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Yves de Kerdrel
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Cafouillage dangereux
par Yves de Kerdrel
A mi mandat, le Chef de l’État voit sa popularité retomber de nouveau, sous l’effet des cafouillages auxquels donne lieu la préparation de la réforme des retraites. En revanche sur le plan international il continue de dominer la situation avec sa déclaration courageuse sur la « mort » de l’Otan, sur le risque de disparition de l’Europe et sur l’aberrant critère de Maastricht de 3 % du PIB.
Il y a trois jours, le 7 novembre, avant d’élever Jean-Paul Belmondo à la dignité de Grand Officier de la Légion d’Honneur dans la salle des fêtes de l’Élysée, le Président de la République avait juste marqué d’une pierre blanche cette journée qui marquait la fin de la première moitié de son mandat. Il a été élu, en effet, le 7 mai 2017. Et désormais chaque geste qu’il fait, chaque posture qu’il acquiert ou chaque déclaration qu’il entonne sont marqués par la perspective des élections d’avril-mai 2022 où il devra, sans doute affronter le Front National. Comme l’a montré dimanche dernier le sondage pathétique du Journal du Dimanche attribuant 45 % des voix au second tour à une Marine Le Pen qui ne cesse de grignoter du terrain.
Tout cela explique la séquence que nous avons vécue cette semaine sur les 20 mesures pour lutter contre l’immigration. Des mesures très hétéroclites qui vont de l’instauration de quotas – mais sans y inclure les besoins des entreprises – au renforcement des effectifs de l’Ofpra et à des dispositions pour limiter l’immigration sanitaire sans remettre en cause l’Aide Médicale d’État instaurée par Lionel Jospin il y a une vingtaine d’années et qui sert de pompe aspirante à une immigration clandestine. Ces mesures, contrairement à ce qui était redouté, n’ont pas provoqué de concours de vertu au sein de la République en Marche. Notamment parce qu’elles s’attaquent davantage à l’immigration officielle qu’à l’immigration clandestine. Or c’est elle qui pose un problème. Y compris de sécurité. Puisque les auteurs de l’attentat du Bataclan – que nous commémorerons dans quelques jours – en étaient issus.
La colère d’Édouard Philippe
S’il n’y a pas eu de couac sur la question migratoire, en revanche, la réforme des retraites a donné lieu à un gros cafouillage entre les déclarations du haut-Commissaire, Jean-Paul Delevoye, qui a dénoncé la fameuse "clause du grand-père" qui réserve les effets de la réforme aux entrants sur le marché du travail, alors qu’une semaine plus tôt, Emmanuel Macron, lui-même avait fait part de son intérêt pour cette formule. Emmanuel Macron et Édouard Philippe ont donc profité du Conseil des ministres organisé jeudi 7 novembre pour exprimer leur colère après une prise de position de Jean-Paul Delevoye jugée hasardeuse.
La "clause du grand-père", est considérée aujourd’hui comme la carte maîtresse d'Emmanuel Macron en cas de conflit social majeur après les mobilisations du 5 décembre. Il s’agit d’une manière de calmer la colère en repoussant l'échéance des dispositions les plus impopulaires de la réforme, comme le fait de ne pouvoir disposer d'une pension à taux plein qu'en partant à la retraite à 64 ans. C'est impossible. À la sortie du Conseil des ministres organisé jeudi, où Jean-Paul Delevoye n'était pas présent, la porte-parole du gouvernement Sibeth N'Diaye a tenté d'éteindre l'incendie en précisant que le Haut-commissaire chargé des retraites avait simplement indiqué une préférence qui était la sienne, tout en assurant que toutes les options restaient bien sur la table.
Delevoye recadré sèchement
Mais en coulisses, le recadrage a été autrement plus sévère, selon les informations recueillies par WanSquare et la Lettre de l’Expansion. Selon un proche du Premier ministre, Édouard Philippe, est très très mécontent, et ne digère pas qu'un membre du gouvernement puisse acter ainsi publiquement son désaccord sur un sujet aussi explosif que la réforme des retraites. Un instant plus tôt, le ton d'Emmanuel Macron était du même acabit. Édouard Philippe n'a d'ailleurs pas fait mystère du ton général des échanges : "J'ai dit ce que j’avais à dire, le message est passé", a rapporté un de ses proches. De ce que nous savons, le Premier Ministre, qui était opposé à l’entrée de Jean-Paul Delevoye au gouvernement, a eu, vendredi matin, un long échange téléphonique avec lui. Avec un recadrage à la clé.
Le haut-commissaire aux retraites a donc été obligé de revenir sur ses propos polémiques. La décision sur la "clause du grand-père" sera prise "en son temps" par Emmanuel Macron et Édouard Philippe et s'imposera à tous, a assuré vendredi Jean-Paul Delevoye. Avant de reconnaître que la décision politique appartient au président de la République et au Premier ministre et qu’elle s'impose à tous. "Mon rôle est d'apporter des contributions au débat. Les contributions que j'ai apportées sont des réflexions pour alimenter le débat. C'est une position personnelle, que j'estime nécessaire pour nourrir le débat", a-t-il poursuivi. Avant de conclure : "J'ai très clairement dit et affirmé qu'au moment où la décision serait prise par le président de la République et le Premier ministre, elle serait mienne", a-t-il conclu.
Une grève qui s’annonce très dure
Pendant que ce couac gouvernemental rappelait les pires moments de la Présidence Hollande, plusieurs syndicats ont annoncé leur ralliement au mouvement du 5 décembre qui s’annonce donc très dur et paralysera non seulement la région parisienne, mais le pays tout entier. Ce mouvement est surtout déjà annoncé comme reconductible. C’est-à-dire que les spécialistes des mouvements sociaux le voient destiné à paralyser les départs en vacances d’hiver qui interviennent dès le 20 décembre. Avec également des conséquences importantes sur la fréquentation des commerces à quelques jours des fêtes.
Cela a des conséquences sur la popularité de l’exécutif qui est repartie nettement à la baisse. Un gros tiers des Français (36 %) approuvent l'action d'Emmanuel Macron selon le tableau de bord mensuel réalisé par l'Ifop-Fiducial pour Paris Match et Sud Radio. À la moitié de son quinquennat, c'est nettement plus que son prédécesseur François Hollande mais moins que Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac. Depuis la rentrée, la cote d’approbation de l'action d’Emmanuel Macron mesurée par le tableau de bord Ifop-Fiducial pour Paris Match et Sud Radio s'érode doucement mais sûrement. Trois points de perdus en trois mois et voilà le chef de l'État qui tombe à 36 % (-1) en novembre. Même impopulaire, Emmanuel Macron reste incontournable du fait de l'éclatement de l'opposition. Aucun parti ne capitalise sur l'inquiétude des Français. Le Rassemblement national de Marine Le Pen recule de trois points (39 %), les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon d'un (25 %) et Les Républicains stagnent (19 %). Seuls les écolos décollent légèrement (13 %, +5).
La popularité de Macron chute
Le président de la République perd dans des catégories favorables jusqu'à présent : les plus de 65 ans (41 %, -5), les cadres supérieurs (42 %, -13), les électeurs de François Fillon (47 %, -8). Bref, il subit une lente érosion à mettre sur le compte à la fois d’une position floue sur les questions du voile et de laïcité mais surtout sur l'agenda social (réforme des retraites, grèves à la SNCF, conflit interminable dans les urgences). Édouard Philippe, lui, fait du yoyo. Après avoir gagné deux points en octobre, il les reperd ce mois-ci (37 %). Il baisse singulièrement auprès des sympathisants de droite (43 %, -7). Mais en fin de semaine un sondage publié par les Échos faisait état d’une chute de 5 points de la popularité d’Emmanuel Macron à seulement 28 %.
Au chapitre économique, l'annonce probable d'une entrée en récession de l'Allemagne au troisième trimestre pourrait réveiller brutalement des marchés bercés par le rêve pourtant fragile d'un accord commercial transitoire entre les États-Unis et la Chine. La première estimation du produit intérieur brut de la première économie d'Europe au troisième trimestre est attendue pour jeudi et devrait, selon toute vraisemblance, signaler un nouveau repli après celui de 0,1 % enregistré au deuxième trimestre. L'Allemagne, en première ligne dans le conflit commercial parce que son économie dépend très fortement des exportations de son industrie, serait alors officiellement en récession technique, définie par deux trimestres consécutifs de contraction du PIB.
La crainte d’une récession
Il n'en faut peut-être pas davantage pour relancer la crainte d'une récession généralisée, à l'heure où un cycle économique particulièrement long montre des signes d'essoufflement, avec en particulier un net ralentissement de l'activité manufacturière. Cette peur a été alimentée par l'inversion pendant plusieurs mois de la courbe des taux américains, phénomène historiquement annonciateur de l'arrivée d'une récession à plus ou moins court terme.
Il reste que ce ralentissement est très marqué dans les domaines manufacturiers et l'industrie mais beaucoup moins au niveau de la consommation et des services. La croissance mondiale n'a, pour l'instant, pas été revue à la baisse mais devrait être moins forte en 2019 et 2020 que les années précédentes. Dans ce contexte, les marchés d'actions continuent de progresser en dépit de valorisations élevées de plus en plus difficiles à justifier, portés par la posture très accommodante des grandes banques centrales mais aussi par le recul des tensions politiques. Malgré des hauts et des bas dans les tractations entre les deux premières économies du monde, les investisseurs misent en effet toujours sur un accord commercial partiel avant la fin de l'année, dont Donald Trump pourrait se vanter dans la perspective de l'élection présidentielle de l'an prochain.
Insouciance des investisseurs
Des responsables des deux camps ont évoqué la levée par étapes les droits de douane supplémentaires qu'ils se sont imposés ces derniers mois. Certains conseillers du président américain ont cependant fait part de leur opposition à un tel arrangement, ce qui a eu pour effet de mettre un terme à une longue séquence de hausse sur les marchés d'actions. L'heure est à l'apaisement relatif également en Grande-Bretagne, où le Premier ministre Boris Johnson vient de se lancer dans la campagne en vue des élections générales anticipées du 12 décembre. La tenue de ce scrutin et le report au 31 janvier de la date du divorce entre Londres et Bruxelles font reculer, selon les investisseurs, la probabilité d'un Brexit sans accord.
Les doutes restent cependant bien présents et l'optimisme des marchés a de quoi surprendre, d'autant plus que les indices d'activité restent mauvais un peu partout et que les bénéfices des entreprises reculent aux États-Unis comme en Europe, même s'ils sont supérieurs aux attentes, pointe la société de gestion allemande DWS dans sa note mensuelle à l'intention des investisseurs. Les échéances manquées et les retournements imprévisibles des deux côtés de l'Atlantique auraient de quoi perturber les marchés. Au contraire, ils ont l'air heureux, avec des indices actions à des niveaux records. L'insouciance des investisseurs s'explique par la puissance du cocktail monétaire que leur servent les grandes banques centrales.
Succès acquis pour la FDJ
Coté business, la Française des Jeux, qui doit entrer en Bourse le 21 novembre, enregistre un afflux de demandes pour ses titres, déjà entièrement souscrits pour le volet réservé aux investisseurs institutionnels, a déclaré vendredi à Reuters une porte-parole de l'Agence des participations de l'État. Le gouvernement français a enclenché jeudi la plus importante vague de privatisations depuis plus d'une décennie en lançant le processus d'introduction en Bourse de la loterie nationale, la plus importante cotation de l'année. L'offre de titres de la FDJ réservés aux investisseurs institutionnels a été intégralement souscrite dans les premières heures qui ont suivi l'ouverture de la souscription jeudi et les demandes se poursuivent, a indiqué la porte-parole.
Côté particuliers, pour lesquels jusqu'à un tiers des titres pourraient être réservés, la demande d'actions FDJ s'élève déjà à l'équivalent de 200 millions d'euros, soit un tiers de la tranche qui leur est allouée. Ces premières indications confirment l'intérêt des investisseurs institutionnels pour un actif qui présente l'avantage d'être peu sensible au contexte macroéconomique, avec une croissance régulière et la perspective de dividendes. La cession de ses parts pourrait rapporter à l'État français jusqu'à 1,7 milliard d'euros, qui ont vocation à abonder un fonds pour l'innovation doté de 10 milliards d'euros et à participer au désendettement du pays. L'IPO de la FDJ, la plus importante que la place de Paris ait connue depuis celle d'Amundi en 2015, pourrait en cas de succès redonner des couleurs à un marché des introductions en Bourse en Europe et pousser l'exécutif à mettre en œuvre d'autres privatisations.
Yves de Kerdrel
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