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Yves de Kerdrel
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Le faux match Macron-Pécresse
par Yves de Kerdrel
Au cours de la semaine passée deux enquêtes d’opinion ont placé Valérie Pécresse gagnante d’un match contre Emmanuel Macron au second tour. Mais à quoi correspondrait une telle opposition entre deux candidats qui partagent le même programme économique, à quelques nuances près ? Tout dépendra de la manière dont l’un et l’autre essaieront de fracturer le front populiste.
Après le week-end dernier riche en actualités politiques avec la désignation de Valérie Pécresse comme candidate de la droite de gouvernement et le rassemblement agité d’Éric Zemmour, la semaine passée a été émaillée de nombreux sondages, dont deux ont laissé supposer que Valérie Pécresse pourrait battre Emmanuel Macron au second tour. Dans un cas avec 52 %, et dans l’autre avec 51 %.
En rester là serait aller un peu vite en besogne. D’abord parce qu’il reste quatre mois avant l’élection présidentielle et que le principal candidat – Emmanuel Macron – attendra le plus tard possible pour se présenter. Comme l’a montré sa conférence de presse de jeudi, il entend d’abord et avant tout tirer profit de la présidence française de l’union européenne.
Les sondages ne font pas le printemps
Ensuite parce que Valérie Pécresse a su créer une dynamique après les quatre débats et les deux tours d’élection par les adhérents des Républicains. Ce qui n’était pas joué d’avance. Alors que dans le même temps le score d’Éric Zemmour n’a pas bougé après une semaine marquée par sa déclaration de candidature et par son rassemblement de Villepinte, pourtant retransmis par toutes les chaînes d’info.
De la même manière qu’il est plus dur de conserver une fortune que de la gagner, il est plus dur désormais pour la Présidente de la Région Île-de-France de rester la principale challenger du chef de l’État et la seule capable de l’affronter au second tour. Certes l’émergence d’Éric Zemmour complique la tâche de Marine Le Pen. Mais si le polémiste du Figaro n’est pas capable de réunir les 500 signatures ou s’il ne peut financer sa campagne, Valérie Pécresse sera prise en tenailles entre l’ex-Présidente du Rassemblement National et Emmanuel Macron.
Pécresse si proche de Macron… et si contraire !
Enfin le plus dur pour Valérie Pécresse va reposer sur le fait d’apparaître comme une vraie alternative à Emmanuel Macron et à sa politique. La même qui se déchaîne aujourd’hui contre lui, a tout fait au printemps 2020 pour essayer d’être nommée à Matignon à la place d’Édouard Philippe. Elle est plus proche d’un Bruno Le Maire et d’un Gérald Darmanin avec lesquels elle a mené de nombreux combats politiques que d’un Éric Ciotti qui va la suivre de près pendant toute sa campagne.
De notre point de vue, il est dommage de voir cette ancienne collaboratrice de Jacques Chirac, formée à HEC et passée par le Conseil d’État obligée de reprendre des thèmes chers à la frange la plus identitaire des Républicains, de manière à respecter son alliance de fait avec Éric Ciotti, qui se dit l’ami d’Éric Zemmour. S’il n’y avait pas au bout du bout la magistrature suprême, on pourrait rêver de voir Emmanuel Macron proposer à Valérie Pécresse un contrat de gouvernement comme cela se fait en Allemagne. Mais cela ne correspond pas à l’esprit français où c’est le Président qui incarne les choix politiques et non le chef du gouvernement.
Que faire pour les émules du Front populiste ?
Il reste à résoudre la question principale en cas d’élection de Valérie Pécresse ou de réélection d’Emmanuel Macron : comment gouverner un pays dont 40 % des citoyens adhèrent aux thèses de l’extrême droite et du populisme. Ces Français-là qui vivent avec la nostalgie "d’une France d’avant", qui ne supportent pas les choix sociétaux d’Emmanuel Macron ou les tentatives de déconstruction de l’histoire doivent évidemment être écoutées.
Sur la question migratoire, ils le sont maintenant par Valérie Pécresse – dont le directeur de campagne, Patrick Stefanini a consacré un ouvrage à la lutte contre l’immigration et l’islamisme – et même par Emmanuel Macron qui a abordé cette question à plusieurs reprises dans le cadre de sa conférence de presse de jeudi. La différence est qu’Emmanuel Macron veut agir au niveau européen en remettant à plat Schengen et en renforçant Frontex. C’est un discours qui risque de ne pas suffire pour convaincre le front populiste. Comme le disait mon ami Claude Imbert : "quand j’entends le mot Europe, je sors mon oreiller".
La politique de l’offre de Macron ravit les patrons
Si Emmanuel Macron a un bilan incontestablement positif dans sa capacité à avoir mené – contre vents et marées – une politique de l’offre depuis cinq ans, il n’en est pas de même pour la question du pouvoir d’achat. Et ce sujet – qui nourrit aussi les rangs des populistes, comme il a fait sortir sur les routes les gilets jaunes – reste la première préoccupation des Français lorsqu’on les interroge sur les changements attendus à l’occasion de la présidentielle.
Une certaine gauche en profite pour faire en sorte que la question des inégalités prenne le dessus, de manière à créer une nouvelle lutte des classes. C’est vrai que la pandémie a accentué les inégalités au niveau mondial, du fait de la création monétaire qui a fait gonfler les capitalisations boursières. C’est vrai que certains chiffres peuvent choquer, même les inconditionnels du capitalisme et d’un libéralisme sans contraintes.
Une campagne brouillée par les bons résultats du CAC 40
Mais ce "boomerang" des inégalités renvoyé aux politiques de tous bords pourrait à terme devenir explosif si la question du pouvoir d’achat ou du "pouvoir de vivre" n’était pas traitée plus sérieusement que par des chèques inflation de 100 euros, qui sont le triste miroir des tickets de rationnement délivrés au lendemain de la guerre dans un pays en pénurie et en reconstruction.
Le sujet va devenir d’autant plus brûlant au plus chaud de la campagne électorale que la plupart des entreprises du CAC 40 vont publier des résultats records au titre de l’exercice 2021. Et qu’après des restrictions dues à la crise sanitaire elles ont prévu de récompenser leurs actionnaires par des dividendes en forte hausse et par des programmes de rachats d’actions. Tout cela est normal, mais en France où l’on n'a jamais résolu le problème du rapport à l’argent – déformé par deux millénaires de surmoi judéo-chrétien – ces questions peuvent conduire les candidats les plus raisonnables à des propos démagogiques.
Le retour des inégalités façon Piketty
Quant à la question des inégalités, il faudra bien un jour ou l’autre que d’autres voix que les Piketty et ses émules s’en emparent. D’abord pour rappeler qu’elles sont le fruit d’un cycle de quarante de baisse des taux. Une période qui a permis à ceux qui avaient la possibilité de s’endetter de créer de l’argent presque comme l’alchimie transformait le plomb en or. Et qu’un nouveau cycle économique commence avec le retour de l’inflation, donc de la hausse des taux et des restrictions monétaires. Un cycle profondément lié à la transition écologique qui est très consommatrice de capitaux et qui va remplacer une inflation conjoncturelle due à la reprise de l’après-Covid par une inflation structurelle.
Le deuxième élément consubstantiel à la question des inégalités est celui du mot "égalité" qui figure dans notre devise nationale, car la révolution française a établi que tous les hommes (et femmes) naissent libres et égaux en droit. Le seul problème, c’est que la liberté est une vertu antagoniste de l’égalité. Et l’égalité des droits de la Révolution française est devenue, hélas, un égalitarisme des revenus, des possessions, et des transmissions. Voilà pourquoi la droite de gouvernement, qui peut être tentée par un discours démagogique sur cette question doit se construire un antidote à ce poison des inégalités qui risque de pervertir le débat des idées en période préélectorale.
La Banque de France ne croit pas à une inflation durable
Au chapitre économique, il faut retenir la nouvelle révision à la hausse des prévisions de croissance faite par la Banque de France. Celle-ci prévoit désormais une hausse de 6,7 % du produit intérieur brut. "C'est le plus haut chiffre de croissance depuis 50 ans", a déclaré François Villeroy de Galhau en soulignant que la Banque de France publierait l'ensemble de ses prévisions le 20 décembre.
Dans ses projections économiques de septembre, l'institution française anticipait une progression du PIB français de 6,3 % en 2021. François Villeroy de Galhau a par ailleurs estimé que l'inflation devrait baisser en France l'an prochain et descendre sous 2 % d'ici la fin 2022 alors qu'elle se situe actuellement autour de 3 %.
Rendez-vous monétaire jeudi prochain
Un propos sur l’inflation bien plus optimiste que celui tenu par Luis de Guindos, le vice-président de la Banque Centrale Européenne. Alors que la BCE maintient que la hausse des prix s'atténuera sans intervention de sa part, un nombre croissant de ses responsables ont exprimé leur inquiétude quant à la possibilité d'une inflation plus durable, qui conduirait la banque centrale à réduire ses mesures de relance. La prochaine réunion de politique monétaire du Conseil des gouverneurs de la BCE est prévue le 16 décembre.
Luis de Guindos a reconnu que les risques d'inflation étaient modérément orientés à la hausse et que l'inflation devrait mettre plus de temps que prévu à baisser. En novembre, les prix à la consommation ont augmenté de 4,9 % sur un an, un record mais la plupart des prévisionnistes ne les voient pas revenir sous 2 % avant la toute fin de l'année 2022. Luis De Guindos a toutefois minimisé l'impact de la poussée inflationniste, affirmant que rien ne prouve que les salaires réagissent aux pressions temporaires sur les prix. Il a ajouté par ailleurs que si les tensions des chaînes d'approvisionnement et les restrictions liées à la pandémie pouvaient entamer la croissance à court terme, il était peu probable que ces facteurs aient un impact à plus long terme.
Saint-Gobain peine à courir derrière Sika
Sur le plan du business, l’actualité a été marquée par la multiplication des opérations de M & A menées par Benoit Bazin, le nouveau directeur général de Saint-Gobain. Notamment dans la chimie des matériaux. Un mouvement stratégique important que Pierre André de Chalendar avait voulu faire en tentant de prendre le contrôle du suisse Sika.
Après un long conflit – dû aux règles de gouvernance assez baroques que l’on trouve dans plusieurs groupes helvètes – Saint-Gobain a dû sortir de Sika. Mais de fait le groupe a pris quelques années de retard dans ce virage stratégique important par rapport à la firme suisse, dont la capitalisation boursière s’est envolée alors que Saint-Gobain peine toujours à créer de la valeur.
Nestlé a fait le deuil de L’Oréal
Autre mouvement important : le rachat par l’Oréal de 4 % de ses propres titres détenus jusqu’ici par Nestlé, le tout pour la somme de 8,9 milliards d’euros. Cette opération suivie de très près en interne par Jean-Paul Agon, très proche de la famille Bettencourt et très apprécié par Mark Schneider, le patron de Nestlé et mise en musique par Matthieu Pigasse et Nicolas Constant de la banque Centerview Partners France ramène le groupe suisse à seulement 20,1 % du capital de L’Oréal. Ce qui est le seuil de consolidation par mise en équivalence.
De fait, sans débourser un centime, la petite-fille du fondateur de L’Oréal, Eugène Schueller, a vu sa participation remonter au-delà de 34 % sans obligation de lancer une OPA sur le reste des titres. C’est la deuxième fois en l’espace de quelques années que Nestlé se détache progressivement de L’Oréal. Il est clair désormais que le groupe suisse a fait son deuil d’une éventuelle prise de contrôle du leader des cosmétiques. Et la famille Bettencourt peut remercier Dan Loeb, l’activiste actionnaire de Nestlé qui pousse le groupe à se recentrer et à procéder à des rachats d’actions.
Bolloré accélère à quelques semaines de son bicentenaire
Enfin le groupe Vivendi a annoncé qu’il accélérait son projet d’OPA sur les titres du groupe Lagardère après avoir pris possession des titres détenus par Amber Capital. Épaulé par Lazard et par Natixis, le groupe de médias va procéder au rachat des actions qu’il ne détient pas encore à partir du début de l’année prochaine. Quitte à régler ensuite au cas par cas les problèmes de concurrence qui apparaîtront dans le domaine de l’édition.
On se demande pourquoi Vincent Bolloré a décidé d’accélérer le tempo de cette opération. Sauf peut-être à vouloir montrer qu’à la mi-février, date du bicentenaire du groupe Bolloré, le groupe aura acquis une nouvelle architecture que ses enfants n’auront plus qu’à développer. À cela s’ajoutent peut-être aussi des considérations liées au momentum politique dans la mesure où Lagardère possède Paris match, le Journal du Dimanche et Europe 1.
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