éditorial / Yves de Kerdrel
éditorial
Yves de Kerdrel
éditorial
Le dangereux bipolarisme français
par Yves de Kerdrel
Emmanuel Macron a présenté jeudi pendant quatre heures son programme pour les cinq années à venir. Un catalogue de mesures, toutes d’inspiration libérale et toutes très détaillées. Le Chef de l’État a voulu éviter de prendre des risques. Mais ce faisant il a manqué à son programme un vrai souffle. Or la France en a besoin car un nouveau bipolarisme s’installe entre la France libérale (Macron-Pécresse) et la France radicale (Le Pen-Zemmour-Mélenchon).
Emmanuel Macron raffole de ce type de records. Il les avait expérimentés lors d’un interminable passage au salon de l’Agriculture ou bien lors d’un débat de plus de six heures avec des maires au moment de la crise des "gilets jaunes". Jeudi après-midi, il est donc resté debout pendant plus de quatre heures afin d’exposer dans le détail son programme pour un second mandat, et de répondre aux très nombreuses questions auquel son exposé a donné lieu.
Le verbatim en format Word très serré de toute cette séquence représente à lui seul un document de 59 pages. Et à le relire on mesure à quel point le Chef de l’État est entré dans le détail des mesures (par exemple était-ce le lieu d’annoncer le changement de nom de Pôle Emploi en France Travail ?). On mesure aussi le degré d’autosatisfaction que le Président porte sur le bilan des cinq années écoulées. Et surtout le manque de souffle. Peut-être est-ce l’époque qui veut cela, mais il s’agissait davantage d’une banale déclaration de politique générale que de l’annonce d’un programme présidentiel pour les cinq années à venir.
Des mesures attendues par les entreprises
En dehors de ces trois critiques – que l’on peut bien sûr ne pas partager – il faut reconnaître que tout ce que la France compte de forces productives, de dirigeants d’entreprises, d’investisseurs, de cadres insérés dans la mondialisation et même de fonctionnaires (notamment les enseignants) trouvera dans ce programme beaucoup de mesures qu’ils attendaient et qui sont de nature à fortifier le Pays.
La volonté – vraiment nouvelle – de porter l’âge de la retraite à 65 ans et d’abandonner le système à points, la mise en place d’un RSA avec un minimum de 15 à 20 heures d’activités hebdomadaires, la suppression de la CVAE, relique de l’ancienne taxe professionnelle, montrent que le Chef de l’État a bien entendu les desiderata des patrons.
Le but du plein-emploi
Mais le plus important de tout ce qui a été dit jeudi dernier, repose sur la volonté d’Emmanuel Macron de restaurer le plein-emploi en France d’ici la fin de son deuxième mandat. D’abord en absolu, dans la mesure où il faudrait remonter cinquante ans en arrière pour retrouver une telle situation. Ensuite avec tous les effets induits, en termes de productivité, de compétitivité, de sérénité d’un pays où tous les enfants voient leurs parents travailler et non plus pointer au chômage.
Enfin parce que cela contribuerait à restaurer les grands équilibres économiques. En créant plus de cotisations sociales, plus de pouvoir d’achat, donc plus de TVA, voire plus d’impôt sur le revenu, et en faisant disparaître un trop grand nombre d’allocations. Voilà pourquoi, si son programme n’est pas chiffré, à l’euro près pour chaque mesure annoncée, le travail (c’est-à-dire le passage de la retraite à 65 ans et le plein-emploi) représente environ 65 milliards d’euros de recettes nouvelles sur l’ensemble du mandat.
Un absent : le dialogue social
Le seul "hic" de son intervention de jeudi dernier a été le peu de référence au dialogue social. Il n’en a été question qu’une seule fois à propos de l’allongement de l’âge de la retraite. Et le problème, c’est qu’autant le programme d’Emmanuel Macron était une petite musique agréable à entendre, y compris sur les comptes publics, avec le cantonnement de la dette Covid sur cinquante ans. Autant on ose espérer qu’il aura la même facilité à le mettre en œuvre qu’il l'a eue à l’exposer.
D’ores et déjà il paraît acquis qu’un grand nombre de mesures pourraient très vite faire l’objet d’ordonnances. Mais cela pose tout de même la question du rapport de ce Chef de l’État aux corps intermédiaires. Nicolas Sarkozy n’avait pas une très grande estime pour les syndicats. Mais il leur parlait tout le temps et savait les écouter. Les patrons de toutes les grandes centrales syndicales avaient son numéro de portable et l’appelaient quand ils voulaient pour faire valoir leurs arguments.
La question des corps intermédiaires
On l’a vu lors de la réforme de la SNCF. Puis lors de la réforme avortée du nouveau système de retraites. Laurent Berger n’est pas dupe de ce qui s’est passé durant ce quinquennat. Il avait déclaré que le syndicalisme était mortel. En tout cas dans la tête d’Emmanuel Macron, les corps intermédiaires ne doivent pas ralentir le redressement du pays. On est loin du quinquennat Sarkozy où Raymond Soubie, assurait un lien régulier avec ces mêmes corps intermédiaires, aidé de Marguerite Bérard depuis son petit bureau Empire du premier étage de l’Élysée.
Il est difficile de mesurer dès maintenant à quel point cette absence de prise en compte des syndicats et du dialogue avec la société civile peut peser de manière négative sur la marche des cinq prochaines années en cas de réélection d’Emmanuel Macron. Mais si cela doit se traduire par un nouvel épisode du type "gilets jaunes" il est certain que cela pourra être un handicap important.
France libérale contre France en colère
Et ce sujet ne peut d’autant moins être exclu lorsque l’on regarde les sondages à trois semaines du premier tour. Puisque parmi les cinq premiers candidats, qui dépassent les 10 % d’intentions de vote, il y en a deux qui représentent la France libérale, européenne et progressive : Emmanuel Macron et Valérie Pécresse. À eux deux ils représentent environ 40 % des intentions de vote.
Les trois autres, Marine Le Pen, Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon totalisent aussi 40 % des intentions de vote. Et s’ils ne portent pas du tout les mêmes programmes, ils sont soutenus par une France en colère. A cette France désabusée, où qui a le sentiment d’être laissée sur le bord du chemin s’ajoutent une partie des 45 % de français qui, pour l’instant, ne comptent même pas participer au prochain suffrage. Ce nouveau bipolarisme français, qui pourrait se concrétiser davantage, surtout si Emmanuel Macron choisit pour la troisième fois un Premier Ministre chez Les Républicains, est plus inquiétant que n’importe quoi.
Debout face à Poutine, couché face à Simeoni
À cela s’ajoute la question corse revenue dans l’actualité après le tabassage d’Yvan Colonna dans sa prison d’Arles. L’île de Beauté est le terrain de violentes manifestations, souvent menées par des étudiants et des jeunes qui ne savent même pas qui était le préfet Erignac et ce que représente l’assassinat d’un préfet (de surcroît de trois balles tirées dans le dos).
Pour tenter de calmer le jeu à trois semaines du Premier tour Emmanuel Macron a envoyé Gérald Darmanin sur l’île pour parler avec les autonomistes qui contrôlent l’assemblée territoriale. Et le ministre de l’Intérieur, chargé de la cohésion nationale sur le plan régalien, n’était pas arrivé à Ajaccio qu’il parlait déjà d’un possible statut d’autonomie pour la Corse. Ce qui constituerait le sixième changement de statut de la Corse depuis 1981, alors qu’aucun des cinq précédents n’a calmé les velléités des indépendantistes qui veulent la reconnaissance d’un "peuple corse". Ce faux pas de l’exécutif dans ce dossier est malheureux dans la mesure où Emmanuel Macron qui donne le sentiment d’être debout face à Vladimir Poutine apparaît couché face à Gilles Simeoni.
Zemmour veut rallier les sarkozystes
Dans ce contexte il ne reste plus beaucoup de place pour Valérie Pécresse. La candidate des Républicains espérait bénéficier d’une baisse dans les sondages d’Éric Zemmour depuis son débat face à lui, mais c’est le contraire qui s’est passé, même si le polémiste a effectivement eu un léger trou d’air qu’il va essayer de combler en tentant de rassembler les Sarko-nostalgiques au Trocadéro dimanche prochain.
Par ailleurs le fait de critiquer le programme d’Emmanuel Macron en l’accusant de plagiat n’était pas à la hauteur du débat sur le destin du Pays au cours des cinq années à venir. Valérie Pécresse attend toujours le soutien de Nicolas Sarkozy. Mais une forte rumeur a couru selon laquelle il ferait aujourd’hui une déclaration en faveur d’Emmanuel Macron. Rumeur dont la véracité semble douteuse.
Les dignitaires russes se sont mis à l’abri
La guerre en Ukraine demeure naturellement le premier sujet d’actualité tant elle nous touche en tant qu’Européens, et tant le massacre des civils par l’armée russe est insupportable. Cela montre aussi, sur le plan stratégique l’usage massif d’une artillerie plutôt ancienne et qui envoie ses obus sans situer précisément la cible. Pour l’heure assez peu de missiles guidés par GPS ont été tirés, et quand ils l’ont été, c’était en provenance de bâtiments de guerre croisant sur la mer Noire.
Plus la guerre de terrain est difficile, plus il faut craindre que Vladimir Poutine finisse par donner l’ordre d’utiliser l’arme nucléaire tactique. D’autant que son but n’est pas de récupérer une Ukraine dévastée par les bombes. Pendant ce temps-là les négociations entre Ukrainiens et russes semblent progresser à partir de l’exigence incontournable de Moscou qu’est la neutralisation de l’Ukraine. Il reste un signal inquiétant relevé par la revue Défense et Sécurité Internationale : jeudi matin, de gros mouvements d’avions d’État ou des services de sécurité ont été constatés au départ de Moscou vers l’est du pays. Leur destination pourrait être l’Oural et les bunkers du régime. Ce qui signifie que les dignitaires russes se mettraient à l’abri loin de la capitale…
Vers une hausse de 50 points de base par la BCE ?
Au chapitre économique, La Banque centrale européenne dispose de marges supplémentaires entre la fin de ses achats de titres sur les marchés programmée pour cet été et la première hausse de ses taux d'intérêt depuis plus de dix ans, a déclaré jeudi sa présidente, Christine Lagarde. Les investisseurs ont revu à la hausse leurs anticipations en matière de taux dans la zone euro après l'annonce mercredi par la Réserve fédérale du premier relèvement de son principal taux directeur depuis 2018, qui pourrait être suivi de six autres d'ici la fin de l'année malgré les incertitudes liées à la guerre en Ukraine. Comme la Fed et la plupart des autres banques centrales, la BCE est confrontée à l'accélération de l'inflation, qui atteint 5,9 % en rythme annuel en février dans la zone euro, un niveau sans précédent depuis la création de la monnaie unique et près de trois fois supérieur à l'objectif de 2 % que s'est fixé la BCE.
Mais Christine Lagarde, reprenant pour l'essentiel le discours tenu la semaine dernière après la réunion du Conseil des gouverneurs, a assuré lors d'une conférence sur la BCE à Francfort que le relèvement des taux directeurs serait progressif et n'interviendrait que quelque temps après la fin des achats d'obligations, prévue au troisième trimestre sauf dégradation marquée de la situation sur les marchés. Après les annonces de la Fed et les déclarations de son président, Jerome Powell, les marchés monétaires anticipent une hausse de près de 50 points de base du taux de dépôt de la BCE d'ici la fin de cette année, ce qui le ramènerait à zéro après huit ans passés en territoire négatif. Christine Lagarde a ajouté que la BCE pourrait avoir recours à de nouveaux instruments pour assurer la transmission de sa politique monétaire à l'ensemble de la zone euro malgré l'arrêt des achats de titres.
EDF se refinance en attendant la renationalisation
Au moment même où Emmanuel Macron annonçait dans son programme la "renationalisation" des acteurs clés de l’énergie, EDF lançait une augmentation de capital de 3,1 milliards d’euros, souscrite à hauteur de 2,7 milliards par l’État, actionnaire à hauteur de près de 84 %. Ce sont Lazard Frères et Bredin Prat qui ont conseillé Jean-Bernard Lévy, dans cette opération qui a suivi de 48 heures l’annonce par l’électricien de la conclusion de lignes de crédit bilatérales pour un montant total de 10,25 milliards d’euros. Ces lignes qui ont une maturité de 3 ans ont été conclues avec un groupe de neuf banques.
Il faut dire qu’en début de semaine dernière EDF avait annoncé une réduction probable de 20 milliards d’euros de son Ebitda pour l’exercice en cours à cause de l’obligation de revente à ses concurrents d’un surplus d’électricité à un prix régulé et de l’indisponibilité d’une partie plus importante que d’habitude du parc nucléaire. Ce qui confirme la nécessité de consolider ce parc par la construction entre 2028 et 2035 de six réacteurs supplémentaires et ensuite de huit autres. De manière que la France conserve l’indépendance énergétique que ses dirigeants avaient décidé d’établir en 1974.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
Éditorial / Yves de Kerdrel
Éditorial / Macron sera un Président « nommé » plutôt que « réélu »
06/03/2022 - 06:30
de la semaine
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Le nucléaire, une valeur neuve en Europe
12/03/2022 - 09:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Sanctions économiques : la guerre efficace ?
05/03/2022 - 09:30
Chronique / Yves de Kerdrel
Chronique / Comment la finance est devenue une arme de destruction massive
04/03/2022 - 10:00
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Ukraine : le retour de la guerre en Europe
26/02/2022 - 09:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Comment les routes de la drogue irriguent l’économie
19/02/2022 - 09:30

