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Yves de Kerdrel
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De la friture entre l’Élysée et Matignon
par Yves de Kerdrel
Alors que le mouvement social est plus important que prévu et qu’il continue à se durcir, Édouard Philippe doit intervenir mercredi pour donner le cadre de la réforme. Lui est favorable à la mise en œuvre de mesures paramétriques alors que l’Élysée souhaite une réforme qui ne démarre que dans dix ou quinze ans.
Aucune grève n’est comparable à une autre. Mais globalement la mobilisation des grévistes jeudi et vendredi s’est avérée bien supérieure à ce qui était attendu, et surtout supérieure aux premiers jours de la grande grève de 2015. La mobilisation dans la rue s’est également avérée très importante – plus à Paris qu’en province. Le seul point positif, c’est que le pire avait été annoncé depuis des jours, voire des semaines, ce qui a permis aux français de s’organiser. Du coup les nuisances – au moins jeudi – ont été très limitées pour la plupart des français. A l’exception des usagers des grandes lignes de la SNCF.
Pour l’heure, Jean-Paul Delevoye finit de recevoir l’ensemble des partenaires sociaux, un par un, afin de connaître les limites d’un nouveau système des retraites qu’ils seraient prêts à accepter. Une voix l’emporte sur toutes les autres, c’est celle de Laurent Berger, le patron de la CFDT, qui a posé comme condition qu’aucune mesure paramétrique ne figure dans cette réforme et qu’elle se fasse à euro constant, c’est-à-dire sans chercher à résoudre les questions de déficit budgétaire des régimes de retraites.
Matignon veut des mesures paramétriques
Une fois que ces consultations seront terminées, donc mercredi à 12 heures, il est prévu qu’Édouard Philippe prenne la parole dans l’hémicycle du Conseil Économique Social et Environnemental pour donner les piliers fondamentaux de la réforme des retraites. A Matignon, on est convaincu que celle-ci ne peut se faire sans toucher aux mesures paramétriques. Édouard Philippe a d’ailleurs évoqué la notion d’âge, par référence à ce qui se passe chez nos voisins, vendredi après-midi, dans une intervention non programmée. En même temps il a laissé entendre que la période de transition pourrait être beaucoup plus longue que prévu.
Selon nos informations, il était prévu jusqu’à présent que cette réforme devait s’appliquer à la génération née en 1963. Il serait aujourd’hui question de décaler l’implémentation de cette réforme à la génération née en 1973. Ce qui concernerait donc le Président de la République né en 1977. Par ailleurs le Premier Ministre tient plus que tout à ce que l’âge du départ en retraite passe progressivement à 64 ans. Ce qui correspond aux vœux du Medef et surtout aux conditions pour remettre le système des retraites à l’équilibre financier. Quitte à ne pas avoir l’adhésion de la CFDT. En agissant ainsi, Matignon souhaite diviser le mouvement syndical et se montrer plus souple à l’égard des régimes spéciaux de la SNCF ou de la RATP.
Macron devra prendre la parole
A l’Élysée on ne veut pas entendre parler de mesures paramétriques au nom d’un pacte conclu à la fin de l’été entre Laurent Berger et Emmanuel Macron. Quitte à ce que le régime des retraites reste déficitaire au cours des années qui viennent comme l’a laissé envisager le Conseil d’Orientation des Retraites. C’est ce qui a amené, Gérald Darmanin, briefé par l’Élysée, déclare jeudi soir à la télévision que par moments il fallait savoir s’abstraire des contraintes budgétaires. Reste à savoir si le système à points qui a focalisé la plus grande partie des critiques et qui figurait dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron restera comme prévu dans le livre blanc de Jean-Paul Delevoye.
Ce qui est envisageable, c’est que le discours du Premier Ministre de mercredi prochain ne calme pas les syndicats. Et que les mouvements de grève durent au moins jusqu’au début des vacances de Noël. L’expérience des crises passées a montré qu’il fallait une intervention du Président de la République pour mettre fin à un problème. Six ministres se sont rendus à Rouen après l’explosion de Lubrizol. Mais le mouvement de colère des rouennais ne s’est calmé que lorsqu’Emmanuel Macron s’est résolu à faire le déplacement.
Une réforme qui pourrait compromettre toutes les autres
A un moment ou à un autre, il faudra donc bien qu’Emmanuel Macron sorte de sa réserve. Notamment pour appuyer les contours de la réforme telle que décrite mercredi prochain par Édouard Philippe. Pour cela il vaudrait mieux que les deux hommes soient sur la même longueur d’ondes. Ce qui n’est pas encore le cas. Mais le week-end est propice aux rencontres discrètes comme aux déclarations importantes dans les émission politiques. C’est pourquoi tout peux encore se passer d’ici mercredi. Mais si c’est la ligne molle du Chef de l’État qui s’impose avec une absence de mesures paramétriques et un report à 2035 de la mise en œuvre de la réforme, il faudra se poser la question de la suite du quinquennat.
Car cette réforme ne fera qu’aggraver les déficits des régimes de vieillesse, qu’aggraver le décalage entre la situation des Français et de leurs voisins, et consacrer l’importance de Laurent Berger comme faiseur de réformes. Autant dire que ce sera une victoire à la Pyrrhus pour Emmanuel Macron qui remettra totalement en cause sa capacité à mener de nouvelles réformes au cours des deux dernières années du quinquennat. Le Président qui voulait "transformer" la France plutôt que la réformer marchera alors dans les pas d’un Jacques Chirac condamné à faire des inaugurations de foires et des plantations de chrysanthèmes.
L’attitude désolante de la Droite
Le plus surprenant dans cette période c’est l’attitude de la droite qui ne trouve pas un mot pour soutenir la réforme. Ou même pour faire valoir ses arguments, notamment sur les mesures d’âge qui étaient au cœur du programme présidentiel de François Fillon. Au lieu de cela, elle s’en prend de manière très démagogique aux grévistes afin de tenter de récupérer le parti de l’ordre. Mais Édouard Philippe qui n’entend pas laisser la place de la droite libérale à une Valérie Pécresse à un Xavier Bertrand ou à un François Baroin en 2022 au cas où Emmanuel Macron renonçait à briguer un second mandat, joue ce rôle de chef du parti de l’Ordre avec plus d’authenticité qu’un Bruno Retailleau. Par ailleurs on se demande bien où sont passées les dizaines de propositions faites par la droite dans le passé en faveur d’une retraite par capitalisation. Autant dire qu’elle a davantage peur de son ombre que le gouvernement.
Au chapitre économique, la semaine qui s’annonce sera marquée par les signaux envoyées par les banques centrales. Exhortées à en faire toujours davantage alors que leurs marges de manœuvre ne cessent de se réduire, elles n'ont guère d'autre choix que de promettre à des marchés dépendants qu'ils auront leur dose de liquidité. La Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne, dont les décisions monétaires tomberont respectivement mercredi et jeudi, ne devraient rien annoncer de fracassant dans l'immédiat mais paraissent condamnées à maintenir une posture extrêmement accommodante.
Première réunion pour Christine Lagarde
Confrontés à un ralentissement économique qu'alimentent les tensions entre les États-Unis et leurs partenaires commerciaux, les instituts d'émission ont ouvert les vannes en grand et auront bien du mal à les refermer. En ce qui concerne d'éventuels assouplissements supplémentaires dans un avenir proche, les avis divergent. Pour la BCE, dont la nouvelle présidente, Christine Lagarde, s'apprête à vivre sa première réunion monétaire, l'hypothèse d'un statu quo l'emporte, l'institution de Francfort étant à court de munitions puisque ses taux sont au plancher, et même en territoire négatif pour l'un d'entre eux.
La Fed, elle, est en mode "pause" mais certains pensent qu'elle pourrait encore baisser ses taux l'an prochain si l'environnement macroéconomique le justifiait. Pictet va même jusqu'à tabler sur quatre baisses de taux de 25 points de base chacune aux États-Unis en 2020, un mouvement d'assouplissement qui se prolongerait en 2021 en cas de réélection de Donald Trump, et sur une baisse de taux de la BCE, qui pourrait aussi augmenter ses achats d'actifs. Les gouvernements et les banques centrales partagent l'objectif de prolonger la croissance à tout prix pour éviter un atterrissage brutal de leur économie, à l'image de ce que fait la Chine depuis des années, explique la société de gestion suisse.
Une dépendance croissante des marchés aux banques centrales
Cette lecture de la situation actuelle explique l'influence croissante du politique sur les décisions monétaires, qu'elle passe par les appels répétés de Donald Trump à la Fed ou par la nomination à la tête de la BCE de Christine Lagarde, davantage politique que banquière. Autre évolution préoccupante des banques centrales, les effets grandissants de leurs politiques sur les marchés, dont elles restreignent la liberté. Sur certains segments, les banques centrales deviennent des teneurs de marché, puisqu'environ 80% la part de la dette souveraine allemande est détenue par les instituts d'émission. La Fed, la BCE et d'autres contribuent à fausser la valorisation et l'allocation des actifs, à étouffer la volatilité et à alimenter la complaisance sur les marchés financiers, estime l'analyste de la banque danoise.
Toutefois, nous ne pouvons pas vivre sans les interventions des banques centrales parce que cela signifierait des taux plus élevés et une liquidité plus faible, ce qui aurait des conséquences économiques et financières désastreuses dans un monde très endetté. Cet éclairage permet de mieux comprendre les appels répétés des banquiers centraux en faveur d'une relance budgétaire de la part des États qui viendrait prendre le relais. Il renforce en outre la thèse de la "japonisation" des économies occidentales, avec des taux appelés à demeurer durablement bas dans un contexte de croissance molle et d'inflation paresseuse.
Optimisme sur les marchés pour 2020
Tout cela n'empêche pas de nombreux gérants et analystes d'être prudemment optimistes pour l'an prochain. S'ils reconnaissent que les progressions à deux chiffres des actions comme des obligations qui se profilent pour 2019, sauf catastrophe de fin d'année, ont peu de chances de se reproduire, la plupart des intervenants de marché écartent une récession généralisée. Certains prédisent même un léger rebond de la croissance dans un climat restant favorable aux actifs risqués grâce aux injections de liquidité des banques centrales. Les risques baissiers sont moins prégnants et l'activité manufacturière paraît avoir touché un creux, estime ainsi l'équipe de recherche économique de Barclays, qui a relevé sa prévision de croissance mondiale à 3,3% pour 2020 après 3,1% attendu cette année, avec comme moteur le redémarrage de certaines économies émergentes.
Certains indicateurs macroéconomiques récents ne sont pourtant guère reluisants : l'activité de la zone euro a quasiment stagné et la croissance des services a ralenti aux États-Unis en novembre, sans oublier la baisse des commandes et de la production dans l'industrie allemande en octobre. D'autres indicateurs, cependant, font mieux que résister, notamment les créations d'emplois aux États-Unis, qui ont connu en novembre leur plus forte progression depuis 10 mois, ce qui ne peut que conforter la Fed dans sa décision de faire une pause dans la hausse des taux. Quant au risque politique, il reste bien présent, comme vient de le rappeler Donald Trump en soufflant une nouvelle fois le chaud et le froid sur le front du commerce alors qu'approche la date butoir du 15 décembre pour la mise en œuvre de nouveaux droits de douane sur quelque 156 milliards de dollars (141 milliards d'euros) de produits chinois.
Tentative de coup d’état chez Engie
En matière de business, la semaine risque d’être chahutée par les manœuvres de déstabilisation d’Isabelle Kocher, la directrice générale d’Engie, menées notamment par Gérard Mestrallet ex-président et Jean-Pierre Clamadieu, l’actuel président non exécutif. Bien que le rapport d’évaluation d’Isabelle Kocher mené à la demande de ce dernier se soit révélé globalement positif, il a convaincu les membres du board un par un, et notamment les administrateurs indépendants, qu’ils ne pouvaient plus soutenir la stratégie d’Engie contre laquelle aucun d’entre eux n’a jusqu’ici émis la moindre critique. Un conseil d’administration est prévu dans huit jours qui pourrait, selon certains, demander la non-reconduction du mandat de directrice générale d’Isabelle Kocher.
Mais celle-ci, en dépit d’une communication de crise qui n’est pas à la hauteur des enjeux, ne s’estime pas encore battue. D’abord parce que le cours d’Engie affiche une progression de plus de 16 % depuis le début de l’année. Ensuite parce qu’elle se bat pour maintenir l’intégrité d’un groupe que certains administrateurs veulent démanteler. Au profit de qui ? Enfin parce qu’elle a été choisie par Gérard Mestrallet et qu’elle partage beaucoup des secrets de cette période, dont certains ne sont peut-être pas avouables. Par ailleurs les candidats ne se bousculent pas pour prendre son éventuelle succession sur la base d’une stratégie alternative qui n’existe pas.
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24/11/2019 - 06:30
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