éditorial / Yves de Kerdrel
éditorial
Yves de Kerdrel
éditorial
Édouard Philippe voit le bout du tunnel
par Yves de Kerdrel
Le Premier Ministre, sans être toujours d’accord avec l’Élysée, a conduit de manière très intelligente la concertation de cette semaine avec les syndicats au point de faire craquer les cheminots UNSA et d’isoler la CFDT dans son opposition à l’âge d’équilibre. Tout n’est pas réglé pour autant. Mais la division est installée chez les syndicats. Ce qui devrait faciliter la reprise des discussions pendant et après la trêve des confiseurs.
Finalement la semaine s’est beaucoup mieux passée pour l’exécutif que tout ce que l’on pouvait craindre il y a une semaine. La manifestation du 17 décembre a été beaucoup moins importante que les précédentes en dépit du ralliement des cortèges de la CFDT. Les taux de grévistes à la SNCF et à la RATP ont commencé à diminuer améliorant le trafic. Ce qui prouve que la lassitude de la grève ne se situe pas chez les seuls parisiens obligés de marcher et de se lever à 5 heures du matin pour se rendre à leur travail. Mais quinze jours de grèves, cela fait un demi-mois de salaire en moins pour tous les personnels concernés. Et même si des caisses de grève existent toujours, notamment à la SNCF, pour venir en aide aux cheminots, elles sont beaucoup moins importantes que par le passé.
Surtout Édouard Philippe qui ne veut surtout pas apparaître comme "droit dans ses bottes" comme son maître Alain Juppé – en décembre 1995 – a intelligemment déclaré qu’il était ferme mais pas fermé. Et mercredi il a reçu les partenaires sociaux séparément, puis jeudi tous ensemble pendant deux heures. Ce qui lui a permis de faire – ce qui aurait dû être fait bien avant – un diagnostic partagé sur l’ensemble de la réforme des retraites et de noter les quatre points qui posent encore problème. Les critères de pénibilité, les mécanismes de retraite progressive, un minimum contributif plus élevé que les 1 000 euros prévus, et le problème de l’âge d’équilibre à 64 ans.
Clause du grand-père à la SNCF
Sur les trois premiers points clivants il s’est dit convaincu qu’il existait des solutions. Et la trêve des confiseurs va être mise à profit pour essayer de dégager des scénarios de sortie. Sur la question des 64 ans, le Premier Ministre met un point d’honneur à ne pas céder au chantage absurde de la CFDT, quitte à l’isoler sur une question purement théorique. Dans la mesure où l’âge moyen de départ en retraite est aujourd’hui de 63 ans et neuf mois. Il a été question à un moment que le malus qui pénaliserait les retraités partant à la retraite avec tous leurs trimestres à 62 ans puisse être revu à la baisse. Mais comme l’a souligné le Medef, pour l’instant le temps des discussions a été long. Il faut maintenant que Matignon fasse fonctionner les calculettes.
En dehors de la CGT, marginalisée par son discours et de FO, tous les syndicats qui sont sortis de Matignon jeudi soir ont souligné des avancées. Le mieux étant l’Unsa, deuxième fédération représentée à la SNCF qui a appelé ses cheminots à reprendre le travail. Même si ses représentants au sein de l’entreprise ont décidé de poursuivre le mouvement dans sept régions. Ce qui va permettre d’améliorer le trafic SNCF à la veille des fêtes de Noël. D’autant que les négociations sur les régimes spéciaux qui ont été délégués aux dirigeants de la SNCF et de la RATP se déroulent plutôt bien. S’agissant des chemins de fer, on s’achemine vers une clause du grand-père similaire à celle adoptée pour le changement de statut en 2018. En revanche à la RATP, les discussions s’avèrent plus complexes.
Une situation favorable pour les vœux du Président
Il reste qu’Emmanuel Macron qui est parti deux jours en Côte d’Ivoire, afin de lancer les travaux d’un grand marché local où participent des entreprises françaises, et pour partager un repas avec certains de nos soldats – toutefois loins – du front des opérations de Barkhane, va pouvoir revenir plus serein avant de s’adresser aux Français pour les vœux. Bien sûr le mouvement et les discussions ne seront pas terminés le 31 décembre. Mais il n’est pas impossible qu’à cette date, certains des points bloquants aient été levés, notamment s’agissant de la pénibilité, du travail de nuit ou du minimum contributif.
Tout en restant planté en haut de son Aventin, le Chef de l’État devrait donc se satisfaire que la réforme puisse se faire avec un calendrier déjà bien établi. Le conseil d’État a été réquisitionné afin d’examiner le texte au cours de la troisième semaine de janvier. Et l’examen du texte final en conseil des ministres est toujours prévu le 22 janvier. Ce qui autorise un travail en commission parlementaire juste dans la foulée, de manière à ce que le vote en première lecture puisse intervenir juste avant les municipales du 15 mars. La seconde lecture devrait intervenir juste avant l’été.
54 % des Français remontés contre les syndicats
Tout cela relève un peu du miracle lorsqu’on se remémore qu’il y a une semaine les médias étaient tous attirés par l’affaire Delevoye qui a conduit le Haut-Commissaire à la réforme des retraites à la démission en début de semaine et à son remplacement dans la nuit de mardi à mercredi. Selon les visiteurs du soir de l’Élysée, il y avait alors un contraste important entre la fébrilité qui régnait au Château et le calme qui émanait de Matignon et notamment des interventions d’Édouard Philippe. Cette situation cache d’ailleurs des débats nourris entre les deux têtes de l’exécutif. Emmanuel Macron étant moins ferme qu’on aurait pu le penser. Selon un sondage réalisé par OpinionWay pour LCI ce jeudi à l’issue de la prise de parole du Premier ministre Édouard Philippe, une courte majorité de Français souhaite que les syndicats mettent fin à la grève contre la réforme des retraites.
Dans le détail, 54 % des sondés attendent des syndicats qu’ils mettent fin au mouvement de contestation lancé le 5 décembre dernier, tandis que 43 % souhaitent qu’ils le poursuivent (3 % des personnes interrogées ne se prononcent pas). Quant au fait de savoir à qui imputer la responsabilité de la grève, ils sont 39 % à y voir celle du gouvernement (contre 40 % au premier jour du mouvement le 5 décembre). 29 % des personnes interrogées voient, elles, les syndicats comme principaux responsables, et 27 % des sondés renvoient les deux parties dos à dos. Après la réunion multilatérale entre les syndicats et le Premier ministre à Matignon, les Français sont par ailleurs 52 % à estimer que le gouvernement n’a pas fait assez de concessions. Ils sont en revanche 29 % à penser que l’exécutif a trouvé le bon compromis, et même 16 % à juger que trop a été concédé.
L’INSEE se fait plus prudent sur la croissance
Au chapitre économique, l'Institut national de la statistique et des études économiques s'attend désormais à ce que la croissance en France se stabilise entre 0,2 % et 0,3 % par trimestre dans les mois qui viennent, selon sa dernière note trimestrielle de conjoncture. Au total, la croissance française s'établirait à 0,3 % au quatrième trimestre 2019, fléchirait légèrement à 0,2 % au premier trimestre 2020 avant de remonter à 0,3 % au trimestre suivant, pour un acquis de 0,9 % à la mi-2020, après 1,3 % sur l'ensemble de l'année 2019, détaille l'Insee dans son rapport. La croissance dans les prochains mois restera soutenue par une progression régulière de la consommation des ménages, y compris fin 2019, malgré le recul des dépenses de transport sous l'effet des mouvements sociaux, explique l'institut.
En revanche, le commerce extérieur ne contribuerait à soutenir la croissance qu'au quatrième trimestre 2019 : les exportations accéléreraient en fin d'année dans le sillage d'importantes livraisons aéronautiques et navales mais elles ralentiraient par contrecoup au premier trimestre 2020, et l'investissement des entreprises pourrait également décélérer, ajoute l’Institut. Comme dans le reste de la zone euro, les dynamiques sectorielles seraient contrastées : les services tiendraient bon mais la production industrielle marquerait le pas voire fléchirait, tandis que la construction pourrait pâtir du ralentissement des travaux publics à l'approche des élections municipales, estime l'Insee.
La Banque de France aussi !
Dans ce contexte, l'inflation devrait rester relativement stable d'ici à la mi-2020. L'Insee anticipe une hausse de 1,2 % des prix à la consommation en glissement annuel au quatrième trimestre, puis une augmentation de 1,1 % aux premier et deuxième trimestres 2020. De son côté, le taux de chômage devrait poursuivre son repli pour s'établir à 8,2 % à la fin du premier semestre, contre 8,8 % fin 2018 et 8,4 % attendus fin 2019. Ce qui témoigne d’une avancée remarquable. Cependant, le nombre de créations d'emplois devrait ralentir au premier semestre, à 90 000 contre plus de 260 000 anticipées pour l'ensemble de 2019, indique l'Insee.
La Banque de France a aussi abaissé ses prévisions de croissance, respectivement pour 2019 et 2020, en raison du ralentissement mondial et sans que la mobilisation contre la réforme des retraites y soit pour quelque chose. La Banque de France a nettement taillé dans ses prévisions de croissance pour l'an prochain en les abaissant de 1,3 % à 1,1 %, soit le rythme le plus bas depuis 2016 lorsqu'elle avait atteint péniblement 1 %. En septembre, elle tablait encore sur 1,3 % pour l'année prochaine. La France a subi un choc externe en 2019 qui est un peu plus marqué et un peu plus prolongé que ce que l'on escomptait initialement, a expliqué le directeur général Olivier Garnier, lors de la présentation à la presse des prévisions de son institution. L'économiste parle toutefois de petit tassement et table sur un léger rebond à partir de 2021 à 1,3 %, tout comme en 2022. Il attribue ce repli au ralentissement de la croissance mondiale qui souffre des tensions commerciales entre Washington et Pékin.
Pas d’impact tangible des mouvements sociaux
Olivier Garnier a notamment souligné que l'Allemagne, premier moteur de l'économie de la zone euro, devrait connaître une croissance deux fois moins forte que la France cette année. Il a toutefois reconnu que la demande externe est presque aussi basse pour la France qu'en 2012 lors de la crise de la zone euro. Quelques heures plus tôt, le ministre des Finances, Bruno Le Maire, a créé la surprise en annonçant sur BFM TV une révision de la prévision de croissance du gouvernement pour cette année, l'abaissant légèrement de 1,4 % à 1,3 %. Il s'est ainsi aligné sur les chiffres de la Banque de France et de l’Insee. Le ministre a attribué ce repli au ralentissement qui s'annonce en raison de la crise commerciale et des tensions entre la Chine et les États-Unis, sans évoquer un éventuel impact des mouvements sociaux contre la réforme des retraites qui durent depuis le 5 décembre.
La banque centrale a également écarté des conséquences significatives des grèves sur l'économie française. Cette prévision est robuste face à des effets causés par la prolongation des mouvements sociaux, a expliqué Bruno Le Maire, rappelant que la Banque de France avait maintenu il y a une semaine sa prévision pour le quatrième trimestre à 0,2 % alors que les mouvements sociaux avaient déjà débuté. Selon le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, ces mouvements pèsent finalement peu sur la croissance de l'économie, avec plutôt un simple décalage de l'activité, notamment avec les "gilets jaunes" il y a un an et lors des grandes grèves de 1995.
Le luxe porte le CAC 40 au-dessus des 6 000 points
À noter que le climat des affaires dans l'industrie manufacturière en France pour le mois de décembre est stable par rapport à novembre, montrent les résultats de l'enquête mensuelle réalisée par l'Insee auprès des chefs d'entreprise. L'indicateur qui le mesure se maintient à 102 pour le mois en cours, au-dessus de sa moyenne de longue période qui est de 100, selon les données publiées jeudi. L'indicateur de novembre a été révisé en hausse de deux points. L'opinion des industriels se dégrade en revanche en ce qui concerne leurs carnets de commandes et les perspectives d'emploi. Dans les services, le moral des entrepreneurs s'améliore légèrement, l'indicateur qui le mesure augmentant d'un point, à 107. L'indicateur composite, qui combine industrie et services, est inchangé à 106.
À dix jours de la fin d’année le CAC 40 a franchi la barre des 6 000 points qui n’avait pas été touchée depuis le krach de septembre 2008. Ce rally boursier de fin d’année est dû à l’afflux traditionnel de liquidités après le versement d’acomptes sur dividendes, à la fin de l’incertitude sur le Brexit qui a été voté vendredi et qui se déroulera sans brutalité le 31 janvier, à certaines améliorations dans les relations commerciales sino-américaines et à de bonnes anticipations s’agissant des résultats des entreprises. À noter que la très bonne santé du secteur du luxe, et notamment de l’action LVMH qui a progressé de 60 % en un an, est pour beaucoup dans cette performance du CAC qui est un indice pondéré. Si bien que la gestion indicielle est obligée d’acheter les actions qui pèsent le plus et qui sont aussi celles dont la performance est la meilleure.
Toute la rédaction de WanSquare se joint à moi pour vous souhaiter de très belles fêtes de Noël et du Jour de l'An. Nous formons plein de voeux pour tous nos abonnés et lecteurs. L'équipe de WanSquare profitera de la fermeture des marchés les 25 et 26 décembre pour prendre quelques jours de pause. Quant à cet éditorial dominical vous le retrouverez dimanche 5 janvier.
Yves de Kerdrel
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
Éditorial / Yves de Kerdrel
Éditorial / Semaine décisive... pour la réforme, la grève et Macron
15/12/2019 - 06:50
de la semaine

