éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Tout commence demain…
par Yves de Kerdrel
Emmanuel Macron doit annoncer demain le nom de son nouveau Premier Ministre, dont chacun attend qu’il soit – homme ou femme – aussi transparent que Jean Castex a pu l’être pendant deux ans. Pendant ce temps-là, la France Insoumise se prépare à devenir le principal parti d’opposition. Ce qui va compliquer les réformes promises par le Chef de l’État pendant sa campagne.
Surprendre. Ce verbe fait partie du vocabulaire du Chef de l’État. Il aime surprendre. Ne pas faire comme ses prédécesseurs. Il a surpris tous les observateurs en démarrant sa campagne si tardivement. Il a surpris en le faisant par une lettre aux Français, presque bâclée. Il a surpris en revenant entre les deux tours sur les promesses de sa campagne. Il a surpris en prenant presque un mois pour former un nouveau gouvernement. Et maintenant il veut surprendre en choisissant un Premier Ministre – homme ou femme – inattendu. Si bien que jamais autant d’hypothèses n’ont été étalées dans les médias.
Si le premier mandat d’Emmanuel Macron s’est terminé vendredi 13 mai à minuit, celui de Jean Castex s’est poursuivi tout le week-end afin d’abord afin qu’il puisse assister – aussi laïcard soit-il ! – à la messe de canonisation de Charles de Foucauld. Ensuite pour qu’il assure la présence de l’exécutif en France pendant qu’Emmanuel Macron est parti à Abu Dhabi rendre hommage au président des Émirats arabes unis, le cheikh Khalifa ben Zayed Al-Nahyane décédé vendredi. Mais le locataire de Matignon a déjà fait ses cartons - tout comme ses principaux conseillers - de même que son pot de départ. Et il a bien répété qu’il n’entendait pas poursuivre cette carrière politique. Pas même comme ministre, comme certains l’imaginaient.
Une locataire de Matignon transparente
C’est donc demain matin, en principe, que Jean Castex ira porter sa lettre de démission à l’Élysée. Même si l’usage veut que le Chef de l’État ait toujours dans son coffre une lettre de démission "en blanc". Emmanuel Macron pourra enfin dévoiler le nom si attendu du nouveau locataire de l’Élysée. Aussi forte soit la surprise qu’il entend créer, en nommant une femme, ayant à la fois une touche sociale et une touche productive, il faudra surtout que l’heureuse élue soit aussi transparente que Jean Castex a su l’être pendant deux ans, de manière à laisser toute la lumière au Président de République. Le nom de Catherine Vautrin, ancienne ministre de Jacques Chirac, et Présidente du Grand Reims était largement cité, hier soir, pour accéder à Matignon.
Ce dernier a pris goût à être à la fois Chef de l’État, mais aussi Premier Ministre, et quelquefois, jouant le rôle de ses ministres, sans compter le temps passé à définir toutes les investitures de candidats aux législatives. Il n’entend plus désormais laisser une once de ce pouvoir formidable que lui attribue la constitution de la cinquième République. De fait, Nicolas Revel devrait rester directeur de cabinet du Premier Ministre, de manière à contrôler tout ce qui se passe à Matignon, grâce au lien quasi-permanent qui existe avec Alexis Köhler.
Un insoumis Président de la Commission des Finances
Il reste toutefois une dernière touche de peinture pour parachever le tableau de ce nouveau mandat : c’est la couleur de la future assemblée nationale. Toutes les simulations ne laissent guère de doute sur la capacité de Renaissance (ex-La République en Marche + le Modem + Horizons) à obtenir la majorité absolue des sièges. Mais la teneur des débats, et la force de l’opposition ne seront pas les mêmes si La France Insoumise obtient 120 ou près de 200 députés. Or les deux scénarios sont envisageables.
Une chose est certaine : le parti de Jean-Luc Mélenchon sera le premier parti d’opposition, alors que l’adversaire d’Emmanuel Macron au second tour a été Marine Le Pen. Et, si l’ancien-trotskiste a curieusement renoncé à siéger dans cette future assemblée en laissant sa circonscription de Marseille à Manuel Bompard, son très efficace directeur de campagne, la France Insoumise aura le droit, de fait, à certaines prérogatives (temps de parole, questures, vice-présidence) et surtout à la Présidence de la Commission des Finances. De quoi prévoir de jolies séances en pleine période budgétaire, à partir de septembre prochain.
L’Europe cherche son numéro de téléphone
D’ores et déjà, Emmanuel Macron, qui annonçait pendant l’entre-deux tours une "loi sur le pouvoir d’achat" (sic) dès qu’il serait élu, a décidé de reporter celle-ci au début de l’été. Il lui faut aussi terminer la Présidence Française de l’Union Européenne de manière plus efficace qu’il ne l’a commencée. D’autant plus que son discours de Strasbourg lundi dernier n’a pas convaincu tous ses partenaires européens. À commencer par le souhait de voir révisés les principaux traités qui ont constitué l’Union Européenne.
Si l’idée d’une Communauté Politique Européenne qui permettrait enfin de répondre au vœu d’Henry Kissinger – il avait ironisé en déclarant : "L’Europe ! Quel numéro de téléphone ? est bienvenue, et reprend une idée déjà lancée par François Mitterrand, il n’est pas certain que l’on fasse du bien à l’Europe économique en bousculant tous ses traités. Surtout à un moment où celui de Maastricht est entre parenthèses, depuis la crise sanitaire et maintenant avec la guerre en Ukraine.
Une guerre de position
Aujourd’hui tous nos regards doivent être portés sur ce front de 900 kilomètres de long – bien plus important que celui de la seconde guerre mondiale – en plein cœur de l’Europe. Car l’Europe historique brûle et nous regardons ailleurs. La Chine, elle, ne manque pas le moindre évènement qui se déroule en Ukraine, d’autant qu’elle sait qu’elle profitera de l’affaiblissement de la Russie – si c’est le cas – comme du continent européen, et derrière lui des États-Unis.
Or pour l’heure, si l’Ukraine est un sujet de politique et de géopolitique, plus les semaines vont passer, plus la guerre éclair va se transformer en guerre de position, et plus cela va devenir un sujet économique. Alors qu’à Bruxelles on se demande toujours s’il faut ou non se passer du pétrole et du gaz russes, Moscou va plus vite en commençant à répondre à cette question et en coupant les livraisons à certains pays. Même l’Italie a été frappée cette semaine avec une livraison inférieure de 25 % à la normale à cause de l’arrêt d’une station de compression à la frontière entre l’Ukraine et la Russie.
Le coût des confinements chinois
Le choc énergétique est donc parti pour durer, quitte à accélérer, nolens volens, notre ambition de transition écologique. Mais avec lui, l’inflation est aussi partie pour s’installer. Et le plus terrible, ce sont les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement. Plus de titane ou d’aluminium et nous découvrons que nous sommes aussi démunis que lorsqu’au début du Covid nous n’avions ni masques, ni respirateurs.
Ce problème va s’accentuer avec la stratégie zéro covid du Président Xi Jinping qui pensait arrêter ainsi la pandémie dans son vaste pays, avant le vingtième congrès du Parti Communiste prévu en novembre et qui doit confirmer la décision de le maintenir à vie à la tête de l’Empire du Milieu. Or pour l’heure Shanghai, poumon économique de la Chine, entre dans sa septième semaine de confinement draconien. Ce qui est une catastrophe pour les marchandises en provenance de son port – le plus important au monde – qui charrie plus de 50 millions de containers par an à partir d’une île artificielle.
Une période de turbulences
Ce sujet ajouté à celui des sanctions économiques prises contre la Russie commence à mettre en difficulté un bon nombre d’entreprises européennes et donc françaises. Autant lors de la crise sanitaire, c’est le secteur des services qui a été le plus impacté, autant dans cette crise géopolitique, ce sont les groupes industriels qui sont les plus touchés. Le moral des chefs d’entreprises ne souffre pas encore trop. Et tout ce maelstrom ressemble à un mouvement de plaques tectoniques qui se fait pour l’instant à bas bruit.
Mais si l’on rajoute à cela l’indispensable hausse des taux de la BCE à compter de juillet prochain, la hausse des taux américains qui a déjà bien commencé, celle des rendements des emprunts d’État constatée sur les marchés, et le krach en douceur des valeurs technologiques américaines (avec un indice Nasdaq qui a perdu le quart de sa valeur en quelques semaines) voilà l’économie européenne plongée de nouveau dans une période de turbulences, sinon d’incertitudes.
Haro sur le dérapage des dépenses publiques
Tout cela justifie les très nombreuses interventions du Gouverneur de la Banque de France, devant le Haut Conseil des Finances Publiques, à la radio ou à la télévision en prime time, afin de rappeler que le temps de l’argent facile était révolu et qu’il fallait s’attaquer à la réduction de nos 3000 milliards de dettes, faute de quoi en 2032, les seuls intérêts de notre passif pourraient représenter 3 % de la richesse nationale. Et surtout comme l’a très justement relevé François Villeroy de Galhau, comment justifier auprès des jeunes générations que nous leur léguions cette dette gigantesque en plus d’une dette climatique qu’ils vont devoir gérer à bras-le-corps.
Certains diront que c’est son rôle de faire des rappels à l’ordre même s’il faut toujours bien distinguer le champ monétaire – laissé à des experts indépendants – et le champ budgétaire qui appartient aux politiques. D’autres diront que c’était le moment de tenir ce "sermon sur la montagne" alors qu’un nouveau mandat s’ouvre avec un nouveau gouvernement. Il reste maintenant à savoir s’il aura été entendu et donc si, dès maintenant, Emmanuel Macron va s’atteler à la réduction des dépenses publiques et à l’arrêt des baisses d’impôt. Il est permis d’en douter dès lors que l’on compte déjà 15 milliards d’euros de dépenses nouvelles apparues pendant la campagne, et qu’il s’est engagé à faire disparaître la redevance audiovisuelle de même que des taxes à la production. Il faudra donc attendre la déclaration de politique générale du nouveau Premier Ministre devant la nouvelle Assemblée pour savoir si le Gouverneur a prêché dans le désert, ou si son discours a fini par percoler dans l’esprit de nos dirigeants.
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