éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Et maintenant au travail… sur les salaires !
par Yves de Kerdrel
L’annonce du nouveau gouvernement, presque un mois après la réélection du Chef de l’État, a déçu, tant sont présents dans ces nominations les reflets de petits calculs politiciens. Heureusement Bruno Le Maire – qui a senti passer le vent du boulet – reste à Bercy et Catherine Colonna arrive au Quai ; un choix rassurant dans un environnement toujours marqué par la guerre.
"Un ministre est toujours en équilibre entre un cliché et une indiscrétion." C’est ce qu’affirmait Harold Macmillan qui occupa le 10 Downing Street au début des années soixante. À partir de cette très bonne définition, il est difficile de faire le bilan de ces longs jours d’attente avant qu’Elisabeth Borne soit finalement nommée à Matignon et avant qu’Alexis Köhler finisse par égrener, vendredi dernier, la composition du nouveau gouvernement.
On ne peut pas dire que la révélation des détenteurs de portefeuille a provoqué un grand mouvement de satisfaction, après que tout Paris a reçu par WhatsApp, pendant la semaine passée une demi-douzaine de listes – toutes différentes et plus excentriques les unes que les autres - des ministères et de leurs nouveaux occupants. In fine on a le sentiment qu’Emmanuel Macron, qui a tenu le crayon bien plus que sa Première Ministre, a cherché à gauchir son gouvernement pour continuer à mieux pratiquer une politique de centre droit.
Un Bruno Le Maire affaibli… et renforcé à la fois
Tant mieux si tel est son dessein. Car pour les électeurs de droite qui ont voté pour lui et qui ont fait barrage à Marine Le Pen, il y a de quoi se sentir légèrement "cocufié" à voir un Jean-Michel Blanquer remplacé par "l’ambassadeur" en France de la culture "woke". Qu’au poste de l’Éducation nationale, qui est si fondamental, le Chef de l’État assume une telle provocation, laisse songeur ! De la même manière, que pour retenir Julien Denormandie, il lui a proposé Bercy, quitte à se séparer de Bruno Le Maire qui a pourtant fait preuve d’une loyauté et d’une efficacité exceptionnelles, est tout aussi décevant ! D’autant plus qu’il a fait en sorte que cela se sache de manière à affaiblir, celui qui arrive pourtant en tête de ce nouveau gouvernement.
Heureusement Bruno Le Maire a décidé d’avaler cette couleuvre et de rester à Bercy. D’autant que son souhait personnel est d’occuper ce ministère uniquement deux années supplémentaires, le temps de faire campagne pour le poste de directeur général du FMI, où la remplaçante bulgare de Christine Lagarde est très loin de faire l’unanimité. De la sorte à Bercy, où dans les quinquennats précédents on a vu des ministres faire des passages bien trop rapides, c’est un homme sûr qui reste pour une période qui sera déterminante, avec la lutte contre l’inflation, la maîtrise des finances publiques et les mesures de soutien aux ménages les plus modestes.
La bonne surprise de Catherine Colonna
L’autre satisfaction de ce gouvernement, c’est de voir au Quai d’Orsay le très madré et très subtil Jean-Yves Le Drian (avec la culture du professeur d’histoire qu’il fût jadis) remplacé par une diplomate chevronnée : Catherine Colonna. Celle qui fût la responsable de la communication de l’Élysée sous Jacques Chirac a retenu de ce dernier que la France doit avoir sa propre politique étrangère – comme ce fut le cas en refusant de suivre les Américains dans leur aventure désastreuse en Irak.
Et cela va lui être bien utile dans ce moment précis où Emmanuel Macron ne parvient pas à dessiner une troisième voie dans le conflit en Ukraine. Si bien que tout donne l’impression que l’Europe, est à la remorque d’une OTAN, et donc totalement sous emprise des États-Unis, dont le jeu face à la Russie est dangereux pour notre continent d’autant plus qu’il est doublé d’un cynisme commercial sur les ventes d’armes, de blé ou de gaz de schiste.
Un moment crucial pour l’Ukraine
Comme me l’avait souvent soufflé Jean-Yves Le Drian qui, a formidablement joué le rôle qu’Emmanuel Macron voulait bien lui laisser en matière de politique étrangère, le problème de ce portefeuille c’est de savoir imposer un regard différent sur les affaires de la planète à une administration du Quai tellement formatée. Et qui à l’instar de l’aristocratie française de retour en 1815 en France "n’a rien appris et n’a rien oublié". Une administration, dont le patron est le Secrétaire général du Ministère, même s’il est aussi brillant que François Delattre, l’un de nos meilleurs diplomates… mais bien trop atlantiste.
Nul doute que Catherine Colonna qui connaît cet univers par cœur et qui est une "femme de tête" comme elle l’a montré dans ses différentes fonctions, et villégiatures – notamment à Rome ou à Londres – saura aider l’Élysée à construire une solution de sortie de crise en Ukraine, dans le Donbass et face à la Russie. À un moment d’autant plus crucial que les chefs d’état-major russe et américain ont repris leur dialogue confidentiel. Ce qui constitue un réel signe de désescalade au moment même où la ville de Marioupol est hélas tombée.
Fébrilité à l’Élysée pour les législatives
Si ce gouvernement est marqué par des figures de gauche, c’est aussi parce que les simulations qui remontent désormais à l’Élysée concernant les législatives des 12 et 19 juin prochains sont de moins en moins satisfaisantes pour le Chef de l’État. Le dernier en date, réalisé par Elabe donne plus de voix à l’alliance NUPES construite autour de la France Insoumise qu’à Ensemble (c’est-à-dire la majorité présidentielle). Et cette dernière se trouve dotée de 290 à 330 sièges. Ce qui signifie que le Président de la République ne pourrait pas compter sur une majorité avec son seul propre parti Renaissance.
La fébrilité sur ce scrutin est telle au sommet de l’État que l’on cherche d’ores et déjà tous les moyens pour empêcher l’opposition de gauche de mettre la main sur la Présidence de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale. Puisque ce poste est réservé – par usage, depuis Nicolas Sarkozy – au principal opposant. Certes le rôle le plus important est celui de Rapporteur général du Budget. Mais le président de la Commission a un pouvoir d’initiative en matière d’ordre du jour, d’auditions, ou de commissions d’enquête.
De premières mesures évaluées à 15 milliards d’euros
Le Conseil des Ministres qui se réunit, dans sa nouvelle composition, pour la première fois demain matin à 10 heures devrait commencer à travailler sur les pistes des mesures de soutien au pouvoir d’achat. Il s’agit principalement de rustines assez coûteuses comme l’est déjà le plafonnement du prix du gaz ou de l’électricité. L’Ifrap estime à 15 milliards d’euros le coût total de ces dépenses nouvelles… alors que le Gouverneur de la Banque de France a bien expliqué, il y a dix jours, que nous n’avions plus de marge de manœuvre pour de telles facilités budgétaires.
Contre l’inflation, il y a des mesures de nature monétaire. Et elles vont être prises au mois de juillet par la BCE avec une hausse des taux attendue depuis plusieurs semaines. Il y a des mesures de natures budgétaires. Mais ce ne sont pas forcément les plus efficaces surtout lorsqu’il s’agit de cadeaux de 50 ou 100 euros réservés aux ménages les plus modestes qui doivent faire face aux effets bien plus importants du choc énergétique, d’autant qu’ils vivent souvent dans les territoires. Et puis il y a la question des salaires.
Il y a bien du grain à moudre
Au risque de déplaire aux organisations patronales, il y a aujourd’hui en France un vrai problème du "pouvoir de vivre" dans la mesure où le travail ne paie plus. Le fait d’avoir un emploi n’empêche pas d’être plongé dans la spirale de la précarité, voire de la grande pauvreté. Ce qui est bien plus qu’un problème économique, mais une question civilisationnelle dans la mesure où, qui que nous soyons, nous avons tous appris qu’il faut vivre des fruits de son travail. Alors que ce postulat est devenu un non-sens pour trop de nos concitoyens.
Et cela intervient à un moment où le taux de marge des entreprises françaises se situe à son plus haut niveau. Comme le disait le très regretté André Bergeron - grande figure du syndicalisme apolitique, dont Raymond Barre avait voulu faire un ministre – il y a bien du grain à moudre en France. Ce grain n’est pas le capital que Jean-Luc Mélenchon et ses amis voudraient surimposer, mais la capacité des entreprises françaises à dégager une très forte valeur ajoutée, au sens comptable du terme.
L’immense responsabilité du patronat
Il n’est plus temps de se poser la question du partage de cette valeur ajoutée. Il a été clairement établi que l’État prenait trop largement sa part, et que les actionnaires ne sont pas – de loin ! - les privilégiés que Thomas Piketty s’évertue à montrer du doigt. En revanche il y a des comportements qui ne sont peut-être plus acceptables comme les sommes consacrées par certains groupes aux rachats d’actions, donc à la destruction de fonds propres. Ce qui est perçu comme un excédent de liquidités au sein d’une entreprise devrait être mieux utilisé au profit de revalorisations salariales.
Mais le sujet n’est pas de punir certains comportements peu efficaces en matière d’allocation de cash. Il est de créer un vrai mouvement au sein des entreprises pour que celles-ci comprennent que les dépenses en termes de formation et de coûts salariaux peuvent être bénéfiques en termes de retour sur investissement. Il n’est pas question de revenir – comme certains proches de la Première Ministre le souhaiteraient – à une forme d’économie administrée. Heureusement Pierre Bérégovoy a interrompu cette période funeste. Mais s’il est à la mode de parler d’économie citoyenne ou de responsabilité sociale au sein des entreprises, il serait encore mieux de passer aux travaux pratiques en faisant en sorte que le travail est d’autant plus une forme d’épanouissement qu’il permet de vivre dignement. Et ce préalable, s’il est respecté, facilitera alors grandement un allongement inéluctable de la durée de cotisations pour la retraite qui est le grand rendez-vous social de ce quinquennat.
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