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Yves de Kerdrel
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La semaine de tous les dangers
par Yves de Kerdrel
C’est jeudi que commencera la grande grève dans les transports, mais aussi les services publics, voire les hôpitaux. Une grève, a priori reconductible et illimitée, qui va paralyser une bonne partie du pays et des commerces à quelques jours des fêtes. Un séminaire gouvernemental se tient aujourd’hui pour roder la communication de crise de l’exécutif et arrêter les modalités précises de la réforme.
Personne n’ose imaginer dans quel état sera le pays jeudi prochain. Rarement autant de centrales syndicales ont appelé à la grève reconductible – y compris la CFDT sur laquelle Emmanuel Macron s’appuyait depuis fin août – et à ces arrêts de travail s’ajouteront évidemment des manifestations avec le risque toujours important d’une convergence des luttes. Le Ministère de l’Intérieur, la Préfecture de Police et leurs services de renseignement travaillent jour et nuit depuis une semaine pour essayer de déterminer, sur les réseaux sociaux, les appels des. Gilets jaunes et des mouvements étudiants à se joindre aux éventuels défilés.
Tout cela n’a pas l’air d’effrayer le Chef de l’État. Et il a raison. Si une réforme des retraites ne mettait pas toute la France dans la rue, ce ne serait pas une réforme. Dans un sens, ces mouvements valident sa position de réformateur. Et c’est la raison pour laquelle l’OCDE l’a ouvertement soutenu. Le seul problème, c’est que tous ceux qui vont protester à partir de jeudi vont le faire sans connaître les contours exacts de cette retraite. Et plus on se rapproche du 5 décembre, plus le gouvernement paraît prêt à arrondir les angles. Alors qu’en général on attend de mesurer le rapport de force et ensuite on fait quelques concessions.
Une réforme dont on ne connaît pas grand-chose
Lors de sa déclaration de mercredi dernier, consécutive au Conseil des Ministres, Édouard Philippe, qui a reçu les partenaires sociaux pendant deux jours, a voulu montrer, d’une part, que rien n’était gravé dans le marbre et, d’autre part, que tout pouvait encore changer dans cette réforme des retraites à commencer par la génération qui inaugurera le nouveau régime. C’est ce que certains ont appelé la clause du "demi-grand-père". Un séminaire gouvernemental se tient aujourd’hui afin de faire les derniers arbitrages sur les contours précis de cette réforme, et évaluer tous les scénarios possibles de réponse en fonction de la dureté de la grève du 5 décembre et des jours suivants.
Le Premier Ministre a promis de donner plus de précisions sur les détails de la réforme le 4 ou le 5 décembre. Il ne reste, qu’aujourd’hui, personne ne peut dire vraiment ce qu’elle sera. On ignore tout du sort réservé aux régimes spéciaux, et notamment à ceux de la SNCF, de la RATP ou d’EDF. On ignore tout du fonctionnement du régime à points, sauf qu’il est clair qu’à l’avenir les dépenses nationales réservées aux pensions ne pourront pas dépasser 14 % du PIB. Ce qui ne peut qu’entraîner, compte tenu de la démographie française, une baisse continue du point et donc des retraites allouées. On ne connaît rien des modalités réservées aux pensions de réversion qui constituent un sujet sensible, ni de la prise en compte ou pas de la pénibilité, et des carrières hachées par les congés de maternité ou les congés parentaux des femmes.
Tout le monde est aux abris
Bref rarement la France s’est focalisée sur une réforme dont on ne connaît que la face émergée, et à propos de laquelle tout le monde parle au risque de se contredire, à l’intérieur même du gouvernement. Ce qui n’a rien de rassurant. De surcroît, et c’était une condition posée par la CFDT, cette réforme se fait à euro constant, c’est-à-dire qu’elle ne dégagera aucune économie. Alors que la réforme Woerth de 2010 qui a provoqué neuf jours de défilé dans Paris et qui a repoussé de 60 à 62 ans l’âge légal de départ en retraite, avait déjà engendré, l’an. Passé plus de 20 milliards d’euros d’économies.
Il y a par ailleurs, dans cette réforme, quelque chose de bizarre, c’est qu’aussi structurante soit-elle pour le pays, et pour l’image de président réformateur d’Emmanuel Macron, personne ne semble avoir envie de se faire tuer pour elle. Certainement pas le haut-commissaire Jean-Paul Delevoye qui avale des couleuvres tous les jours. Pas davantage le Premier Ministre qui semble prêt à toutes les concessions possibles. Pas plus l’Élysée qui redoute plus que tout une vaste fronde populaire sur les cendres encore chaudes du mouvement des "gilets jaunes". Et il en est de même pour le Medef qui fait le service minimum en centrant sa communication sur l’âge pivot de 64 ans.
Une triste parenthèse de concorde nationale
Dans ces conditions, il faut redouter que dans quelques semaines, lorsque le parlement sera saisi du texte, il y ait toujours 42 régimes spéciaux, un début de mise en œuvre reporté à 2025 ou 2027, et des avantages léonins pour ceux qui auront crié le plus fort. Tout cela est d’autant plus triste pour le Pays que l’opposition qui devrait – évidemment – soutenir tout ce qui va dans le sens d’une réforme des retraites, est aux abonnés absents, quand elle ne prend pas la défense des futurs retraités. Tout cela au nom. D’une volonté de concorde à droite, et d’une incapacité à trouver le bon ton pour s’opposer à ce qui est vraiment néfaste pour le Pays.
Malgré tout, il y aura une triste parenthèse dans cette semaine de tous les dangers, avec demain l’hommage national aux Invalides pour les treize soldats tués dans une collision d’hélicoptères au combat contre un groupe de djihadistes au Mali. Les corps de ces héros n’avaient même pas été ramenés en France que le Chef de l’État évoquait un changement de stratégie de la France dans cette zone sahelo-sahariene. De son côté le Général Lecointre affirmait en treillis sur France Inter qu’il n’y avait pas d’autre posture pour la France qui a envoyé là-bas 4 500 hommes et qui profite du soutien logistique des Allemands et des Britanniques. Le pari de passer un jour la main aux armées locales – dites du G5 – paraît aujourd’hui en panne. Il est regrettable, en tout cas, que sur un sujet aussi grave qui concerne nos anciennes colonies, le Chef de l’État ne soit pas capable de tenir un cap. Les familles qui pleureront demain leurs enfants dans la Cour des Invalides pourront avoir le sentiment légitime que ces treize héros sont morts sans que la France puisse leur expliquer pourquoi.
Une pierre dans le jardin de Christine Lagarde
Au chapitre de la politique économique et alors que les taux négatifs continuent à semer le trouble en Europe, le gouverneur de la Banque de France a appelé cette semaine avec justesse à ce qu’un réexamen de la politique monétaire de la Banque centrale européenne commence par une clarification de l'objectif d'inflation, a déclaré jeudi François Villeroy de Galhau, membre français du conseil des gouverneurs de la BCE. Une pierre dans le jardin de Christine Lagarde, qui s'est engagée à mener un examen approfondi de la politique monétaire de l'institut de Francfort. Dans un discours prononcé à Tokyo, François Villeroy de Galhau, qui est également gouverneur de la Banque de France, a estimé qu'un tel réexamen devrait se concentrer sur trois points en particulier, à commencer par l'objectif de la BCE de maintenir à moyen terme l'inflation sous les 2 % mais à un niveau toutefois proche.
Il a ajouté que dans le cadre de cette revue stratégique, la BCE devrait choisir ses instruments de politique monétaire en tenant compte des risques pour la stabilité financière, plutôt que de considérer ces deux éléments séparément. Il a aussi indiqué que l'exercice devrait prendre en considération l'impact du réchauffement climatique dans la politique monétaire, ce que Christine Lagarde entend faire. Pour ce qui est de la régulation bancaire, François Villeroy de Galhau a déclaré que ne pas transposer dans les réglementations nationales les règles internationales sur les fonds propres pourrait accroître les risques - déjà élevés - pour la stabilité financière. En Europe et aux États-Unis, les banques font pression sur les gouvernements pour que les règles dites de Bâle III adoptées en 2017 ne soient pas transposées.
Une amélioration de la conjoncture en zone Euro
S’agissant de la conjoncture, le sentiment économique dans la zone euro s'est amélioré plus que prévu en novembre grâce à un regain d'optimisme dans les services et à une amélioration du sentiment dans l'industrie, comme le montrent les chiffres publiés jeudi par la Commission européenne. L'indice du sentiment économique est revenu à 101,3 après 100,8 en octobre. Les économistes interrogés par Reuters prévoyaient en moyenne un chiffre de 101,0. La confiance dans le secteur des services, qui représente environ deux tiers du produit intérieur brut, a atteint 9,3 en octobre contre 9,0 le mois précédent alors que le marché s'attendait à un repli. L'indice du sentiment dans l'industrie s'est aussi légèrement amélioré à -9,2 contre -9,5 en octobre.
Le sentiment des consommateurs a progressé, passant de -7,6 (révisé) à -7,2 et celui du commerce de détail est également remonté de -0,9 à -0,2. Selon les données de la Commission européenne, l'indicateur des anticipations d'inflation à un an des ménages au sein de la zone euro a reculé à 19,4 en novembre contre 21,5 en octobre, s'éloignant encore davantage de sa moyenne à long terme de 22,5. Celui des anticipations des prix à la production dans le secteur manufacturier s'est dégradé à 0,7 après 1,1 en octobre, poursuivant un déclin enregistré depuis le début de l'année pour tomber bien au-dessous de sa moyenne à long terme de 5,1. L'indice du climat des affaires, distinct de celui du sentiment économique, s'est dégradé à -0,23 points en novembre contre -0,20 après révision pour le mois d'octobre alors que les prévisions donnaient en hausse à -0,14.
Paradoxale confiance des Français
Et comme l’économie n’est jamais à un paradoxe près, au moment où la France redoute d’assister à une convergence des mécontentements, la confiance des consommateurs français a augmenté de façon inattendue en novembre, atteignant son plus haut niveau depuis le début du mandat d'Emmanuel Macron, alors que la lancinante question du chômage est jugée moins aiguë que par le passé. L'indicateur de l'Insee synthétisant cette confiance, publié mercredi, s'est établi à 106 contre 104 au cours des deux mois précédents, alors que les économistes interrogés par Reuters s'attendaient à un léger recul à 103 points. Cet indicateur est désormais à son plus haut niveau depuis les 108 points atteints en juin 2017, après l'élection le mois précédent d'Emmanuel Macron, qui s'était engagé durant sa campagne à moderniser l'économie et à engager un vaste programme de réforme en faveur des entreprises.
L'Insee relève notamment que les craintes des ménages concernant l’évolution du chômage sont à leur plus bas depuis août 2017 et que leurs perspectives économiques générales sont à leur meilleur niveau depuis janvier 2018. Cet optimisme est d'autant plus surprenant qu'il se manifeste quelques jours avant la grève du 5 décembre prochain contre la réforme des retraites, qui s'annonce comme un test majeur pour le gouvernement et son programme de réformes. Il y a tout juste un an, la confiance des ménages s'était littéralement effondrée après le début du mouvement de contestation des "gilets jaunes", qui a conduit Emmanuel Macron et le gouvernement à lâcher du lest, sous la forme d'un plan de 10 milliards d'euros en faveur du pouvoir d'achat.
La formule magique de LVMH
Ces mesures ont effectivement soutenu la croissance française, qui a mieux résisté que d'autres économies de la zone euro, en particulier que l'Allemagne, très exportatrice et donc plus exposée au ralentissement mondial, et qui n'a pas pris de mesures de relance similaires. Cette relative résistance de la France lui a permis de continuer à créer des emplois, même si son taux de chômage a légèrement augmenté pour atteindre 8,6 % au troisième trimestre. À l'approche des élections municipales de mars 2020, il faut s’attendre à des données économiques contrastées, avec d'un côté la récente résilience économique de la France, et de l'autre les questions sociopolitiques et les tensions qui en découlent, qui font peser un risque sur les perspectives.
En matière de business, l’évènement de la semaine a été l’annonce du rachat de Tiffany par LVMH pour la somme de 14,7 milliards d’euros, bien moins élevée que ce qu’espérait le board du joaillier américain. Mais faute de surenchères, la maison de luxe américaine a dû rendre les armes. Bien que ce soit la plus grosse acquisition de toute l’histoire de LVMH, elle sera nettement relutive dès 2020 avec un apport de 500 à 600 millions d’euros pour le résultat opérationnel. Depuis l’annonce de cette opération, l’action LVMH n’a pas cessé de grimper. Si bien que le groupe affiche désormais une capitalisation boursière de 205 milliards d’euros.
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