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Yves de Kerdrel
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Macron sera un Président « nommé » plutôt que « réélu »
par Yves de Kerdrel
C’est finalement à quelques heures de la date limite fixée pour le dépôt des candidatures à l’élection présidentielle qu’Emmanuel Macron a écrit aux Français son souhait de faire un second mandat. Sans grande inquiétude de ne pas être reconduit, dans un contexte où la guerre en Ukraine bouleverse la campagne. Elle chahute surtout la marche économique du monde. Et il ne peut en sortir que des mauvaises nouvelles.
C’est donc en plein milieu d’un conflit sur le sol européen qu’Emmanuel Macron a choisi de rendre publique sa candidature à travers une lettre aux Français diffusée par la presse quotidienne régionale jeudi à partir de 20 h 30. Soit presque au dernier moment. Puisque la loi permettait à tout candidat doté des 500 parrainages nécessaires de faire acte de candidature jusqu’au vendredi 4 mars à 18 heures.
À la différence de la Lettre aux Français de François Mitterrand de 1988, il s’agit d’un texte court dans lequel le Chef de l’État explique qu’il souhaite un second mandat afin de mener à bien les réformes qu’il n’a pas pu faire. Avec une phrase importante : "Il n’y a pas d’indépendance sans force économique. Il nous faudra donc travailler plus et poursuivre la baisse des impôts pesant sur le travail et la production. Pour ne pas nous laisser imposer par d’autres les technologies qui rythmeront demain notre quotidien, il nous faudra aussi continuer d’investir dans notre innovation et notre recherche."
Macron assume désormais d’être un libéral pur jus
Ce "travailler plus et poursuivre la baisse des impôts" montre bien que le Chef de l’État assume désormais son virage de droite libérale. Peu de candidats osent dire qu’il faudra "travailler plus". En le faisant il envoie un message fort aux électeurs de François Fillon en 2017, dont la moitié constitue déjà son socle de soutiens. En revanche, même s’il affirme vouloir combattre les inégalités, il n’est pas sûr que le ton très libéral de sa lettre convienne à l’ensemble des parlementaires de La République En Marche.
Très clairement, Emmanuel Macron et ses équipes ont attendu de voir comment évoluaient les premiers rapports de force. Ils ont compris que le message de Valérie Pécresse ne parvenait pas à prendre dans l’opinion. Ils ont donc décidé de marcher sur ses plates-bandes en matière de restauration de la valeur travail et de baisse des cotisations sociales comme de nouvelles réductions des taxes à la production. Cette lettre peut faire basculer en sa faveur des électeurs indécis qui hésitaient à donner leur voix à la candidate des Républicains.
Pas de problème de sécurité dans la lettre de Macron
Une grande partie de sa lettre porte également sur la reconquête de notre souveraineté, industrielle, alimentaire, énergétique et scientifique. La plupart des candidats tiennent ce langage, qui est devenu un "incontournable" depuis que la pandémie a fait apparaître notre très grande dépendance à quelques pays émergents sur le plan industriel. Aujourd’hui la guerre en Ukraine et les sanctions imposées à une Russie qui nous livre 30 % de notre gaz montrent encore notre grande fragilité.
Le point faible de cette lettre, par rapport aux préoccupations des Français tient à l’absence de toute référence à des mesures de reconquête des zones de non-droit. Emmanuel Macron affirme vouloir donner des moyens aux policiers et souhaite faire des Républicains. Mais tout cela peut paraître un peu court face à deux candidats (Marine Le Pen et Éric Zemmour) qui pointent du doigt les questions d’insécurité et "d’identité malheureuse" pour reprendre la formule du philosophe Alain Finkielkraut.
Les jeux sont faits pour The Economist
La récente montée d’Emmanuel Macron dans les sondages – notamment à la faveur de sa gestion de la crise ukrainienne – fait que le baromètre de The Economist que nous avons déjà cité une fois dans ces colonnes (qui est un calcul de probabilités et non un sondage) lui attribuait vendredi 91 % de chances d’être réélu. Et cela à cinq semaines du premier tour qui aura lieu le 10 avril. C’est une configuration inédite sous la cinquième République, mis à part peut-être le scrutin de 1965.
Ce même baromètre accorde désormais 65 % de chances à Marine Le Pen d’accéder au second tour, mais seulement 6 % de le remporter. Valérie Pécresse n’est plus dotée que de 16 % de chances d’accéder au second tour et de 2 % environ des possibilités de gagner l’élection. Quant à Éric Zemmour, l’hebdomadaire britannique lui attribue 14 % de chances d’accéder au second tour.
Le risque d’être un Président "nommé"
Pour beaucoup d’observateurs, l’élection paraît jouée et l’on se demande bien quel "cygne noir" pourrait empêcher Emmanuel Macron d’être réélu. Les autres candidats qui se sentent privés de campagne réclament à cor et à cri des débats. Mais la tradition républicaine du débat, notamment contre le président sortant, est réservée au second tour. Valérie Pécresse a tout de même obtenu un débat face à Éric Zemmour ce jeudi 10 mars sur TF1. Un exercice où elle a peut-être plus à perdre qu’à gagner.
Il reste que la situation actuelle donne le sentiment que Macron va être "nommé" pour un second mandat davantage qu’il va être élu. C’est le résultat d’une situation internationale particulièrement complexe et dangereuse. C’est aussi lié à la présidence française de l’Union Européenne. C’est enfin l’absence d’un candidat d’opposition qui se détache vraiment du peloton de ceux qui sont dotés de 13 à 16 % des intentions de vote.
Le troisième tour des législatives en préparation
Il y a deux conséquences majeures à cette situation incongrue. La première porte sur les législatives qui auront lieu huit semaines après les présidentielles. L’absence de campagne électorale et de confrontation pour ces présidentielles peut faire de ce scrutin de juin prochain un troisième tour très animé. D’autant plus que les parlementaires de La République En Marche n’ont pas d’implantation. Et qu’il y aura la concurrence du parti Horizons d’Édouard Philippe qui risque d’être à Emmanuel Macron, ce que les frondeurs ont été à François Hollande.
La seconde porte sur le climat social voire sociétal après l’été dans un monde qui devra panser les plaies de cette guerre sur le continent européen avec une inflation galopante et des risques de pénurie. Dans la mesure où les élections auront un goût de "préfabriqué", certains auront envie de refaire le match dans la rue et pourquoi pas avec de la violence. C’est ce qui s’est passé après la réélection quasi-automatique du Général de Gaulle en 1965. Et c’est ce qui se passera surtout si Emmanuel Macron s’attaque enfin aux réformes qu’il promet depuis cinq ans, comme la retraite.
Éviter à tout prix d’être cobelligérant
Pour l’heure le Chef de l’État a renoncé à faire campagne en annulant le rassemblement qui devait avoir lieu hier au Parc Chanot à Marseille. L’essentiel de son temps est consacré à la guerre en Ukraine et à la coordination européenne dans le cadre de la Présidence Française. Il tente aussi de maintenir une porte ouverte avec Moscou en s’entretenant avec Vladimir Poutine au téléphone.
Mais le dernier échange entre eux a montré que le Président Russe voulait aller jusqu’à l’occupation totale de l’Ukraine, de manière à pouvoir en nommer les responsables et ensuite à la "finlandiser". Cet entretien a été aussi très ferme à l’égard de pays européens tentés de jouer les cobelligérants dans ce conflit face à l’armée russe. L’Europe s’était emballée un peu vite en décidant d’envoyer du matériel militaire à l’Ukraine et aux pays limitrophes (Pologne, pays baltes, Moldavie, …). Le chef d’état-major des armées a dû rappeler au Président de la République que si la France envoyait des avions – comme cela a été envisagé – dans le ciel ukrainien, nous serions immédiatement en guerre contre la Russie. Or la doctrine militaire impose d’éviter à deux puissances nucléaires de se retrouver face à face sur le registre conventionnel. Au risque qu’un dérapage ne débouche sur l’usage de l’arme nucléaire tactique.
Un conflit qui nous renvoie aux accords de Munich
Le problème de ce conflit – Poutine le savait très bien. C’est la raison pour laquelle il a foncé alors que nous ne pensions pas qu’il le ferait – c’est que quelle que soit l’issue, elle sera dommageable pour l’Europe. Dans un cas, il obtient la neutralité de l’Ukraine après un conflit assez rapide et peu de victimes civiles. Il lui restera à gérer les sanctions financières. Mais les Européens apparaîtront comme des Munichois qui n’auraient pas levé le petit doigt face à l’invasion des Sudètes. Rappelons que le 29 septembre 1938, Hitler, déclare vouloir l'annexion au Reich de la région des Sudètes. Il assure aux Français et aux Britanniques qu'une fois ce dernier problème résolu, l'Allemagne aura atteint tous ses objectifs territoriaux en Europe et ses frontières définitives : "l'Europe connaîtra ensuite la paix pour mille ans". Ce qui donne lieu aux accords de Munich. Moins d’un mois plus tard, le 21 octobre 1938, les Sudètes deviennent un territoire du Reich.
Dans l’autre cas, le conflit s’élargit à la Moldavie, à certains pays baltes, voire à la Roumanie, qui, elle est membre de l’OTAN. Et en vertu de l’article 5 du Traité de l’alliance pour l’Atlantique Nord, nos armées sont contraintes de voler au secours de ces anciennes colonies de l’Union Soviétique. Avec un vrai risque de frappe nucléaire. Et pour finir un affaiblissement considérable de l’économie européenne. Pour l’heure ce dernier schéma n’est pas à l’ordre du jour. Mais lorsque l’on voit que Poutine a remis la main sur la Biélorussie, la Crimée, une partie de la Géorgie et maintenant l’Ukraine, il paraît inévitable qu’il soit tenté de reconquérir au moins les pays baltes, pourtant membres de l’OTAN.
Le prix des matières premières s’envole
Pour l’heure, au chapitre économique, les cours des matières premières ne cessent de grimper, les cours de l'aluminium, du charbon ou encore de l'huile de palme inscrivant des plus hauts historiques tandis que ceux du brut et du blé évoluent à leurs plus hauts niveaux depuis plusieurs années. Les sanctions imposées par les puissances occidentales à l'encontre de la Russie - producteur de premier plan sur les marchés du pétrole, du gaz, des métaux industriels et des céréales - ont bouleversé les chaînes d'approvisionnement en ressources stratégiques. Les prix de l'aluminium à la Bourse de Londres se sont envolés de 30 % depuis le début d'année tandis que les contrats à terme sur le blé américain ont bondi de 25 % rien que cette semaine, les marchés essayant d'évaluer les répercussions d'une potentielle rupture des approvisionnements russes si la communauté internationale renforce ses sanctions contre le Kremlin.
Le baril de Brent est monté ce jeudi jusqu'à 119,84 dollars pour la première fois depuis mai 2012. La Russie est le troisième plus grand producteur de pétrole au monde. La banque australienne ANZ s'attend désormais à un baril à 125 dollars. Du côté des métaux industriels, l'aluminium sur le London Metal Exchange a augmenté de 2,3 % pour atteindre 3 650 dollars la tonne, du jamais vu, et le cours du nickel a bondi de 4 % pour se hisser à 26 935 dollars la tonne. En ce qui concerne les céréales, la Russie et l'Ukraine devraient à eux deux représenter 28,5 % des exportations mondiales de blé en 2021, selon le département américain de l'Agriculture. Les prix mondiaux du blé n'échappent pas à l'augmentation générale alors que les investisseurs tentent de tenir compte de la forte baisse de l'offre en provenance de ces deux pays. Le prix à terme du blé à Chicago a augmenté de près de 40 % au cours du mois dernier et a atteint son plus haut niveau en 14 ans.
Réunion cruciale de la BCE ce jeudi
De fait il faut désormais s’attendre à voir l’inflation s’amplifier plutôt que se dégonfler. L'inflation dans la zone euro a accéléré plus que prévu en février pour atteindre un plus haut historique sous la pression de la hausse des prix de l'énergie, favorisée par les craintes liées à l'invasion de l'Ukraine par la Russie. L'indice des prix à la consommation calculé aux normes européennes (IPCH) affiche une hausse de 5,8 % sur un an après +5,1 % en janvier et +5,4 % attendu par le consensus Reuters. La hausse des prix de l'énergie est estimée à 31,7 % sur un an, contre +28,8 % en janvier. Le taux d'inflation hors énergie et produits alimentaires non transformés ressort à 2,9 % sur un an après +2,4 % en rythme annuel en janvier.
Avec la flambée des cours du pétrole et des métaux avec le conflit en Ukraine, il est pratiquement certain que l'inflation va encore s'accélérer dans les mois à venir et pourrait atteindre une moyenne de 5 % ou plus cette année d'après les analystes, soit plus du double de l'objectif de 2 % de la Banque centrale européenne. Cette crise accroît l'incertitude sur les perspectives d'inflation et de croissance économique à plus long terme et pourrait amener la BCE à retarder la fin des mesures de soutien monétaire. La réunion de politique monétaire de la BCE aura lieu le 10 mars. Le Conseil des gouverneurs est censé y décider de l'avenir du Programme d'achats d'actifs (APP). Fabio Panetta, membre du directoire de l'institution de Francfort, estime que la banque centrale devrait s'abstenir pour l'instant de supprimer toute mesure de son programme de soutien monétaire. Les faucons de la BCE soutiennent quant à eux que l'inflation est déjà élevée et généralisée, ce que ne justifie pas le maintien de mesures de relance extraordinaires. Le président de la Bundesbank, Joachim Nagel, a déclaré que, l'inflation allemande étant susceptible d'être plus élevée qu'attendu cette année, la BCE devrait rester sur la voie de la normalisation de sa politique. Les marchés, qui tablaient il y a quelques semaines à peine sur 50 points de base de hausse des taux cette année, n'anticipent plus qu'une hausse de 20 points de base.
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