naturellement à l’Élysée, dès lundi dernier, on travaillait d’arrache-pied sur la carte électorale afin de déterminer la meilleure stratégie pour avoir une majorité acquise au Président. Le patron du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, Damien Abad, a été reçu à plusieurs reprises à l’Élysée. Il serait prêt à passer avec armes et bagages et une vingtaine de députés dans la nouvelle majorité, suivant en cela les conseils de Nicolas Sarkozy. Même si chez LR on continue de juger impensable de gouverner avec quelqu’un que le parti a critiqué pendant cinq ans.
Le refus de Véronique Bédague pour Matignon
En dehors de cela, le Chef de l’État, aidé par Alexis Köhler, cherche avec difficulté un nouveau premier ministre "ayant une fibre sociale, environnementale et productive" et si possible une femme. D’où la rumeur insistante qui a couru toute la semaine concernant le choix de Véronique Bédague, actuelle numéro un bis du groupe immobilier Nexity, mais surtout ancienne directrice de cabinet de Manuel Valls, et qui avait dû mouiller la chemise face aux frondeurs sur la loi El-Khomri.
Selon le Parisien elle a été reçue en milieu de semaine par Alexis Köhler lors d’un entretien au cours duquel Emmanuel Macron a passé une tête. Cette techno, ancienne de la Ville de Paris, est très appréciée des milieux patronaux bien qu’elle ait toujours assumé son engagement à gauche. Depuis peu elle s’intéresse beaucoup à la ville durable et bas carbone. Ce qui permettrait de cocher la case "environnementale". Le seul hic, c’est qu’elle a une forte personnalité, capable de dire non au Chef de l’État. Or ce dernier a pris goût, avec Jean Castex, à avoir un premier ministre transparent. Et il souhaiterait continuer à gouverner seul avec un locataire de Matignon cornaqué de près par Nicolas Revel, en qualité de directeur de cabinet. Selon des informations obtenues par ses proches hier, Véronique Bédague a finalement décliné après une longue réflexion.
Des surprises pour le futur gouvernement
De fait, la démission de Jean Castex qui était attendue demain, n’interviendra pas avant une semaine, voire dix jours, l’investiture du Président réélu pouvant intervenir le 13 mai, date de la fin de son premier mandat. Pour le reste on ignore tout. Certains voient Bruno Le Maire quitter l’Économie pour l’Éducation Nationale ou le Quai d’Orsay, Éric Lombard, le patron de la Caisse des Dépôts arriver à Bercy, et Gabriel Attal, obtenir le budget. D’autres voient Jean-Yves Le Drian et Florence Parly sortis du gouvernement. De même que Julien Denormandie qui pourrait intégrer le secrétariat général de l’Élysée avec un Alexis Köhler obtenant un maroquin.
L’Élysée a approché Michel Denisot afin qu’il se présente aux législatives afin d’accéder ensuite au gouvernement dans la perspective des Jeux Olympiques de 2024. Il y aurait davantage de portefeuilles pour des personnalités de droite qui ont rallié la majorité présidentielle, comme Arnaud Robinet le maire de Reims ou Jean Rottner le patron de la région Grand-Est. Et puis sans doute beaucoup de surprises à l’instar de la nomination de Dupont-Moretti à la justice.
Un Bad-Godesberg à l’envers
L’évènement politique qui est peut-être en train de se dérouler c’est de voir le Parti Socialiste rejoindre l’Union Populaire de Jean-Luc Mélenchon dans le cadre des législatives. Un rassemblement qui compterait également les verts et les socialistes. Plusieurs ex- "éléphants" du Parti de François Mitterrand sont montés au créneau pour crier au loup, comme Stéphane Le Foll, François Hollande, Anne Hidalgo ou Jean-Christophe Cambadélis. Mais cela ne semble pas émouvoir Olivier Faure, le patron du PS.
Cela signifiera un "Bad-Godesberg" à l’envers, symptôme d’une France qui accepte de moins en moins bien l’économie de marché, son avenir au sein d’une Europe prospère, et un système capitaliste qui a pourtant montré son efficacité. Pour mémoire, rappelons que le programme de Bad-Godesberg servit au Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) entre 1959 et 1989. Voté en 1959 dans la ville de Bad-Godesberg (à côté de Bonn) il marque une rupture avec les programmes officiels antérieurs du parti, et certains des principes qu'il énonce sont encore en vigueur. Pour la première fois, le SPD abandonne formellement les idées d'inspiration marxiste. Il reconnaît l'économie de marché et se dit lié au peuple entier, non aux seuls travailleurs.
Mélenchon, futur leader de l’opposition
Si ce grand mouvement de gauche aboutit, on peut penser qu’il obtiendra au moins une centaine de députés, voire beaucoup plus, compte tenu de la dynamique électorale du leader de la France Insoumise, de l’implantation territoriale du Parti Socialiste, du Parti Communiste et même des Verts. Et de fait, il constituera l’opposition au programme libéral, progressiste et européen décliné par Emmanuel Macron pendant sa très courte campagne électorale.
S’agissant du Rassemblement National, c’est plus compliqué. Ce n’est pas parce que Marine Le Pen est arrivée en tête dans 18 000 communes au second tour, et dans 20 000 communes au premier tour que le mode de scrutin des législatives va lui permettre d’envoyer un bataillon de députés à l’Assemblée. En revanche elle peut espérer une trentaine de parlementaires, et au maximum une cinquantaine, en fonction d’une abstention que l’on prévoit déjà très forte pour les 12 et 19 juin prochains.
Croissance zéro au premier trimestre
Au chapitre économique, la croissance de l'économie française a marqué le pas au premier trimestre, avec une stagnation inattendue du produit intérieur brut sous l'effet d'un net recul de la consommation des ménages dans un contexte d'inflation record, alors que le pouvoir d'achat s'annonce comme une question centrale pour le début du deuxième mandat d'Emmanuel Macron. Selon les premiers résultats publiés vendredi par l'Insee, le PIB de la France est resté stable sur la période janvier-mars par rapport au trimestre précédent, soit un net ralentissement par rapport à la croissance de la fin d'année 2021, revue à +0,8 % (contre +0,7 % auparavant).
Ce chiffre porte l'empreinte des deux chocs exogènes (le COVID avec Omicron en janvier, puis la guerre en Ukraine qui a renforcé l'inflation) qui se sont conjugués pour faire baisser nettement la consommation des ménages. Si ce fléchissement de la croissance était attendu au vu du contexte, il s'avère plus marqué que prévu. Les économistes interrogés par Reuters anticipaient en moyenne une croissance de 0,3 %, tout comme l'Insee dans sa dernière note de conjoncture, publiée en mars. De son côté, la Banque de France tablait sur une progression de 0,25 % du produit intérieur brut de la France pour le premier trimestre 2022.
Des mesures rapides pour le pouvoir d’achat
L'inflation, qui vole de record en record ces derniers mois, a connu une accélération plus forte que prévu ce mois-ci, et la progression de l'indice des prix à la consommation harmonisé selon les normes européennes a atteint un niveau record de 5,4 % selon l'estimation publiée vendredi par l'Insee. Dans ce contexte, la question du pouvoir d'achat, déjà l'un des thèmes majeurs de la campagne présidentielle, sera probablement également au cœur de la campagne en vue des élections législatives. Le seul point positif est que l'économie française est moins exposée au conflit en Ukraine que la plupart des pays de la zone euro, notamment l'Allemagne.
Emmanuel Macron a précisé que les premières mesures du futur gouvernement seraient consacrées en priorité au soutien au pouvoir d'achat, avec une réindexation sur l'inflation des pensions de retraite, l'entrée en vigueur d'un chèque alimentaire et un nouveau dispositif plus ciblé destiné à remplacer la remise gouvernementale de 18 centimes par litre d'essence appliquée automatiquement dans les stations-service en France.
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