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Les cartes politiques se brouillent
par Yves de Kerdrel

La forte remontée de Marine Le Pen depuis quelques jours dans les sondages portant sur le premier tour, mais aussi sur le second tour font apparaître un écart qui se resserre entre le Chef de l’État et la candidate d’extrême-droite. Les sondeurs marchent sur des œufs, tant cet écart est désormais proche de la « marge d’erreur ». Et la candidate du Rassemblement National bénéficierait d’importants reports de voix venant de Zemmour bien sûr, mais aussi de Pécresse et de Mélenchon.

03/04/2022 - 06:30 Temps Lecture 18 mn.

 

L’adage selon lequel le vrai tournant d’une élection présidentielle se situe environ deux semaines avant le premier tour semble avoir été, une fois encore, validé, puisque depuis une semaine les intentions de vote concernant Emmanuel Macron décrochent, et le Chef de l’État qui semblait marcher sur un tapis de pétales de fleurs avec 30, voire 31 % d’intentions de vote a perdu 4 à 5 points en une dizaine de jours. Ce qui est colossal même s’il est toujours largement en tête.

Le problème, c’est que dans le même temps, Marine Le Pen a effectué le chemin exactement inverse en progressant de plus de trois points pour se situer autour de 21 à 22 % dans les sondages concernant le premier tour. Si bien qu’elle est désormais à peu près certaine de figurer au second tour au grand désespoir de Valérie Pécresse qui s’était préparée à affronter le Chef de l’État. The Economist estime donc à 83 % la probabilité d’un match Macron-Le Pen au second tour.

 

Une part de suspense alors que tout semblait huilé

 

Ce match, Emmanuel Macron en a rêvé pendant cinq ans, tellement il avait été facile pour lui de dominer la candidate d’extrême-droite lors du débat d’entre-deux-tours en 2017. Et puis affronter l’extrême-droite, c’est depuis "le mur de la honte" hérissé depuis Mitterrand entre la droite républicaine et l’extrême-droite, être certain de bénéficier des appels des ténors de la Droite à voter pour le Chef de l’État et à éviter les dangers de l’extrême-droite.
Le problème, c’est que Marine – comme il est écrit sur ses affiches, car elle a enlevé son patronyme qui peut encore effrayer certains – n’est plus un candidat repoussoir pour une partie de la droite provinciale et bourgeoise qui votait Fillon. On estime que la moitié des électeurs de l’ancien Premier Ministre voteraient sans difficulté pour elle au second tour. À cela s’ajouterait presque 100 % du report de voix Zemmour. Il serait même prévu des meetings en commun entre les deux ténors extrémistes entre le 10 et le 24 avril. Enfin les sondages font ressortir une progression importante du vote des "mélenchonistes" pour Marine Le Pen (presqu’un tiers de ceux votant France Insoumise au premier tour).

 

Les reports de voix de La France Insoumise

 

Tout cela crée une situation à la fois incertaine et dangereuse. Incertaine, car dans les sondages concernant le second tour l’écart entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron se resserre. La candidate d’extrême-droite n’est plus qu’à 3 % de la victoire. Un chiffre qui n’est pas très éloigné de la marge d’erreur. Et ce chiffre ne tient pas compte d’une dynamique de vote qui lui est actuellement favorable, dans la mesure où Zemmour, par ses excès, l’a "normalisée".

C’est une situation dangereuse évidemment, dans la mesure où en pleine guerre sur le sol européen et au moment où l’union européenne semble enfin avancer sur certains points, l’élection de Marine Le Pen, grâce à un soutien "silencieux" des mélenchonistes, constituerait un véritable tremblement de terre. Alors même que la France se dirige vers la stagflation comme en sont convenus les économistes conviés au dîner de la place financière de Paris organisé par Euronext la semaine passée.

 

Le risque de la "roulette russe"

 

Évidemment le pire n’est jamais "sûr". Emmanuel Macron "a signé un contrat à durée indéterminée avec la Providence" comme l’a joliment dit Alain Minc. Ce même Alain Minc avait pourtant redouté, dans un de ses derniers livres sur les présidents de la cinquième République, que le pari de Macron d’affronter à nouveau la candidate du Rassemblement National se transforme en une "roulette russe" à la manière dont David Cameron a accepté de faire un referendum sur le Brexit, où le "remain" était donné vainqueur jusqu’au dernier jour. Il évoquait même une alliance implicite "rouge-brun" pour faire tomber le candidat "de l’élite".

L’éventualité d’un tel second tour aux intentions de vote si rapprochées rend la "Macronie" très fébrile. Non seulement Emmanuel Macron n’est plus "totalement" certain de remporter cette élection, comme la plupart des éditorialistes l’écrivaient il y a encore un mois alors qu’il n’était toujours pas déclaré candidat. Mais en plus, c’est sa candidature qui provoquerait le choc historique d’une possible victoire de l’extrême-droite, avec la responsabilité écrasante qu’il porterait face à l’Histoire avec un "grand H".

 

Le "sparadrap" de l’affaire McKinsey

 

Il faut encore espérer qu’après son grand rassemblement d’hier, il ait réussi à inverser la tendance et à convaincre les 20 % de Français qui se décident le dernier week-end. Mais ce meeting a été dans la droite ligne d’une non-campagne et du manque d’envie du Chef de l’État qui veut "être nommé" et s’est contenté d’aller chercher le vote de gauche. Il faut aussi espérer qu’il arrive à se débarrasser du sparadrap de l’affaire "McKinsey". Une affaire qui tombe mal, car elle incarne l’endogamie entre de grands cabinets de conseil stratégique – surtout américains – avec un pouvoir qui se méfie depuis le début du quinquennat de son administration. Au point même de rayer de la carte l’ENA et les grands corps (dont la vocation est justement d’aider l’État à se transformer).

Aujourd’hui c’est Valérie Pécresse qui bat l’estrade à la Porte de Versailles, afin d’effacer l’image dramatique laissée par son rassemblement du Zénith où elle avait ânonné un discours de synthèse qui ne lui ressemblait pas. Cette grand-messe ne lui permettra peut-être pas d’être présente au second tour. Mais il peut générer un sursaut d’une bourgeoisie provinciale tentée par l’extrême-droite. Et cela bien que la récente chute du polémiste dans les sondages ait davantage profité à Marine Le Pen qu’à la candidate des Républicains.

 

Le lien n’est pas coupé entre Macron et Poutine

 

La semaine passée, Emmanuel Macron, secoué par son entourage, a davantage fait une campagne de terrain, en dépit de la guerre en Ukraine. Il a encore échangé avec Vladimir Poutine sur la nécessité de créer un couloir humanitaire permettant aux civils de Marioupol de quitter la ville aujourd’hui pratiquement rasée. Le président de la Russie lui a opposé une fin de non-recevoir avant de mettre en place cette solution en fin de semaine.

C’est la preuve qu’Emmanuel Macron reste un interlocuteur important pour Vladimir Poutine. Il reste que ce dernier a décidé de faire monter la pression avec l’Europe en menaçant de couper nos approvisionnements en gaz s’ils n’étaient pas payés en roubles, de manière à reconstituer les réserves de change du pays, dont une grosse partie ont été gelées par les sanctions, car elles étaient déposées auprès de grandes banques occidentales.

 

Des confinements croissants en Chine

 

L’armée russe est clairement en échec en Ukraine. D’où l’annonce par Moscou de son souhait d’adapter sa stratégie en faisant bouger l’essentiel de ses troupes et de son artillerie vers le Donbass. Ce qui va de pair avec les négociations qui se déroulent entre diplomates russes et ukrainiens en Turquie sur la possibilité de voir l’Ukraine adopter la neutralité et renoncer officiellement au Donbass.

Il reste qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres avant d’arriver à un retrait des forces russes et à un accord qui mettra fin à ce conflit armé sur le sol européen. Un conflit qui ne peut qu’affaiblir l’Europe tout entière en plus d’accentuer le climat inflationniste, par les tensions sur le prix des hydrocarbures et par la rupture de chaines d’approvisionnement. Tout cela en parallèle aux confinements qui se multiplient en Chine dans le cadre de la stratégie "zéro-Covid". Notamment dans la région du Bassin des Perles (Canton et Shenzhen) et une partie de Shanghai.

 

Un plan de résilience à 25 milliards d’euros

 

Dans le sillage de ces éléments géopolitiques, le rythme de l'inflation sur un an devrait atteindre un niveau record en mars, selon une première estimation du taux harmonisé selon les normes européennes publiée jeudi par l'Insee. L'indice des prix à la consommation harmonisé, qui permet les comparaisons avec les autres pays de la zone euro, s'inscrit en hausse de 1,6 % sur un mois en mars, et affiche une progression de 5,1 % sur un an, contre un taux d'inflation annuel de 4,2 % en février. Le rythme de l'inflation sur un an atteint ainsi son plus haut niveau depuis que l'Insee a commencé à calculer l'évolution des prix en l'harmonisant selon les normes européennes, en 1997. À ce niveau, il dépasse également les attentes des 18 économistes interrogés par Reuters, qui tablaient en moyenne sur un taux de 4,8 %.

À moins de deux semaines du premier tour de l'élection présidentielle et alors que le pouvoir d'achat figure parmi les principales préoccupations des Français, cette inflation record vient assombrir le bilan économique d'Emmanuel Macron. Jusqu'ici le gouvernement est parvenu à contenir l'inflation à un niveau inférieur à celui observé dans de nombreux autres pays européens, au prix de coûteuses mesures de gel des tarifs du gaz et de l'électricité. Au total, le coût du plan de "résilience" visant notamment à amortir la flambée des prix et l'impact plus général de la guerre en Ukraine sur l'économie française s'établit à plus de 25 milliards d'euros.

 

Une inflation très supérieure au consensus

 

L'inflation dans la zone euro a également inscrit un nouveau record en mars et devrait encore s'accélérer dans les mois à venir en raison de l'envolée des prix de l'énergie, ce qui complique la tâche de la Banque centrale européenne, contrainte de réagir simultanément à la hausse des prix et au ralentissement de la croissance. L'indice des prix à la consommation calculé aux normes européennes affiche une hausse de 7,5 % en rythme annuel après +5,9 % en février, un chiffre nettement supérieur aux attentes puisque les économistes et analystes interrogés par Reuters prévoyaient un chiffre de "seulement" 6,6 %.

Les prix de l'énergie affichent un bond de 44,7 % par rapport à mars 2021, contre +32,0 % en février. Ceux de l'alimentation, de l'alcool et du tabac ont augmenté de 5,0 % en un an, ceux des biens industriels hors énergie de 3,4 % et ceux des services de 2,7 %, précise Eurostat. Autant de chiffres supérieurs à l'objectif de 2 % d'inflation que s'est fixé la BCE. Au-delà des prix de l'énergie et des prix alimentaires, souvent volatils, l'inflation sous-jacente s'est elle aussi accélérée, ce qui risque de favoriser l'ancrage d'une inflation élevée, un mécanisme difficile à combattre une fois qu'il est enclenché.

 

La BCE veut éviter la stagflation

 

Une forte hausse des prix constitue un handicap pour la croissance et la BCE s'attend à ce que celle-ci ait été légèrement positive dans la zone euro au premier trimestre et soit quasi nulle au deuxième, l'augmentation des factures d'énergie pesant à la fois sur la consommation des ménages et l'investissement des entreprises. Un tel scénario menacerait la région d'une stagflation, une situation économique conjuguant une inflation forte et une stagnation de l'activité.

La BCE peut certes espérer que la rechute des prix de l'énergie fasse baisser l'inflation au second semestre mais un tel reflux dans un contexte de croissance anémique pourrait avoir des effets pervers en faisant retomber la hausse des prix en dessous de son objectif. Dans l'immédiat, la banque centrale ne peut pas, de toute façon, ignorer le niveau exceptionnellement élevé de l'inflation, d'autant qu'elle ne prévoit un pic que dans trois ou quatre mois et que les tensions sur le marché du travail font craindre des pressions à la hausse sur les salaires. L'institution présidée par Christine Lagarde doit en outre veiller à sa crédibilité, mise à mal l'an dernier par son discours longtemps réaffirmé du caractère "temporaire" de la poussée inflationniste. Elle devrait donc resserrer le plus prudemment possible sa politique monétaire. Alors que les marchés financiers anticipent pour l'instant une hausse de 63 points de base des taux directeurs d'ici la fin de l'année mais les décisions du Conseil des gouverneurs de la BCE pourraient être beaucoup plus limitées.

 

Chute de la confiance des ménages

 

De fait, la confiance des ménages a nettement reculé en France et en Allemagne, plus que prévu, face à la hausse de l'inflation et la guerre en Ukraine, ce malgré les mesures de soutien gouvernementales, comme le montrent les indicateurs mensuels publiés par l'Insee et l'institut GfK. Le moral des consommateurs allemands a chuté à -15,5 points pour le mois d'avril, son plus bas niveau depuis février 2021, contre -8,5 points (révisé) en mars, montre l'enquête de l'institut GfK, réalisée auprès d'environ 2 000 Allemands. Les économistes interrogés par Reuters prévoyaient en moyenne -14,0 points.

En France, la confiance des ménages a reculé de 97 à 91 points en février, son pire niveau depuis février 2021 également, selon l'enquête mensuelle de l'Insee. Les économistes interrogés par Reuters prévoyaient en moyenne 94 points. Ce résultat va également à l'encontre de la tendance à l'amélioration habituellement observée avant les élections présidentielles, lorsque l'on se montre optimiste quant à la possibilité qu'un changement politique se traduise par une amélioration du niveau de vie. À l'approche des élections le gouvernement français a mis en place un ensemble de mesures d'un montant de 25 milliards d'euros afin d'atténuer les effets de la hausse des prix de l'énergie et de l'inflation. Mais cela n'a guère contribué à apaiser les craintes liées à l'inflation : la proportion des ménages anticipant une accélération de la hausse des prix grimpe de 50 points pour atteindre son plus haut niveau depuis le début de l'enquête de l'Insee en 1972. En Allemagne, la coalition au pouvoir a adopté la semaine dernière un deuxième train de mesures d'un montant de 17 milliards d'euros pour freiner la hausse des coûts de l'électricité, du chauffage et du carburant.

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