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éditorial / Yves de Kerdrel

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Yves de Kerdrel

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C’est l’économie, stupide !
par Yves de Kerdrel

Alors qu’Éric Zemmour a installé l’immigration, l’insécurité et l’autorité au cœur de la prochaine élection présidentielle – à tel point que les quatre débats des Républicains n’ont porté que là-dessus – la question du pouvoir d’achat domine les préoccupations des Français. Et la phrase qui a fait gagner Bill Clinton contre un George Bush (père) auréolé de sa victoire en Irak – it’s the economy, stupid – pourrait bien être la martingale du vainqueur de la prochaine élection.

19/12/2021 - 06:30 Temps Lecture 16 mn.

 

Très critiquée avant d’être diffusée, car considérée par beaucoup comme l’un de ses éléments de campagne présidentielle, l’interview que le Chef de l’État a donnée mercredi soir à deux journalistes de TF1 et de LCI était, sans nul doute, une bonne émission. Emmanuel Macron, comme Nicolas Sarkozy en son temps et VGE, en 1980 a beaucoup parlé de lui assurant que ces cinq années l’avaient changé. Ce qui est évident.

Lorsqu’on est élu à 39 ans et que quelques mois plus tard on doit gérer une véritable "fronde" contre le pouvoir central, comme Louis XIII et Richelieu, avec les "gilets jaunes" puis une crise sanitaire comme on en n’a pas connu depuis la fameuse grippe espagnole qui, au lendemain de la première guerre mondiale, a fait bien plus de victimes que ce conflit horriblement meurtrier, tout en assurant le rebond économique du pays, on ne peut pas se présenter au suffrage des Français comme l’homme venu de nulle part qu’il était en 2016 et 2017.

 

La rencontre d’un homme ou d’une femme avec les Français

 

Cette émission était nécessaire pour qu’Emmanuel Macron se défasse de ses oripeaux du jeune Président parfois arrogant, parfois blessant, parfois hautain, et qu’il renoue avec une forme de simplicité qui permet le contact direct avec les Français. Car l’élection présidentielle, sous son format gaullien défini par le référendum de 1962, reste quoi qu’il arrive la rencontre d’un homme ou d’une femme à un moment précis avec les Français.

C’est ce que Jacques Chirac avait très bien compris. Et c’est pour cette raison que François Mitterrand lui a fait la courte échelle en 1995 contre Lionel Jospin d’un côté et Édouard Balladur – qu’il détestait – de l’autre. C’est aussi ce que Nicolas Sarkozy ne cessait de répéter à ses équipes lors de sa campagne victorieuse de 2007 durant laquelle il a été à la rencontre de tous les Français, se déplaçant dans toute la France comme aucun candidat ne l’avait fait jusque-là.

 

Emmanuel Macron a fait sa mue

 

Même si cette émission était un peu trop teintée de phrases dictées par des communicants politiques – or, comme disait Jacques Pilhan, la communication politique, c’est comme la chirurgie esthétique, c’est réussi quand cela ne se voit pas – Emmanuel Macron a pu ainsi jeter au magasin des accessoires le personnage qu’il a été au cours des cinq dernières années, avec ses réussites et ses imperfections, de manière à pouvoir désormais écrire une nouvelle histoire.

Car "d’évidence", comme il l’a dit lui-même il faut plus que cinq ans pour transformer la France. Ce qui constituait la meilleure déclaration de candidature que les deux journalistes s’évertuaient en vain à lui arracher. Mais pour cela le Macron de 2022 doit être différent de celui de 2017. Plus mûr, plus attaché à l’aspect sacré de sa fonction – c’est toujours le problème des "deux corps du Roi" - et plus concerné par le pouvoir d’achat des Français.

 

L’immigration n’est pas la priorité des électeurs

 

On a pu croire qu’après un trimestre marqué par l’apparition d’un Éric Zemmour sur la scène politique porté par les thèmes du "grand remplacement", de l’immigration sauvage ou même régulière, du droit du sang et autres rengaines chères à la droite de la droite, toute la campagne de 2022 allait être dominée par ces idées crépusculaires.

En fait, le retour de l’inflation et les séquelles de la crise sanitaire aidant, c’est le pouvoir d’achat qui domine les préoccupations des Français dans toutes les enquêtes d’opinion. C’est notamment le cas dans le sondage réalisé la semaine passée par Opinion Way pour Les Échos, Radio Classique et C News. Les deux premiers sujets qui minent nos concitoyens sont le pouvoir d’achat et la protection sociale (santé et retraite) devant la sécurité et l’immigration. Et très vite revient juste après la question de l’emploi.

 

Le fantôme de James Carville

 

Tout cela rappelle volontiers l’expression devenue célèbre "It’s the economy stupid" répétée à longueur de journée en 1991 par James Carville, le spin doctor de Bill Clinton. Carville était le principal stratège de la campagne présidentielle réussie de Bill Clinton en 1992 contre le président sortant George Bush senior. Sa phrase s'adressait aux travailleurs de la campagne et se voulait l'un des trois messages sur lesquels ils devaient se concentrer. Son autre slogan était : "Changez plutôt que gardez la même chose".

De fait, la campagne de Bill Clinton a avantageusement utilisé la récession qui prévalait alors aux États-Unis comme l'un des moyens de campagne pour renverser avec succès George Bush. Ce qui était loin d’être acquis d’avance dans la mesure où le Président sortant était auréolé de son succès militaire au Koweït et en Irak. À tel point qu’en mars 1991, à moins d’un an de l’élection présidentielle 90 % des Américains interrogés approuvaient le bilan du président Bush.

 

Valérie Pécresse pas armée pour assurer des gains de pouvoir d’achat

 

Le problème, c’est que pour l’heure Valérie Pécresse n’a pas grand-chose à proposer dans ce domaine-là, sinon la baisse des cotisations salariales et patronales. Or c’est une mesure qui est longue à mettre en place en raison de notre paritarisme totémique. Et par ailleurs, c’est contradictoire avec la seconde préoccupation des Français qui consiste en une meilleure protection sociale.

Pour l’heure la candidate désignée par Les Républicains que les sondages placent en position de pouvoir participer au second tour à la place de Marine Le Pen n’ose pas aller sur le terrain du temps de travail. Jeune conseillère de Chirac elle a flirté avec l’idée que les 35 heures pouvaient être une idée d’avenir. Et son équipe rapprochée faite de Patrick Stefanini et de Frédéric Lemoine, l’ex-patron de Wendel, ne semble pas privilégier l’idée que si la France connaît un déclassement, c’est d’abord parce qu’elle travaille moins que la plupart des pays de l’OCDE. Emmanuel Macron, qui est finalement plus libéral que Valérie Pécresse, peut gagner au poteau sur la question du pouvoir d’achat en libéralisant le travail, bien plus que sa réforme de 2017 a pu le faire.

 

La question qui fera l’élection

 

Il y a un problème structurel en France d’un travail qui ne paie plus pour une grande partie des salariés et qui demande à être résolu sous peine d’une nouvelle révolte sociétale. Et il y a la question davantage conjoncturelle de l’inflation qui frappe en premier tous les bas salaires, car elle se mesure d’abord dans les coûts de l’énergie et dans la hausse des prix des produits alimentaires.

Le (ou la) candidat(e) qui gagnera en avril prochain sera celui qui saura rassurer les Français sur la préservation de leur pouvoir d’achat, mais aussi sur leur "pouvoir de vivre" en dépit des surcoûts à venir en raison de la transition écologique. Surcoûts qui vont continuer d’affecter l’électricité, le logement, les produits agricoles cultivés sans l’utilisation de produits phytosanitaires, et la mobilité.

 

Une baisse du pouvoir d’achat au début 2022

 

À ce propos, l’Insee a publié mardi soir une note de conjoncture – qui n’a pas pu être commentée par Emmanuel Macron lors de son intervention télévisée, qui était enregistrée depuis dimanche dernier – qui annonce une douloureuse baisse du pouvoir d’achat des Français au cours des mois premiers trimestres de 2022. Si tel est le cas, c’est une sacrée pierre lancée dans le jardin du Chef de l’État. Car ce ne sont pas "les chèques inflation" de 100 euros distribués à plus de 30 millions de Français qui vont leur maintenir l’illusion d’un maintien des conditions de vie.

Notre institut statistique est pourtant formel. Il explique que sous l’hypothèse conventionnelle de stabilisation des prix du pétrole et des matières premières, l’inflation resterait supérieure à 2,5 % au premier semestre 2022. Dans ce contexte, après une stabilité au troisième trimestre 2021, le pouvoir d’achat augmenterait au quatrième trimestre 2021, avant de reculer mécaniquement par contrecoup au trimestre suivant, puis de rebondir légèrement au deuxième trimestre 2022.

 

L’Insee optimiste sur la croissance française

 

Par ailleurs les services statistiques dirigés par Jean-Luc Tavernier, un ancien directeur de la Prévision, expliquent que la France a retrouvé globalement son niveau d’activité d’avant-crise dès le troisième trimestre 2021, tandis que les PIB allemand et italien s’en rapprochaient, à environ 1 point. Dans ce contexte, le rebond de l’économie française se poursuivrait, au rythme de + 0,5 % au quatrième trimestre 2021, + 0,4 % au premier trimestre 2022 et + 0,5 % au deuxième.

Au printemps 2022, le PIB français se situerait alors à 1,4 % au-dessus de son niveau d’avant-crise. L’acquis de croissance à mi-année (c’est-à-dire le taux de croissance annuel que l’on obtiendrait pour 2022 si l’activité économique restait figée aux troisième et quatrième trimestres à son niveau prévu pour le deuxième) s’élèverait à + 3 % (après une croissance du PIB de + 6,7 % en moyenne annuelle en 2021).

 

Nouvelle amélioration sur le front de l’emploi

 

La croissance française serait surtout portée par les services marchands, et dans une moindre mesure par l’industrie. La consommation des ménages retrouverait au premier semestre 2022 son niveau d’avant-crise, tandis que l’investissement des entreprises, qui dépasse déjà le sien, ralentirait après sa très vive progression en 2021. Les exportations demeureraient en retrait par rapport à leur niveau d’avant-crise, mais progresseraient nettement au quatrième trimestre 2021 puis au deuxième trimestre 2022 à la faveur d’importantes livraisons navales.

Après son très vif rebond, l’emploi continuerait de progresser mais en ralentissant, à l’image de l’activité économique. L’emploi salarié augmenterait ainsi d’un peu plus de 150 000 au second semestre 2021, puis de 80 000 au premier semestre 2022. Le taux de chômage baisserait à 7,8 % de la population active au quatrième trimestre 2021, et diminuerait progressivement au premier semestre 2022 jusqu’à 7,6 %.

 

Une inflation à 3,2 % en zone euro l’an prochain

 

L'inflation dans la zone euro est sans doute proche de son pic, a déclaré vendredi François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France et membre du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, en prédisant un "nouveau régime d'inflation" une fois la crise du coronavirus passée. La BCE a revu à la hausse jeudi sa prévision d'inflation pour 2022 à 3,2 % mais table sur un retour à 1,8 % en 2023, donc sous son objectif.

"Il y a une bosse d'inflation incontestable", a dit François Villeroy de Galhau. "Elle est plus élevée que prévu en 2021 et 2022, essentiellement à cause des prix de l'énergie, et elle dure un peu plus longtemps. Après, nous convergeons vers notre objectif d'inflation de 2 %, et ça, c'est une bonne nouvelle", a poursuivi le gouverneur de la Banque de France.

 

La BCE reste confiante

 

Il est très peu probable que la Banque centrale européenne relève ses taux d'intérêt l'an prochain, a déclaré jeudi sa présidente, Christine Lagarde, sans toutefois exclure totalement une hausse du coût du crédit. À l’occasion de cette réunion du Conseil des Gouverneurs, la Banque centrale européenne a revu à la hausse jeudi ses prévisions d'inflation mais a abaissé sa prévision de croissance 2022 pour prendre en compte l'évolution de la pandémie de COVID-19 et les perturbations des chaînes d'approvisionnement, qui freinent la reprise dans la zone euro. Elle table désormais sur une inflation supérieure à son objectif de 2 % l'an prochain avant un retour sous ce seuil par la suite.

La prévision de croissance pour 2022 a été ramenée à 4,2 % contre 4,6 % mais celle pour 2023 est portée à 2,9 % et la BCE prévoit pour 2024 une hausse de 1,6 % du PIB. Les risques entourant les perspectives de croissance sont globalement équilibrés, a estimé la présidente de la BCE, Christine Lagarde, lors d'une conférence de presse. Bien sûr tout cela fait – pour une grande partie – abstraction des dégâts que risque de produire le déferlement en Europe du variant Omicron, alors que la cinquième vague est due au variant Delta, originaire d’Inde. Même si la pandémie est désormais moins mortelle à cause des vaccins, les pouvoirs publics seront toujours tentés de réduire les sources de contamination et donc les interactions sociales. Ce qui peut affecter la consommation.

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