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éditorial / Yves de Kerdrel

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Yves de Kerdrel

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Un saut dans l'inconnu
par Yves de Kerdrel

L'année 2022 commence sous l'emprise de la pandémie qui tout en accélérant sa contagion devient moins dangereuse, grâce à un variant peu létal et à une accélération des vaccinations des populations concernées. Mais dans quatre mois les Français choisiront ou pas de garder le même chef de l'État. Tout cela dans un environnement économique marqué par une inflation croissante qui va réveiller les crispations sociales.

02/01/2022 - 06:30 Temps Lecture 16 mn.

 

L’exercice consistant, pour un Président de la République, à présenter ses vœux aux Français n’est pas simple tant il doit passer par un certain nombre de figures imposées. Il l’est encore moins à quatre mois de l’échéance d’un mandat qui aura été marqué par peu de réformes réussies. Il devient franchement difficile, quand les Français sont davantage préoccupés par leur test de Covid-19 que par le menu du réveillon

C'est sans doute ce qui explique la prestation plutôt ratée d'Emmanuel Macron vendredi soir. Après avoir commencé par un point sur la crise sanitaire il a enchaîné sur la Présidence française de l'Union européenne qui a commencé samedi à 0 h 00 jusqu'au 30 juin prochain à minuit. Sans y mettre le souffle que l'enjeu européen mérite. Avant de terminer par une trop longue litanie des mesures prises au cours de ses cinq années à l'Élysée.

 

Une annonce de candidature fin janvier ?

 

Avant même d’attaquer le foie gras ou les huîtres, les Français avaient déjà une indigestion, tant cet inventaire à la Prévert avait été grossi, rempli de décisions inutiles, de manière à préparer une prochaine annonce de candidature. Selon nos informations celle-ci devrait intervenir au cours de la seconde moitié du mois de janvier, sauf si la crise sanitaire réservait des surprises.

Tout simplement parce que le 19 janvier prochain, Emmanuel Macron doit inaugurer sa Présidence de l’Union Européenne par un important discours devant le Parlement européen. Selon ses proches il compte adresser aux représentants des 27 pays européens un projet de refondation de l’Europe. Et pour cela il ne peut pas avoir déjà endossé les habits de candidats à sa propre succession.

 

Il reste tellement "d’Europe" à construire

 

Malgré les différentes réformes intervenues ces dernières années, l’Europe n’a pas plus de numéro de téléphone que lorsque Henry Kissinger en parlait au cours des années soixante-dix. Pire : à ce moment-là les Européens avaient le sentiment de participer à un projet commun illustré par Airbus et l’Europe de l’Aéronautique, Ariane et l’Europe de l’Espace ou bien la politique agricole commune.

Aujourd’hui alors que l’enjeu climatique s’impose à tous comme une priorité, il n’existe pas d’Europe de l’énergie comme en témoigne l’arrêt stupide de trois réacteurs nucléaires allemands le soir du 31 décembre qui vont obliger nos voisins à produire davantage d’électricité issue de centrales à lignites. Il n’existe pas d’Europe des transports, ce qui permet aux camions qui vont du nord au sud de polluer les autoroutes françaises plutôt que les autoroutes allemandes où règne une écotaxe. Il n'existe pas d’Europe des frontières. Et l’on peut multiplier les exemples à l’infini.

 

Le primat français dans la géopolitique européenne

 

Le pire, c’est qu’Emmanuel Macron veut placer au cœur de son projet de refondation une Europe de la Défense qui – elle – n’a aucune chance d’exister. Car depuis le Brexit, la France est la seule puissance nucléaire de l’Union Européenne. De fait c’est le seul pays membre du conseil de sécurité des Nations Unies et pourvu d’un droit de veto.

À côté de nous les Allemands, du fait de ce qui leur a été imposé après le 8 mai 1945, n’ont pas le droit d’ouvrir le feu sans avoir l’autorisation du Bundestag. Leur armée est davantage une force de soutien aux ONG et la brigade franco-allemande est un pur symbole impossible à envoyer sur un théâtre d’opérations. Il y a bien des hélicoptères allemands à Barkhane, mais qui se contentent de faire le taxi entre deux quartiers généraux sans jamais tirer à la mitrailleuse sur un convoi de djihadistes.

 

Le mythe d’une Europe de la Défense

 

Rien n’explique la volonté forcenée d’Emmanuel Macron de vouloir cette Europe de la Défense alors que nous n’avons ni les mêmes intérêts ni la même diplomatie que les pays baltes ou ceux du groupe de Višegrad. Sauf peut-être le fait qu’il faut un contrepoids à une OTAN effectivement "en état de mort cérébrale". Et sauf l’assurance que la France aurait forcément les commandes de cette Europe de la Défense, comme l’Allemagne a, implicitement, le volant de l’Europe monétaire.

Il reste que tous ces débats qui agitent surtout les think-tanks et les diplomates sont à mille lieues des préoccupations des Français qui sont le pouvoir d’achat et la santé selon un sondage réalisé par Odoxa pour Le Figaro. Et s’il veut remporter le match présidentiel d’avril prochain Emmanuel Macron aurait intérêt à ne pas se laisser grisé par cette Présidence Française de l’Union Européenne et à se rappeler que "Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre."

 

La loupe déformante des sondages actuels

 

Pour l’heure, le locataire de l’Élysée ne semble pas très inquiet de cette échéance électorale. Il devrait pourtant se rappeler qu’à part en 2011, où François Hollande était déjà en tête des sondages, à quatre mois de l’élection tous les présidents sortants (hors période de cohabitation) étaient donnés réélus par les sondages. Alors qu’ils ont finalement été battus. Comme Giscard en 1981.

Déjà les annexes de plusieurs sondages déclarent que Valérie Pécresse bénéficierait au deuxième tour – si elle y accède – de voix venant des socialistes qui trouvent Emmanuel Macron décidément trop à droite, et du vote des femmes, qu'il ne faut surtout pas négliger à l'ère de MeToo. Par ailleurs il ne faut surtout pas sous-estimer le volontarisme et le sens de l'organisation de Valérie Pécresse, qui a destitué Jean-Paul Huchon de la région île de France à 30 000 voix près, alors qu’on le donnait imbattable.

 

L'impact du Covid sur la présidentielle

 

En dehors de cette échéance électorale qui peut réserver plus de surprises que ne le laissent croire les sondages, l'actualité nationale sera bien sûr marquée par les suites de la crise sanitaire. Avec comme point fort pour le gouvernement de Jean Castex le taux de vaccination (deuxième plus important d'Europe) et comme point faible, la gestion des écoles, de l'ouverture ou de la fermeture des classes et maintenant des masques, obligatoires dès six ans.

Si les Français sont à bout de nerfs en avril, si des fermetures de lieux accueillant du public sont nécessaires ainsi que des jours obligatoires de télétravail, en dépit du passe vaccinal (qui réduit tout de même les libertés publiques) alors Emmanuel Macron risque de payer cher le prix de ces mesures. Même s'il n'existe pas de politique sanitaire alternative.

 

L’inflation est-elle vraiment temporaire ?

 

Mais le sujet de préoccupation principal des Français va rester le pouvoir d’achat, surtout avec une inflation qui ne montre aucun signe de ralentissement. Certaines voix européennes sont de plus en plus critiques à l’égard de la politique de rachat d’actifs menée par la Banque Centrale Européenne. À cela il faut ajouter les politiques délibérément keynésiennes menées – à juste titre – par les pays européens à l’unisson des États-Unis.

Comment être surpris que cette politique d’accompagnement de la reprise produise une inflation structurelle qui ne semble pas avoir envie de disparaître comme si l’on pouvait faire rentrer le dentifrice dans son tube. D’autant plus qu’à cette hausse des prix – et des salaires – conjoncturelle s’ajoute un mouvement structurel lié à la transition écologique. Toutes les mesures prises – là encore à juste titre – en termes de mobilité, de chauffage, d’isolation, sont évidemment génératrices d’inflation. Et cela va durer aussi longtemps que cette transition vers le zéro carbone le nécessitera.

 

2022, une année décisive pour la Chine

 

Sur le plan international, tous nos regards devront être tournés vers la Chine où Xi Jinping, âgé de 68 ans, aurait dû laisser la place, lors du vingtième congrès du Parti communiste chinois, qui se tiendra à l’automne prochain. Telle était la règle imposée par Deng Xiaoping en 1982. Mais Xi Jinping ayant obtenu en 2018 une modification de la Constitution abolissant la limite des deux mandats, il est plus que vraisemblable qu’il cherchera à être reconduit dans ses fonctions.

Et pour cela tous les moyens seront bons. On l’a déjà vu museler les géants de la Tech et de l’internet en Chine. Il s’attaque délibérément à toutes les grandes fortunes – qu’il a laissé se constituer – pour mieux bénéficier du soutien d’une classe moyenne qui grossit jour après jour. Et s’il lui faut envahir Taïwan pour créer un sursaut patriotique en sa faveur – car à la différence de Mao il est aussi Chef des Armées – il n’hésitera pas un instant sachant très bien que les États-Unis n’interviendront pas, même si deux de leurs porte-avions sont en permanence en Mer de Chine.

 

L’Allemagne va-t-elle évoluer face à la Russie ?

 

Après avoir réduit Hong Kong au silence, le Sphinx de Pékin aura réussi à reconstituer la Chine telle qu’elle était il y a deux siècles, tout en ayant traversé sans problème une pandémie internationale partie de Wuhan. Mais il observe, comme certains Européens désemparés, que les États-Unis de Biden et de Blinken se sont choisis comme ennemi une Russie qui n’a aucune volonté conflictuelle ni revendication territoriale, même sur le reste de l’Ukraine.

Dans ce jeu de go, toute la question est de savoir si l’Allemagne d’Olav Scholz va jouer le même rôle d’idiot utile qu’Angela Merkel lui a fait jouer en imposant des sanctions à Moscou. La fille de pasteur qui a passé son enfance à Berlin Est à quelques mètres du mur avait des raisons personnelles de haïr l’Ours moscovite, bien qu’elle parlât couramment le russe – comme Poutine parle allemand, KGB oblige – mais son successeur n’est pas tenu par ces questions de personnes. Et là où Emmanuel Macron pourrait être utile serait d’aider l’Allemagne à voir la Russie avec des yeux neufs. D’autant que son atlantisme n’est plus aussi flamboyant depuis l’affaire des sous-marins australiens.

 

D’où viendra le prochain cygne noir ?

 

Enfin il reste l’éternelle question d’un éventuel "black swan" (cygne noir) pour reprendre l’expression de Nassim Nicholas Taleb pour définir un évènement imprévisible et presque imperceptible, mais qui, telle la théorie du battement d’ailes de papillon se répand sur la planète entière par l’intermédiaire de la mondialisation des marchés de capitaux.

Avec des indices à des niveaux records, des monceaux de liquidités répandus des deux côtés de l’Atlantique, des opérations de fusion en cascade, et des opérations de private equity effectuées sur la base de multiples déraisonnables, tout est possible. Certains pensent que la prochaine bulle à éclater sera celle des valeurs liées à la voiture électrique dans le sillage de Tesla et de Rivian. D’autres parient sur un effondrement du dollar, et une flambée de l’or. Ce qui est certain, c’est que les investisseurs devront avoir les nerfs solides cette année, et se réfugier vers les valeurs de rendement. Car la seule chose qui soit certaine, c’est que les grands groupes cotés vont tous récompenser leurs actionnaires au printemps prochains par de généreux dividendes. Au risque de réveiller l’inlassable débat sur les inégalités de patrimoine et de revenus. Et de rannimer, par la même occasion, ces "passions tristes" qui minent notre pays.

 

P.-S. : Toute l'équipe de WanSquare se joint à moi pour vous souhaiter une très belle année ainsi qu'à tous ceux qui vous sont chers. Et plus que des vœux, nous allons faire en sorte de vous transmettre chaque jour le décryptage et l'analyse de ce qu'il mérite d'être retenu au sein d'une actualité économique abondante. Avec comme souci principal de défendre les spécificités de la Place de Paris et nos grands groupes tricolores. Car l'information et l'intelligence économiques doivent toujours l'emporter sur la manipulation et la naïveté .

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