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Yves de Kerdrel
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La France en panne de confiance
par Yves de Kerdrel
Les hésitations, les faux pas et les multiples ratés dans la gestion de la crise sanitaire en France, puis les rumeurs persistantes sur un désaccord entre Matignon et l’Élysée à propos du plan de déconfinement, et l’absence de plan de relance économique charpenté nourrissent la défiance. Alors plus que jamais le Pays et les Français ont besoin qu’on leur redonne confiance pour affronter la récession.
Cela fait donc une semaine que le déconfinement a commencé. Et à l’heure qu’il est tout semble se passer au mieux. La circulation du virus – facteur le plus important – et surveillé de très près par le conseil scientifique reste faible, alors qu’elle avait aussitôt rebondi dans certains länder allemands. Bien sûr il y a eu le raté des deux premiers jours avec le retard de la promulgation de la loi prolongeant l’état d’urgence sanitaire. Bien sûr on a vu réapparaître quelques clusters – toutefois très limités – en Dordogne, dans le Poitou ou en Bretagne. Bien sûr les images de rassemblements spontanés sous le soleil de mai au bord du Canal Saint-Martin en l’absence de toute distanciation physique ont fait mauvais effet. Mais il ne s’agit que d’évènements ponctuels qui ont été vite réglés.
À l’heure qu’il est la France, et même les départements classés "rouge" ont retrouvé une marge de manœuvre en matière de lits de réanimation. Les premières rentrées à l’école n’ont donné lieu à aucun incident. Et la reprise des transports en commun s’est faite dans la plus grande sérénité. D’autant plus que 10 à 20 % seulement des 5 millions de Français placés en télétravail depuis deux mois ont effectivement repris le chemin du bureau. Le problème pour les autres n’est pas la peur du virus, mais l’attente d’un feu vert de l’entreprise. Pour cela il faut que les locaux aient été désinfectés, que le gel hydro alcoolique soit disponible à tous les endroits stratégiques en abondance, et que chaque salarié puisse bénéficier à tout moment d’un espace de 4 mètres carrés. C’est ce qui explique que les tours de La Défense restent vides, dans la mesure où le goulot d’étranglement des ascenseurs ne permet pas de faire accéder les salariés à leur bureau, à moins d’installer des files d’attente de plusieurs heures.
Une menace infantilisante
Même si certains ont vite laissé entendre que si les mesures prescrites aux Français n’étaient pas bien appliquées un plan de reconfinement était prêt pour éviter une nouvelle circulation massive du virus, cette menace infantilisante a été superflue. Elle a simplement continué à illustrer les tensions entre Matignon et l’Élysée. Le Chef de l’État, qui se déplace sans masque, veut laisser croire que l’activité économique peut reprendre partout. Le Premier Ministre, qui se sait attendu au tournant par plus d’une soixantaine de plaintes, a choisi de se hâter lentement et de desserrer la vis très progressivement, comme l’y a incité son conseiller spécial Jean Castex. C’est la raison pour laquelle après avoir avancé au 29 mai la reprise possible des offices cultuels, il a annoncé jeudi que les Français pourraient partir en vacances en France et circuler de manière tout à fait normale.
Cette dernière annonce était très attendue par les professionnels du tourisme qui n’avaient aucune visibilité sur la reprise de leur activité. Alors que la France est la première destination touristique du monde et que ce secteur d’activité représente près de 8 % de la richesse nationale. Elle était également très attendue par les Français qui voient enfin un premier signe de confiance dans l’avenir. Car après deux mois de gestion au jour le jour, Édouard Philippe n’a pas hésité à s’engager sur les mois de juillet et août, rouvrant des perspectives à de nombreux Français qui s’étaient résolus à ne pas bouger. Puisqu’un sondage réalisé il y a une semaine faisait tristement ressortir que 55 % des Français avaient décidé de faire une croix sur leurs congés d’été.
Édouard Philippe de plus en plus populaire
Alors que la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement reste largement critiquée - seuls 37 % des Français se déclarent confiants, selon le baromètre BVA - la cote de popularité d’Édouard Philippe est à la hausse. D’après un sondage sur les personnalités politiques, réalisé par Ifop-Fiducial pour Paris Match, le Premier ministre récolte 57 % d’opinions favorables parmi les interrogés. Soit une hausse de 14 points depuis le mois de mars. Une situation – peu surprenante – qui s’explique de plusieurs façons. D’abord, par le rôle même de Premier ministre. S’ajoute à cela la personnalité d’Édouard Philippe. Un homme qui paraît stable dans son jugement, en charge du bon fonctionnement de l’administration étatique, de quoi rassurer les Français. Sans oublier que, contrairement à Emmanuel Macron, l’ancien maire du Havre apparaît comme "modeste dans ses déclarations". Il a par exemple reconnu avoir commis des erreurs, lors de la présentation du plan de déconfinement face à l’Assemblée nationale, le 27 avril dernier.
Une autre explication résiderait dans les rumeurs de ces dernières semaines rapportant des tensions entre le chef de l’État et son Premier ministre. Or, l’impopularité d’Emmanuel Macron aurait eu pour effet de faire augmenter celle d’Édouard Philippe, dès lors que le bruit d’un changement à la tête du gouvernement s’est fait entendre. La même situation avait eu lieu à l’époque de Nicolas Sarkozy et François Fillon. Dans ces conditions, se débarrasser de son Premier ministre sans bonne raison risquerait de faire plonger la cote de popularité d’Emmanuel Macron dans les abysses. Enfin il ne faut pas oublier que dans un pays où un peu plus de personnes se classent à droite qu’à gauche, les sympathisants LR et de droite ont mécaniquement une vision plus positive d’Édouard Philippe par rapport à Emmanuel Macron.
Où l’on reparle des municipales
Un déjeuner inattendu a eu lieu jeudi à l’Élysée réunissant autour du Président de la République, Gérard Larcher, le Président du Sénat et Richard Ferrand, celui de l’Assemblée Nationale. Il n’en fallait pas plus pour faire ressortir de vieilles rumeurs de dissolution de l’assemblée nationale. En fait il semble qu’au menu de ce déjeuner il a surtout été question de procéder au second tour des élections municipales en juin, sous réserve de l’accord du conseil scientifique. Mais dans la mesure où les écoles, collèges et lycées auront retrouvé une activité normale, rien ne s’oppose, en principe, à ce que ce second tour ait lieu. Une idée également partagée à Matignon. Afin d’éviter les polémiques liées au premier tour, l’idée du Chef de l’État était de laisser le soin aux parlementaires de décider de la date du vote, même si constitutionnellement cela n’est pas du ressort des deux assemblées.
Cette idée paraît toutefois assez incompréhensible. D’abord parce que les ratés du premier tour ont tellement marqué l’opinion qu’il faut s’attendre à ce qu’il y ait encore moins de votants lors de ce second tour. Ensuite, parce que compte tenu de la défiance des Français envers l’exécutif, les représentants du parti présidentiel à ce scrutin risquent d’encaisser une lourde défaite. Enfin parce qu’il y a le cas de Paris où personne ne sait si Agnès Buzyn tête de liste de la République en Marche est encore candidate ou pas après les propos qu’elle a tenus à la mi-mars. En cas de défection Stanislas Guérini serait le nouveau et troisième candidat. Mais les spécialistes du droit administratif doivent auparavant vérifier si la tête de liste du second tour peut être différente de celle qui a permis à une liste de se qualifier à l’issue du second tour.
L’arlésienne du Plan de relance européen
Alors que l’Europe attend toujours un vrai plan de relance – au lieu de la rustine mise en place par le MSE – Ursula Von der Leyen s’apprête à dévoiler mercredi prochain les contours d’un plan européen. On ignore encore quel serait son montant même si le Parlement européen réclame toujours une enveloppe de 2 000 milliards d’euros. Tout ce que l’on sait, est que la plus grande partie des fonds serait affectée à un instrument de relance et de résilience permettant de financer des investissements publics et des réformes. Tous les États membres de l’Union Européenne auront accès à ce fonds, mais les zones les plus touchées par les mesures de confinement imposées lors de l’épidémie de coronavirus seront privilégiées. Le deuxième pilier de l’instrument de relance est destiné à mobiliser l’investissement privé pour faire redémarrer l’économie, en mettant l’accent sur certains secteurs stratégiques. Enfin, le troisième pilier du plan de relance doit permettre de renforcer des instruments qui ont fait leurs preuves durant la crise sanitaire – de RescUE (catastrophes naturelles) à Horizon Europe (recherche et innovation) – et de créer un programme dédié à la santé.
Les dernières statistiques disponibles témoignent de l’urgence d’un plan européen. L'économie de la zone euro a subi sur les trois premiers mois de l'année sa contraction la plus brutale depuis la création de la monnaie unique, montrent les statistiques officielles publiées vendredi, qui reflètent l'impact des mesures de confinement adoptées par la plupart des pays membres. Eurostat, l'institut européen de la statistique, a fait état d'une baisse de 3,8 % du produit intérieur brut des Dix-neuf sur la période janvier-mars par rapport à octobre-décembre et de 3,2 % sur un an.
La BCE est-elle assez offensive ?
Il s'agit de la plus forte contraction d'un trimestre sur l'autre enregistrée depuis le début de la série statistique en 1995, et de la plus forte en rythme annuel depuis le troisième trimestre 2009, durant lequel elle avait atteint 4,5 %. C'est en France que la baisse du PIB a été la plus marquée, atteignant 5,8 % contre 5,4 % en Slovaquie et 5,2 % en Espagne, alors qu'elle a été limitée à 2,2 % en Allemagne. La Finlande est le seul pays de la région à afficher - de justesse - une hausse de son PIB, de 0,1 %. Eurostat précise que les exportations de la zone euro ont chuté de 6,2 % en mars par rapport au même mois de l'an dernier alors que les importations diminuaient de 10,1 %. L'emploi a parallèlement baissé de 0,2 % d'un trimestre sur l'autre, son premier recul depuis 2013.
Cette récession subie par la zone euro, déjà la plus violente de sa jeune histoire, devrait être pire encore que prévu il y a un mois, montre vendredi une enquête de Reuters auprès d'économistes, et elle devrait conduire la Banque centrale européenne à annoncer en juin une augmentation de ses achats d'obligations. Les quelque 80 experts interrogés entre le 11 et le 14 mai ont revu à la baisse leurs prévisions économiques pour la troisième fois en un peu plus d'un mois : ils tablent désormais pour 2020 sur une contraction de 7,5 % du produit intérieur brut des 19 pays ayant adopté la monnaie unique, alors qu'ils prévoyaient une baisse de 5,4 % il y a trois semaines. L'enquête d’Eurostat montre que la contraction du PIB devrait être près de trois fois plus forte sur avril-juin avec une chute attendue de 11,3 %, contre -9,6 % prévu dans l'enquête précédente.
Vers des achats de titres d’anges déchus
Certes, le PIB devrait rebondir de 7,2 % au troisième trimestre puis de 2,8 % au quatrième, sans pour autant compenser les pertes du premier semestre. Mais les hypothèses les plus pessimistes intègrent une nouvelle contraction sur juillet-septembre. Le taux de chômage dans la zone euro devrait augmenter de près de deux points à 9,3 % en 2020, une hausse bien plus limitée que celle en cours aux États-Unis. La BCE, elle, devrait amplifier son soutien à l'occasion de sa réunion du 4 juin en augmentant de 375 milliards d'euros le montant de son Programme d'achats d'urgence pandémique (PEPP), doté initialement en mars de 750 milliards. Il faut ajouter à ces montants les 20 milliards d'euros consacrés chaque mois aux achats réalisés dans le cadre des dispositifs déjà en place avant la crise du coronavirus.
Au total le bilan de la BCE devrait ainsi atteindre 6 500 milliards d'euros d'ici la fin de l'année, contre environ 5 000 milliards aujourd'hui. Plus de deux tiers des 28 économistes ayant répondu à une question sur le sujet ont estimé que la BCE devrait emboîter le pas de la Réserve fédérale américaine en étendant ses achats aux obligations d'entreprise ayant perdu leur notation en catégorie d'investissement depuis le début de la crise, les "anges déchus" ou "fallen angels". Cette innovation pourrait toutefois exposer la BCE à de nouvelles critiques au moment où elle doit faire face à l'arrêt de la Cour constitutionnelle allemande exigeant qu'elle apporte la preuve de la nécessité et du caractère proportionnel de ses achats d'obligations. Plus des trois quarts des économistes ayant répondu à une question sur ce point ont dit que la décision des juges allemands ne devrait pas avoir un impact durable sur la manière dont la BCE définit sa politique.
L’incantation de Jérôme Powell
Aux États-Unis où la situation n’est guère plus reluisante avec un nombre de nouveaux chômeurs qui atteint 36 millions en deux mois. Le patron de la Réserve Fédérale a donc appelé mercredi les élus à tout faire, même si cela s’avère coûteux, pour éviter une longue récession dont les effets délétères frapperaient une fois encore les populations les plus fragiles. Un soutien budgétaire supplémentaire pourrait être coûteux, mais il en vaut la peine s’il permet d’éviter des dommages économiques à long terme et permet d’avoir une reprise plus forte, a estimé Jerome Powell lors d’un échange virtuel avec le Peterson Institute.
À ce jour, le Congrès a fourni quelque 2 900 milliards de dollars de soutien budgétaire aux ménages, aux entreprises, aux prestataires de soins de santé ainsi qu’aux États et collectivités locales, soit environ 14 % du produit intérieur brut. Dans la mesure où la reprise pourrait prendre un certain temps avant de s’accélérer, il estime que des aides supplémentaires seront probablement nécessaires pour combattre l’impact du coronavirus. Pour l’heure, l’ampleur et la vitesse de cette récession sont sans précédent dans l’histoire moderne, bien pire qu’aucune autre depuis la Seconde Guerre mondiale, a-t-il commenté. À tel point que les gains en matière d’emplois accumulés lors de la dernière décennie ont déjà été effacés.
Une crise qui touche de plein fouet les ménages
Jerome Powell a en outre fait état d’une enquête de la Fed montrant que ce sont les ménages à plus faibles revenus qui souffrent le plus : parmi les personnes qui avaient un emploi en février, près de 40 % de ceux des ménages gagnant moins de 40 000 dollars par an ont perdu leur emploi en mars. De son côté, la banque centrale américaine a pris toute une série de mesures pour soutenir l’économie, les ménages ainsi que les entreprises : baisse des taux quasiment à zéro, assouplissement en urgence des réglementations pour permettre aux banques de prêter, injection de liquidités dans le système financier. Interrogé sur la possibilité de taux négatifs, Jerome Powell a écarté cette idée, relevant que les études sur l’efficacité d’une telle mesure étaient partagées. Il a en revanche martelé que la Fed continuerait à utiliser ses outils au maximum jusqu’à ce que la crise soit passée et que la reprise économique soit bien engagée. Cependant, il a rappelé que la Fed ne disposait que de pouvoirs de prêt, pas de pouvoirs de dépenser, laissant entendre une fois de plus que le Congrès ne devrait pas hésiter à trouver davantage de moyens pour soutenir l’économie.
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