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Yves de Kerdrel
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Perte de contrôle
par Yves de Kerdrel
Comme nous l’annoncions la semaine passée, un troisième confinement a fini par s'imposer à 21 millions de Français. Un confinement très peu strict mais qui va tout de même peser sur la croissance. Par la fermeture obligatoire de certaines activités. Mais surtout par la perte de confiance des citoyens-consommateurs à l’égard d’un gouvernement qui a perdu contrôle sur l’épidémie et la campagne de vaccination.
Emmanuel Macron a pris la semaine passée deux décisions contre lesquelles il était fondamentalement opposé. La première, c’est l’annonce lundi dernier de la suspension provisoire du vaccin Astra Zeneca conçu avec l’université d’Oxford. Une annonce faite par le Chef de l’État lui-même quelques heures après que l’Allemagne a adopté la même position.
Emmanuel Macron est fortement opposé au principe de précaution et à son inscription dans la loi fondamentale. L’auteur de ces lignes et celui qui n’était alors que simple rapporteur adjoint de la Commission Attali ont bataillé de concert pour que le rapport final de cet aréopage contienne la demande d’abrogation du principe de précaution. Et je vois encore, lors de la séance de remise du rapport à l’Élysée, Nicolas Sarkozy, très gêné et nous expliquant qu’il n’appliquerait pas notre demande, ne voulant pas désavouer l’une de ses ministres, Nathalie Kosciusko-Morizet.
Dictature de l’émotion et principe de précaution
Le Chef de l’État qui inscrit toutes ses mesures dans une démarche rationnelle a été obligé de céder à une insupportable dictature de l’émotion. Il y a aujourd’hui moins de dix cas de thromboses constatées après l’administration de ce vaccin et plus de 25 millions d’Européens qui ont reçu ce vaccin-là. Pendant les trois jours de suspension de la vaccination avec le produit d’Astra Zeneca, on a compté un nombre record de contaminations qui vont se traduire par des hospitalisations, puis des réanimations et malheureusement des décès, qui seront beaucoup plus nombreux que ceux enregistrés si l’on avait poursuivi la vaccination.
Cette dictature de l’émotion est devenue insupportable. D’autres parlent de démocratie émotionnelle. Mais le terme n’est pas juste. Puisque lorsqu’un sujet comme celui du rapport bénéfice-risque d’un vaccin ou d’un traitement vient sur la place publique aidé par les télés d’information en continu, il n’y a pas de débat possible, pas d’explication, pas de mise en regard des faits et des chiffres. La "raison" n’a plus le droit de cité. Il n’y a qu’une seule voix, celle qui dénonce un "médicament qui peut (de manière très rare) tuer". Quand il n’y a plus qu’une voix, c’est bien un état de dictature.
Un ballon d’oxygène pour le système de santé
L’autre décision que le Chef de l’État a prise malgré lui, c’est celle d’un troisième confinement total, en tout cas pour 21 millions de Français et la région métropole, poumon de l’économie française. Emmanuel Macron avait tout fait pour éviter ce troisième confinement. Et son pari était de vacciner le maximum de Français le plus vite possible avant que le variant britannique sature le système de santé. Pendant un mois son pari a fonctionné en dépit d’une logistique défaillante en matière de vaccins. Si bien que près de trois mois après le début de la campagne de vaccination seuls 2,5 millions de Français ont reçu les deux doses.
Le problème, c’est que le variant anglais est beaucoup plus violent et frappe une population plus jeune. C’est lors de sa visite à l’hôpital de Poissy-Saint-Germain, mercredi dernier, que le Chef de l’État s’est résolu à un confinement total. D’abord pour limiter bien sûr la propagation de ce variant très présent en Île-de-France et dans les Hauts de France. Mais aussi pour tenter de redonner un peu d’air au système hospitalier et à un personnel, quel que soit son titre ou sa tâche, exténué et presque désabusé.
Adhésion très relative à ce confinement
Malgré tout il s’agit d’un confinement très particulier, qui laisse heureusement les écoles et les cantines ouvertes, qui élargit la notion de commerces essentiels aux libraires et aux coiffeurs et surtout qui incite les Français à sortir de chez eux, sans se regrouper bien sûr, parce que le virus est moins facilement hostile en extérieur qu’en intérieur. C’est pourquoi le couvre-feu est maintenu, à la différence du mois de novembre dernier, afin d’éviter les dîners entre amis. Mais retardé d’une heure, à un moment où le passage à l’heure d’été va inciter plus de monde à flâner entre le boulot et le dodo.
Le télétravail, dont on commence officiellement à mesurer au bout d’un an les dégâts, en termes de dégradation de la productivité, reste la norme. Du moins quatre jours par semaine. Mais un sondage réalisé par Harris Interactive dans la foulée de l’intervention de Jean Castex a montré que si 82 % des Français se déclarent inquiets de la propagation du virus, l’acceptabilité du confinement est très dégradée. Puisqu’à peine une personne sur deux habitant dans un département concerné adhère à ces nouvelles mesures coercitives. Pour autant, près de sept personnes sur dix (69 %) habitant dans un département soumis au confinement indiquent qu’ils le respecteront de manière stricte.
Acceptabilité et pacte Républicain
La question de l’acceptabilité a été au cœur de la décision de reconfiner. D’abord parce que le pays, et notamment la jeunesse, sans compter les banlieues, sont à fleur de peau après plus d’une année de restrictions diverses et variées. Ensuite parce que les deux premiers confinements ont sacrément attaqué la santé mentale des Français. Enfin parce que la confiance dans la parole publique est sérieusement entamée à quatorze mois d’une élection présidentielle à laquelle Emmanuel Macron n’a pas renoncé à concourir.
L’autre sujet qui est rarement pris en compte par les pouvoirs publics, c’est le fait que désormais des millions de Français s’habituent à ne pas respecter le couvre-feu, à jouer au chat et à la souris pour éviter une amende de 135 euros, ou à dépasser les contraintes des confinements. Quand Monsieur et Madame Tout-le-monde n’ont plus de scrupules à violer les règles communes, c’est que le pacte républicain commence à être sérieusement fissuré. Et cela va des banlieues devenues incontrôlables à la nuit tombée, alors qu’il y a un couvre-feu, à des Français sans histoire mais qui n’adhèrent plus aux restrictions de liberté qui leur sont imposées depuis un an.
Un coût modéré pour le confinement
Finalement c’est sur le plan économique que ce troisième confinement pose le moins de problèmes. Puisqu’au total, c’est environ 40 % du Produit intérieur brut hexagonal qui devrait être affecté. Bercy estime à 110 000, dont près de 60 000 pour la seule Île-de-France, le nombre de commerces qui vont devoir fermer leurs portes, y compris ceux qui avaient déjà dû fermer car situés dans des centres commerciaux. Si l’on part du principe que la perte d’activité mensuelle qui s'appliquera à 40 % de l'économie française sera équivalente à celle du mois du novembre (8 points de PIB mensuel selon l’Insee), alors c’est 3,2 points de PIB mensuel auxquels la France devrait renoncer, soit à peu près six milliards d’euros (en volume) par mois.
Par conséquent, sur l’année, les pertes s’élèveraient ainsi à 0,27 point de PIB. C'est le même ordre de grandeur que Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, a évoqué en parlant d’un choc de 0,2 point de PIB. Ainsi, on serait bien loin de l’ampleur des dégâts du premier confinement lors duquel 60 milliards d’euros partaient en fumée chaque mois – soit trois points de PIB annuel. Du côté de la puissance publique, les mesures de soutien aux secteurs économiques touchés par le reconfinement coûteront 1,2 milliard d'euros supplémentaires par mois, a annoncé Bruno Le Maire, soit "7,2 milliards d’euros en tout par mois", a-t-il expliqué, en tenant compte du coût des mesures de restriction qui étaient déjà en place. Dans le détail, sur 1,2 milliard d'euros, 600 millions seront destinés à compenser une partie de la perte d'activité subie par les petites entreprises et les indépendants, 400 millions serviront à couvrir le chômage partiel, et 200 millions à des exonérations de charges, a précisé Bercy.
Exercice délicat pour la Fed
Aux États-Unis, l’état d’esprit a totalement changé avec le vote du Plan de relance et surtout le succès de la campagne vaccinale. De fait, les banques centrales sont confrontées à un exercice périlleux en cette période de transition pour l'économie, leurs promesses de demeurer accommodantes ne parvenant pas à rassurer des marchés craignant un resserrement monétaire prématuré. L'exercice est particulièrement délicat pour la Réserve fédérale, qui anticipe une reprise vigoureuse grâce à une campagne de vaccination massive et au plan de relance budgétaire de 1 900 milliards de dollars qui vient d'être adopté aux États-Unis.
Il faudrait y ajouter la remontée des anticipations d'inflation, le tout se reflétant dans la tension observée sur les rendements des emprunts d'État américains et menaçant de perturber l'ensemble des classes d'actifs. Dans ce contexte, le président de la Fed, Jerome Powell marchait sur des œufs et en a cassé quelques-uns mercredi. La banque centrale table désormais sur une croissance de 6,5 % cette année et une accélération de l'inflation à 2,4 % mais ne modifie pas sa politique monétaire, ne relèvera pas ses taux avant 2023 au plus tôt et se tient prête à ajuster tous ses instruments pour soutenir l'économie si nécessaire, a-t-il dit en substance. Le lendemain, le rendement des Treasuries à 10 ans bondissait de plus 10 points de base pour dépasser 1,74 % pour la première fois depuis janvier 2020. Jerome Powell a inventé un nouveau concept : être extrêmement dovish tout en remontant les estimations de croissance de l'économie américaine. Le patron de la Fed se chargera lui-même du service après-vente avec trois interventions prévues dans les prochains jours.
Taper tantrum
Même la Banque du Japon, d'ordinaire très prévisible et toujours extrêmement accommodante, a réussi à semer le trouble en évoquant vendredi un ajustement des achats d'actions qu'elle réalise par le biais de fonds indiciels cotés. Il ne s'agit pas d'une révolution mais des investisseurs nerveux y ont vu l'amorce d'un resserrement et l'indice Nikkei de la Bourse de Tokyo a perdu 1,4 %. Au Japon comme ailleurs, les marchés redoutent par-dessus tout des turbulences provoquées par une normalisation monétaire mal balisée par les banques centrales.
Ce phénomène, connu sous le nom de "taper tantrum", avait été illustré en 2013 avec un mouvement de panique sur les marchés après l'évocation par Ben Bernanke, alors président de la Fed, d'un arrêt du programme d'assouplissement quantitatif de son institution. Le risque ne viendrait pas d'un changement de cadence opérationnelle des banques centrales mais plus d'une évolution du sentiment de marché à l'égard de la communication des banques centrales et de l'horizon d'intervention.
Accélération des achats de titres par la BCE
De ce côté-ci de l’Atlantique, l'accélération par la Banque centrale européenne de ses achats d'actifs pourrait prendre du temps avant de porter ses fruits, a déclaré jeudi la présidente de l'institution, Christine Lagarde. Des facteurs de court terme pèsent sur les achats hebdomadaires de la BCE et l'effet de l'accélération du programme de rachats deviendra visible lorsqu’il sera évalué sur des périodes plus longues, a déclaré Christine la gardienne de la BCE lors d'une audition au Parlement européen.
La BCE a annoncé la semaine dernière une accélération de ses achats de titres sur les marchés afin de freiner la remontée des coûts de financement dans la zone euro, affichant ainsi sa volonté de contribuer à une reprise économique qui débute à peine. Face au risque de voir la remontée rapide des rendements obligataires compromettre le redressement de l'activité, la BCE a décidé d'adapter les conditions de mise en œuvre du programme d'achats d'urgence face à la pandémie (PEPP) lancé il y a bientôt un an et doté de 1 850 milliards d'euros. La présidente de la BCE a répété par ailleurs que l'institut d'émission continuerait de soutenir la reprise économique de la zone euro avec tous les instruments à sa disposition, qu'il pourrait réajuster si nécessaire.
Les patrons du CAC 40 sur le gril
Du côté du business, après l’éviction brutale – mais inévitable – d’Emmanuel Faber de la présidence de Danone, le capitalisme français sort de sa traditionnelle réserve. En l’espace de dix-huit mois, ce sont 4 patrons du CAC 40 qui ont été révoqués du jour au lendemain. D’abord Thierry Bolloré seul directeur général de Renault, pour des problèmes de management et des contre-performances notoires. Ensuite Isabelle Kocher, la directrice générale d’Engie, à la fois pour des divergences stratégiques avec le président non exécutif, Jean-Pierre Clamadieu et pour des relations exécrables avec le conseil d’administration.
Plus récemment il y a eu la démission – un peu forcée – de Christophe Cuvillier, le Président du Directoire d’Unibail-Rodamco-Westfield. Le successeur de Guillaume Poitrinal avait eu le tort de vouloir faire une augmentation de capital à prix bradé. Ce qui nécessitait une assemblée générale d’actionnaires. Il a suffi d’un mois au tandem Léon Bressler-Xavier Niel pour convaincre les actionnaires de repousser le plan de la direction et se faire élire au Conseil de surveillance. Une manœuvre qui a obligé Christophe Cuvillier à tirer les conséquences de son échec. Cette accélération du turnover de grands patrons, qui oublient trop souvent que la bonne gouvernance est l’une des clés de voûte du capitalisme, est saine car elle démontre que les conseils d’administration jouent désormais parfaitement le rôle de contrepouvoirs dans un régime de checks and balances.
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07/03/2021 - 07:45
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