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éditorial / Yves de Kerdrel

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Tension extrême à l’Élysée
par Yves de Kerdrel

La montée dans les sondages de Marine Le Pen que l’on observe depuis trois semaines s’est accélérée au cours des derniers jours. Et comme le meeting d’Emmanuel Macron n’a pas produit d’effet, l’écart entre le chef de l’État et la candidate d’extrême droite s’est réduit à trois, voire deux points, selon les sondages. Du coup, la réserve de voix du Président pour le second tour s’est amincie.

10/04/2022 - 06:30 Temps Lecture 17 mn.

 

Il y a un peu, dans cette élection, quelque chose de la fable du lièvre et de la tortue. La tortue, c’est Marine le Pen. Elle se prépare à cette élection présidentielle depuis cinq ans après l’humiliation du débat de l’entre-deux tours où elle avait été pitoyable et ridicule, au point de décevoir ses propres électeurs. Après un passage à vide, elle s’est mise à travailler, à lire et à nettoyer son entourage comme jamais. Et surtout elle a amendé son projet, sur le plan européen, économique et sociétal. Enfin elle s’est entourée d’un vrai directeur de campagne en la personne de l’ancien préfet de l’Aube et de la Dordogne Christophe Bay, qui s’est juré de la faire élire.

Face à elle, il n’y a qu’un candidat depuis le départ, c’est Emmanuel Macron. En dépit du parasitage de sa campagne par Éric Zemmour, ou de la montée en puissance de Jean-Luc Mélenchon, elle se n’est jamais détournée de son objectif : attaquer le bilan du Chef de l’État de manière à s’approprier une grande partie du vote "Gilets jaunes". Et ces derniers jours on a pu voir ce duel apparaître au grand jour. Si bien que vendredi matin, Emmanuel Macron l’a vivement attaquée dans une interview au Parisien au point de laisser croire qu’elle pouvait gagner. Alors que tout son pari, depuis cinq ans, est de l’avoir en face de lui pour être élu avec l’aide du "Front Républicain".

 

Le lièvre fera-t-il mentir La Fontaine ?

 

Le Lièvre, c’est évidemment Emmanuel Macron. Il a attendu le dernier jour pour annoncer sa candidature. Il a attendu trois semaines avant le premier tour pour dévoiler son programme. Et enfin il a attendu dimanche dernier pour tenir son unique rassemblement. D’une part il faisait le pari que la guerre en Ukraine allait lui éviter de faire campagne grâce à la protection que lui conférait "l’effet drapeau". D’autre part, ce n’est un secret pour personne qu’il n’aime pas faire campagne. En cela, il y a chez lui quelque chose du Valéry Giscard d’Estaing de 1981 qui ne voulait pas entendre les critiques, tellement convaincu que les bons sondages et le bon bilan de Raymond Barre suffiraient à le maintenir à l’Élysée.

Le problème, c’est que le lièvre se reposant sur ses lauriers, il arrive que la tortue fasse son chemin, poussée par la problématique du pouvoir d’achat qu’elle a été la première à préempter, et par une campagne sans faute. D’autant plus sans faute, que son parasite, Éric Zemmour, poussé dans cette aventure par le douteux duo Villiers-Buisson, et n’ayant aucune limite dans l’outrance et la transgression, a fini par faire apparaître Marine Le Pen comme "acceptable" par une bourgeoisie provinciale qui votait Chirac les yeux fermés il y a encore vingt ans. Si bien que jeudi un sondage Kéa Partners pour Les Échos et Radio Classique attribuait 22 % d’intentions de vote à Marine Le Pen et 26 % à Emmanuel Macron. Cela fait encore ressortir un écart de quatre points, mais qui n’a cessé de se resserrer. Et en matière de sondage, ce qui compte ce n’est pas l’image instantanée, mais le film, et la dynamique. Or celle-ci est en faveur de Marine Le Pen. Comme l’a prouvé le rolling de LCI réalisé vendredi par l’Ifop avec seulement deux points d’écart entre le Chef de l’État et son adversaire d’extrême-droite. Un sondage publié vendredi soir par Elabe ne faisait plus ressortir qu’un point d’écart. Inimaginable !

 

Le score de Mélenchon, symptôme d’une France en défiance

 

Jean-Luc Mélenchon est également de ceux qui ont réalisé une très bonne campagne en partant de moins de 10 % pour arriver vendredi à 17 %. En dépit du trou d’air qu’il a connu, comme député, en raison de son comportement face aux médias ou à la justice, il a su adoucir son image, tout en gardant ses qualités de tribun et sa force d’endurance – car c’est lui qui a réalisé le plus grand nombre de réunions. Mais, comme Marine le Pen, il a également profité d’un vent portant constitué par une forme de colère populaire. Une colère où se mêle la question du pouvoir d’achat, la pseudo "affaire McKinsey", et une forme de méfiance à l’égard de tous les pouvoirs comme le montre régulièrement l’étude "fractures françaises".

À l’inverse Anne Hidalgo devrait "boire le calice jusqu’à la lie" si elle réalise le score de 2 % que lui attribuent les instituts de sondage. Un chiffre deux fois inférieur au score potentiel du communiste Fabien Roussel. Ce qui oblige à revenir plus de cinquante ans en arrière pour voir le parti socialiste dépassé par les locataires de la Place du Colonel Fabien. Dès la semaine écoulée un certain nombre de hiérarques socialistes, dont François Hollande et Carole Delga, mais pas Olivier Faure, le patron du PS, ont participé à un dîner pour tirer les leçons de cette probable contre-performance. Ce qui devrait se traduire par une "nuit des longs couteaux" chez les héritiers de la Mitterrandie.

 

Fractures chez les Républicains… avant démolition !

 

Chez Les Républicains on commence d’ores et déjà à préparer l’après Christian Jacob. Celui-ci ayant annoncé depuis longtemps qu’il présiderait le parti jusqu’à l’élection présidentielle. Le refus de Nicolas Sarkozy de soutenir Valérie Pécresse a ajouté des fractures aux fêlures déjà nombreuses au sein du Parti de la Rue de Vaugirard. Cela risque de se voir dès ce soir dans les consignes de vote ou les indications de chaque ténor du parti de droite sur son vote au second tour, dans la mesure où Valérie Pécresse a d’ores et déjà indiqué qu’elle ne donnerait pas de consigne de vote. Même s’il a été demandé aux pointures du parti de se faire discrets ce soir sur les plateaux de télévision. Que dira François-Xavier Bellamy, qui avait déjà indiqué son penchant pour Éric Zemmour au cas où ce dernier figurerait au second tour ? Et Éric Ciotti. Selon différents sondages près de 40 % des électeurs de Valérie Pécresse se déclarent d’ores et déjà prêts à voter Marine le Pen. Preuve que le Front Républicain a – hélas - craqué. Ce qui en dit long sur l’état moral d’un parti dont le numéro deux est parti chez Zemmour il y a deux mois.

Une rumeur insistante court depuis quelques jours à Paris évoquant le choix de François Baroin comme Premier Ministre par Emmanuel Macron. Une idée soufflée par Nicolas Sarkozy au Chef de l’État. Mais le maire de Troyes, qui vient de prendre la Présidence de Barclays à Paris, n’a pas du tout envie de servir de paratonnerre à Emmanuel Macron. Il a décliné une éventuelle candidature à la Présidentielle où il aurait fait, sans doute, un score bien meilleur que celui de Valérie Pécresse. Ce n’est pas pour accepter aujourd’hui de succéder à Jean Castex. Tout cela montre que dans ce qui reste de l’ancienne UMP, les forces centrifuges seront très nombreuses. Et cela sans parler de l’hypothèse terrifiante où Marine Le Pen remporterait le second tour. Dans ce cas on verrait nombre de députés LR faire la queue au siège du Rassemblement National afin d’obtenir une investiture. En attendant beaucoup sont ceux qui espèrent que Gérard Larcher saura jouer le rôle du sage et parviendra à éviter un éclatement précipité du parti.

 

Une situation politique, conséquence de la création d’En Marche

 

Les résultats de ce soir seront finalement peut-être conformes à ce que souhaitait Emmanuel Macron en avril 2016 lorsqu’il a lancé En Marche. Son but était de transcender les clivages partisans et donc de dynamiter le bipolarisme tel qu’il existait depuis 1974. Le but est atteint, puisque le PS et Les Républicains représenteront ce soir environ 10 % en cumulé des votes alors qu’on était habitué à les voir se partager le gâteau électoral.

Mais en faisant disparaître ces deux garde-fous, et en rêvant d’un grand centre droit, appuyé sur le Modem de François Bayrou, il a donné un espace incroyable aux extrêmes de tous bords. Si bien que le vote protestataire et populiste représentera ce soir probablement plus de 50 % des bulletins mis dans les urnes, sans compter le vote blanc cher à Jean Lassalle.

 

La faible réserve de voix de Macron

 

Désormais la prochaine échéance est celle du 20 avril, date retenue par les chaînes de télévision pour le débat de l’entre-deux tours. Naturellement c’est un moment que l’on redoute depuis quelques semaines dans l’entourage de Marine Le Pen, même si celle-ci a déjà commencé à se préparer avec l’aide du journaliste Philippe Ballard, figure de LCI de 1994 à 2021. L’exercice est d’autant plus difficile qu’Emmanuel Macron connaît les faiblesses de Marine Le Pen et qu’il est un excellent débatteur ainsi qu’il l’a montré pendant toute la période du Grand Débat.

À l’Élysée on compte sur cet affrontement pour rassembler ce qu’il reste de "front républicain. Mais le problème est qu’au-delà des sondages sur les intentions de vote au second tour, la réserve de voix du Chef de l’État est assez limitée. C’est Valérie Pécresse qui en fournira le plus gros contingent devant Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon. Mais le plus triste c’est que le match du second tour risque de se faire sur la question de savoir lequel des deux candidats est le plus détesté par les électeurs. Ce qui est le paroxysme du populisme.

 

Nomura a estimé précisément le risque Le Pen

 

Les marchés ne manifestent qu’une très légère inquiétude sur l’après-premier tour. Vendredi le rendement des emprunts français à 10 ans était de 1,25 % avec un spread de 55 points de base sur le Bund allemand. Et l’indice CAC 40 était en territoire positif après avoir, il est vrai, baissé une bonne partie de la semaine. Pourtant certaines publications d’analystes ont commencé à intégrer le risque Le Pen.

Nomura a publié une note spécifique sur le sujet il y a quelques jours expliquant que "si Marine Le Pen gagne, il est peu probable que cela signifie la fin de la zone euro et de l'Union Européenne, mais cela marquerait probablement un retour significatif aux politiques nationalistes, beaucoup moins de chances de réformes de l'UE ou de la zone euro et moins d'initiatives d'émission conjointe de l'UE." Par ailleurs comme le souligne l’institution japonaise "en matière d’allègements fiscaux Marine Le Pen se concentre sur les ménages confrontés à un coût de la vie plus élevé, tandis que le projet d’Emmanuel Macron est plus favorable aux entreprises." Après avoir cherché à se faire peur Nomura explique que même si Marine Le Pen devait remporter la présidence, les marchés ne s'attendraient pas à ce que son parti remporte une victoire importante au Parlement. Ce qui rendrait peu probable la mise en œuvre de son programme.

 

La guerre pèse déjà sur l’économie

 

En dehors du contexte politique hexagonal, la tendance économique commence à s’inverser avec les conséquences de la guerre en Ukraine et des sanctions mises en place par les pays occidentaux. Le risque d’une récession dans la zone euro augmente, tandis que l’inflation devrait continuer à progresser d’ici la fin de l’année et que la Banque centrale européenne pourrait lancer un cycle de hausse de taux avant 2023, montrent les résultats d’une enquête Reuters auprès d’économistes. Alors que l’inflation dans la zone euro s’est établie à 7,5 % sur un an en mars, son plus haut niveau depuis la création de la monnaie unique, ces économistes estiment que le pic n’a pas encore été atteint, la guerre en Ukraine entraînant un renchérissement des denrées alimentaires et de l’énergie.

Sur le front monétaire, la Banque centrale européenne devrait mettre fin à ses achats d’actifs cette année et relever ses taux d’intérêt pour la première fois depuis plus de dix ans au regard du redressement de l’économie et du marché du travail, ajoutent ces économistes, interrogés dans le cadre d’une enquête réalisée du 1er au 6 avril. Sur les 53 économistes interrogés, 41 ont déclaré prévoir un relèvement cette année du taux de dépôt de la BCE, actuellement fixé à - 0,50 %, un niveau historiquement bas. 31 d’entre eux ont dit s’attendre à ce que ce relèvement ait lieu au quatrième trimestre, tandis que 10 le prévoient dès le troisième trimestre, contre six dans l’enquête réalisée le mois dernier. Aucun de ces économistes n’anticipe une hausse des taux d’ici la fin du premier semestre. La fenêtre d’action pour la BCE se réduit cependant, la probabilité d’une récession cette année se situant à 30 % et la zone euro étant particulièrement exposée au conflit russo-ukrainien. Les prévisionnistes, qui en mars tablaient sur une reprise vigoureuse après la vague du variant Omicron ont revu à la baisse leur estimation de croissance économique pour le trimestre en cours à seulement 0,4 %, soit moins de la moitié de ce qui était prévu il y a un mois. Sur 39 économistes interrogés, 37 ont estimé qu’une aggravation de la guerre en Ukraine constituait le principal risque pour l’économie de la zone euro au cours des 12 prochains mois.

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