éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Et si la surprise, c’était Le Pen ?
par Yves de Kerdrel
Il ne reste que deux semaines avant le premier tour des présidentielles. Et Emmanuel Macron mène une campagne quasi virtuelle. La semaine passée il est intervenu une heure sur France Bleu, sans faire le moindre déplacement. Pendant ce temps-là Marine Le Pen, qui ne fait plus campagne que sur le pouvoir d’achat, voit ses intentions de vote monter fortement auprès d’un public qui a mal vécu les annonces du Chef de l’État sur la réforme des retraites et celle du RSA.
C’est une campagne présidentielle comme le Pays n’en a jamais connu. Le Président Candidat a attendu l’avant-dernier jour pour se déclarer candidat. Puis il a décliné son programme pendant plus de quatre heures sans chiffrer la moindre mesure tout en revendiquant de vouloir mener un second mandat sous le sceau du libéralisme. Et depuis, plus rien, pas un meeting. Tout juste une émission d’une heure sur France Bleu avec des échanges téléphoniques avec des retraités.
Il faut dire que la situation internationale reste très complexe avec un conflit qui se durcit en Ukraine parallèlement aux difficultés rencontrées par l’Armée russe afin de gagner du terrain. Et en fin de semaine les réunions du G7 et de l’Otan en présence de Joe Biden ont naturellement mobilisé le Chef de l’État. L’empêchant de se rendre à Nice où a eu lieu un meeting de la majorité présidentielle, en présence notamment d’Édouard Philippe.
L’ambiguïté pèse sur le score de Macron
Georges Perec a écrit un livre étonnant titré la disparition où n’apparaît nulle part la lettre "e". Cette campagne a le même goût avec un Président candidat très largement en tête des intentions de vote, avec un programme destiné à siphonner les voix de la Droite, et avec même un staff de campagne qui se désole de ne faire intervenir son candidat que par de petites "capsules" vidéo postées chaque vendredi soir sur YouTube.
Cela commence à avoir un coût sur le plan politique, puisque d’une part dans les sondages quotidiens (les fameux "rollings") le Président de la République qui a longtemps été crédité de 30 % des intentions de vote, ne bénéficie plus que de 28 %. D’autre part si Valérie Pécresse a vu son capital d’électeurs en partie siphonné, en revanche deux candidats sont sur une tendance haussière, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Ce qui n’est pas très surprenant dans la mesure où tous les deux sont des professionnels des campagnes électorales et compte tenu du fait qu’ils ont su récupérer des électeurs inquiets de la réforme du RSA et de celle des retraites.
Le Pen et Mélenchon en progression constante
Depuis son niveau le plus bas, dans le rolling quotidien OpinionWay - Kéa Partners pour "Les Échos" et Radio classique atteint à la mi-février, la candidate du Rassemblement National est passée de 15 à 20 points d’intentions de vote. C’est un bond considérable, qui est dû à sa très bonne prestation sur France 2, et au sérieux de sa campagne dirigée par un préfet et dont chaque mesure est chiffrée. Par ailleurs elle est très présente sur le terrain, improvisant des réunions en plein air. Et surtout elle a profité de la flambée des prix de l’essence pour faire passer au second plan ses mesures en matière de sécurité et d’immigration et se positionner comme la candidate du pouvoir d’achat.
Son concurrent presque "habituel", Jean-Luc Mélenchon a connu la même tendance au sein de ce même baromètre passant depuis le 9 février de 9 à 14 % au cours des derniers jours. Cela est dû également à une très bonne campagne, dopée par son émission sur BFM face aux Français, et par les problématiques sur le pouvoir d’achat, ainsi que par les ambiguïtés qu’Emmanuel Macron a laissé prospérer quelques jours sur la réforme du RSA. Avec l’idée fausse que les 15 à 20 heures d’activités demandées aux allocataires seraient sous-payées.
Valérie Pécresse de nouveau sur le terrain mardi
S’agissant de Valérie Pécresse, elle a été la principale victime de ce mois de mars marqué par l’actualité internationale. Ce qui a rendu son discours inaudible. Et c’est ce qui fait dire à ses lieutenants qu’elle a été privée de campagne. À cela s’ajoute quelques maladresses et des journalistes audiovisuels bien plus agressifs avec elle qu’avec Marine Le Pen.
Comme le dit l’adage : "les chanceux sont ceux qui arrivent à tout et les malchanceux sont ceux à qui tout arrive". À cette perte de trois points durant le mois de mars est venue s’ajouter une infection au Covid qui empêche la candidate des Républicains de se rendre à des déplacements en Province qui étaient prévus en cette fin de semaine. Si tout va bien et qu’elle n’est plus positive, elle devrait reprendre sa campagne active dès mardi dans les Hauts de France, région de Xavier Bertrand, afin de rencontrer des entrepreneurs. Le lendemain elle participera au grand oral organisé pour les candidats par la FNSEA, principal syndicat agricole. Et en pointillé sur son agenda figure pour jeudi prochain la présentation de ce qu’elle ferait au cours des cent premiers jours de sa présidence si elle était élue.
L’heure des grands rassemblements
Aujourd'hui, Éric Zemmour qui a perdu beaucoup de points (6 points de baisse en six semaines) et pas mal de crédibilité au cours des dernières semaines, devrait tenter de remobiliser ses troupes au Trocadéro, à la manière de François Fillon au début du mois mars 2017 et comme Nicolas Sarkozy quelques années plus tôt. Le problème, c’est que le polémiste n’a plus vraiment d'idées neuves à apporter à la campagne. Et la répétition de ses vieux slogans ajoutée à l’irréalisme de la remigration d’un million de personnes par an ne contribuent pas à son rebond.
Le samedi 2 avril, ce sera au tour d’Emmanuel Macron de tenir le seul grand rassemblement de sa campagne, à huit jours du premier tour. Cela aura lieu à l’Espace Aréna de La Défense. Et ses équipes craignent un manque de ferveur, dans la mesure où sa stature de candidat officiel, et presque déjà élu ne facilite pas la mobilisation de ses troupes. Le lendemain, ce sera Valérie Pécresse qui tâchera de rassembler ses fidèles afin de provoquer un sursaut. Son rassemblement est prévu à la Porte de Versailles, là où Jacques Chirac avait créé le RPR, il y a 45 ans. À son QG, on reste fermement convaincu qu’elle peut créer la surprise…
Une ambiance qui rappelle la fin de campagne de 2002
Le fait est qu’aujourd’hui la surprise, c’est Marine Le Pen qui est la mieux à même de la créer. D’une part au premier tour en dépassant le seuil de 20 % qui est déjà très élevé. D’autre part au second tour, même si les sondages ne la créditent que de 44 %. Elle bénéficie déjà dans ces études d’opinion de reports de voix importants venant de Jean-Luc Mélenchon, Valérie Pécresse et naturellement Éric Zemmour. Tout dépendra pour elle de l’éventuelle force ou pas d’un mouvement de "dégagisme".
Mais le sérieux de sa campagne et son niveau élevé à deux semaines du premier tour, sans tenir compte des abstentionnistes, rappellent l’ambiance un peu fétide d’avril 2002, lorsque Lionel Jospin pensait disputer un second tour face à Jacques Chirac avant de se voir doublé au cours des tout derniers jours de la campagne par Jean-Marie Le Pen. Le Président du Front National avait profité, il est vrai, d’un fait divers sordide concernant l’agression d’un vieux SDF. Et à un moment où, à cause de l’Ukraine, on ne parle plus de sécurité, le retour au réel pourrait favoriser la fille du fondateur du Front National.
Poutine en situation difficile
La guerre en Ukraine semble à la fois s’enliser et se durcir du côté russe. La résistance du peuple ukrainien, qui dispose – il est vrai – d’un bon matériel, est surprenante de vigueur. Et ce sont des civils armés qui parviennent à reprendre des bouts de faubourgs de Kiev conquis difficilement par l’armée russe.
L’Otan redoute l’utilisation d’une arme chimique ou au phosphore par l’Armée russe de manière à "briser les jambes" de cette population civile. Nos stratèges continuent à étudier le scénario d’une arme nucléaire tactique "propre" dans la mesure où après 48 heures il n’y a plus de trace de radioactivité. Il reste que les discussions de l’Otan ont de nouveau montré le peu d’efficacité de cette organisation dont l’intervention dans le conflit lui donnerait un aspect de "guerre mondiale".
Le mauvais procès fait à Pouyanné
C’est aussi à cause de cette situation qui s’enlise et du fait que la Russie a décrété que les achats d’hydrocarbures devaient désormais lui être payés en roubles que la pression a redoublé de vigueur sur les entreprises françaises toujours actives en Russie. De fait Renault, dont le président Jean-Dominique Senard a été à l’initiative des entreprises "à mission" a fermé son usine de Moscou qui était toujours en état de fonctionnement, alors qu’Avtovaz (fabricant de Lada) avait été fermé à cause d’une pénurie de pièces détachées.
De fait tous les regards se tournent désormais vers TotalEnergies. Et Yannick Jadot, en baisse dans les sondages, a cru bon de faire d’une pierre deux coups en demandant que l’entreprise pétrolière soit accusée de complicité de crimes de guerre, et en jetant l’opprobre sur un groupe pétrolier en pleine flambée des prix de l’essence. Cela a entraîné une réponse cinglante de Patrick Pouyanné lui-même au micro de RTL. Le patron de TotalEnergies qui a vu en tête-à-tête le Chef de l’État compte tenu de la situation particulière de son groupe et du fait que les sanctions ne frappent pas les hydrocarbures a tout de même annoncé qu’il allait remplacer ses achats de pétrole brut à la Russie par d’autres fournisseurs.
Le traumatisme de l’affaire Lafarge-Holcim
Le jour même la Chambre de l’instruction tenait une audience sur la question de la mise en examen de Lafarge-Holcim pour "crimes contre l’humanité". Audience surréaliste où les ONG ont même sorti le mot de "révisionnisme" afin d’empêcher tout débat de droit. Alors que depuis qu’un espion jordanien s’est confié au Guardian, il n’y a plus de mystère sur le rôle de la cimenterie Lafarge en Syrie durant le conflit contre l’état islamique. Cet espion a raconté comment l'usine servait de base de repli pour les espions et forces spéciales françaises, mais aussi de différents pays de la coalition.
L’ancien locataire du Quai d’Orsay à cette époque - Laurent Fabius - a été entendu comme témoin dans cette affaire, car si plusieurs pays de la coalition se servaient de cette cimenterie pour se cacher et échanger des informations, il était difficile de penser que l’État, à l’un de ses niveaux les plus élevés, n’était pas au courant. Le secret-défense n’a, pour l’instant pas permis d’avoir accès aux documents de la DGSE, ni de l’Hôtel de Brienne. Et les services secrets n’aiment pas reconnaître leurs échecs ou seulement leurs méthodes passées.
La difficile question des "crimes de guerre"
Il reste qu’un crime de guerre serait très difficile à démontrer à l’encontre d’une entreprise française, sauf si elle a fourni aux Russes du matériel permettant de tuer des civils ou des soldats ukrainiens. Ce qui est difficile compte tenu des sanctions qui frappent déjà la Russie depuis plus de huit ans. C’est donc un très mauvais coup de publicité que s’est offert Yannick Jadot en attaquant ainsi TotalEnergies et son président. La seule question est d’ordre "réputationnel".
C’est d’ailleurs ce qu’a reconnu Emmanuel Macron alors qu’il était interrogé sur le sujet. Mais cette hystérie soudaine témoigne du désordre amené dans les esprits par les tenants trop doctrinaires d’une transition écologique brutale. Ce qui avait conduit à fermer Fessenheim alors qu’on a besoin de davantage d’énergie nucléaire. C’est ce qui a conduit l’Allemagne à faire classer par l’Union Européenne le gaz "comme énergie verte" sachant que 55 % de son gaz vient de Russie. Et c’est aussi ce qui a conduit la France à demander, de son côté que le nucléaire, soit considéré comme une énergie verte. Autant dire qu’à l’aune de ces nouveaux critères, les écologistes voient tous leurs repères se dérober sous leurs yeux. Et les semaines qui viennent nous préparent encore de belles remises en question dans ce domaine.
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